Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04/10/2012

Re- Montage

Re-voir un film s’induit au risque de perdre la première impression si forte du dévoilement. La tentation uchronique de reregarder précipite le spectateur au révélateur, face au cours devenu, pour se prouver que le temps n’a pas passé, marche arrière toute en try again, ou au contraire sonder un passage bel et bien devenu bloc à la dérive. Hors de ces impressions à tourner en boucle sonnant creux, la ré-vision, est aussi le fait d’être revu, comme l’expression laisse présager que le débordement se constate et que la focale avait fait tourner au flou les bribes des songes. Le palimpseste ombrageux que le souvenir garde dans la mémoire de telles ou telles séquences est surpris d’une précision d’une nouvelle vision qui surgit telle un bandit de grand chemin à l’encontre des certitudes, surprenant  ce que la mémoire avait presque remonté un autre film dans le film et aussi que des détails perdurent, pierre angulaire d’une remémoration. La seconde vision offre une autre expérience du laps du temps: elle n’a pas besoin d’aller jusqu’au bout de l’histoire parce que le scénario est finalement ce qui compte le moins. Savoir la fin, ce présupposé du tragique, accentue la valeur des cadres, la matière même du film. Une autre écriture parait advenir, celle même de l’image. Une autre langue devient la lisibilité différée d’un présent de l’oeuvre. Que Jean-Louis Leutrat en passe photogrammes par photogrammes, consacrant non plus l’arrêt sur image, mais l’arrêt infini de l’étude, que Douchet s'intéresse à contrario aux liens qui ne supporterait pas la coupe, la démarche se fait sur le souffle second, un peu comme lorsque surpris par le fait que la passante est muette, le langage des signes diffracte la beauté à une source éloignée de la signifiance, une suspension de cet instant auquel on ne peut pas répondre immédiatement et qui demande l’ajustement malaisé à la situation inconnue, l’abattement des cartes conventionnelles. Revoir, c’est voir apparaitre ce langage, aussi muet à rappeler l’autre cours du temps de la première vision, traduisible à un autre débord par une entremise fatalement détachée de la première. Alors lorsqu’une maison d’édition de DVD (Lehman, Garrel) qui porte justement le nom de Re : voir, initie au travail de la pellicule, par l'intermédiaire du travail de Guy Trier, la matière engagée se substitue à l’image devenue et le support se mêle de bulles, de glissades, de lignes, de trainées microscopiques, mais pas imagées, littéralement à la lettre, comme si la surface en celluloïd contenait toutes les perturbations en deçà de leur figuration future par l’enregistrement. “Je ne transmet pas avec des photogrammes, des formes, des couleurs, des rythmes… mais, avec mon âme, mon coeur, mon corps…”


crystaloftearsma.jpeg

 

crystaloftearsap.jpeg


 

Le «Re-» sort de l’ancrage de la répétition, pour commencer une vie de pré, préfixe à instaurer des amorces qui contiennent la rêverie dans le fonctionnement de leur développement. Il devient l’occasion d’un bouleversement des sources, une fatrasserie pour le poète Frederic Forte, où il est question d’image en méditant en même temps sur la survenue d’une image («j’avais envie d'écrire un livre de poésie dont je n'écrirais pas le moindre poème. Que peut (être) un poète aujourd’hui?»). D’autres paradoxes limites, non plus au blanc de la page où regimberait une impuissance, mais où les possibles se coltineraient à l’infini: «Une Bd sans image, avec les planches découpées en case», «un enregistrement sur bande à la possibilité d’effacement», une fenêtre cinema sur ce qu’on pourrait faire mais surtout sur ce qu’on pourrait ne pas faire, à la suspension digne de Bartelby de ne pas exécuter. 

Le geste du poète conjugue les qualités du matériau pour apparaitre, toujours en deçà des représentations. D’où les reprises, déprises, re-cadrages, et dé-. Le travail ne se reconnait pas seulement dans le bordel dont la limite au tenable est toujours délicate dans les agencements. Le poète a tenu un blog, en parallèle de l'écriture d’un recueil de poésie susnommé, en résidence au Comptoir des mots. La question de la forme est directement liée à l’existence du livre. Le fatras inspiré des textes médiévaux, s’envisage selon la possibilité d’une confrontation de («dans les vieux papiers souvenirs» et images souvenirs) la dualité possible/impossible, sens/non sens, des chocs ou de pertes en contrepoints, la graphie contrarié s’illustrant des multiples électrochocs qui parcourent le texte à l'épiderme de sujétion d’une société du bombardement, mais ici soucieuse de relever la disparition proche (les rampes des usines Michelin), des lieux, des images, le passage au sens d’un adieu, tout en retenant ce qui peut faire verticalité dans l’instant, un re-tour d’y être mais par quel miracle encore à pleine dent. Le dispositif n’est pas loin de se poser la question de savoir si nous serions la civilisation de l'électrochoc au sens de Wayne Koestenbaum, comme s’il fallait surenchérir au voisinage du spectre, l’électrochoc  s'immisçant au coeur directement, par l’image numérique, cette image d'électroniciens, si tancées par les chimistes de l’argentique (et paf Kodak), et pourtant aussi question de re-naissance par les modules. Si le dispositif ne se fend pas d’une telle intellection chez le poète, il se rapproche du procédé. Les deux pages du livre de Frederic Forte sont deux électrodes aux champs magnétiques de recouvrer, face à l’inorganique, à guetter la vie. Elles ont aussi l’air de s’inspirer de la salle de montage, avec d’un côté l’image se faisant, de l’autre les hésitations du comment faire. La confrontation reste palpable, et dans un certain sens, l’un devient le cadre de l’autre. Par la jonction des deux, la confrontation se transplante dans un autre contexte, en s’insérant dans un nouveau réseau de relation. Ce ne sont pas tant des auras argentiques qui sont révélés par les poèmes que des troués d’espaces blancs à partir du zéro du comment, envolées ou scratchages du poème, du zéro à l’infini qui définit les bases des lignes d’existence (éléctro?). «Confrontés sans cesse à la difficulté d’exister, c’est précisément de cette confrontation que les poèmes, comme autant d’instantanés qui cherchent à saisir sur le vif, tirent leurs diverses matières premières» (Bruno Fern). L’instantané apparait le temps de se charger. L’enregistrement RE-C, qui apparait en mot dans le texte, entretient avec la révision une contribution par le cycle, avec l’embrayage et l'arrêt à des moments signifiants se tergiversant. La matière n’aurait plus forcement à voir avec l’effet de réel mais déjà un réel sans effet, proche d’une aridité et d’un reformatage. 

Le livre est à lire en chevauchant la page de droite et celle de gauche, il opère par croisement. A gauche donc, ce qui pourrait tenir de pensée à la création de la droite, une image ainsi animée. Entre les deux, un abime, ou un Re- montage à tester l’informe, la virtualisation d’une forme dans un cadre qui vit du rapprochement (le médiéval et le moderne aussi). Un Re-montage que le cinéma semble avoir traité d’exemple (d’exemplum au sens latin: rendre la matière intelligible) avec Jacques Tati et son vélo en pièces détachées, allant jusqu’au bout du fonctionnement mis à nu d’une machinerie, le démontage étant le pendant des prouesses de funambule d’un jour de fête, la magie sous sa forme de pièces détachées, sans que cela soit une image de perte d’âme. La«reconstitution du matériau de départ» pourrait donner lieu à l’idée d’entretien, d’un recyclage, des jonctions de plus en plus bidouillées, usées mais «recycle, donne l’impression de gambader sur une ligne à haute tension» (ft), avec des rouages qui permettent une advenue. 

 

Ce n’est pas tant le retour aux sources qui motive ces «occasions» (photogramme et page) que ce qui fait du frottement un instant sur le vif, qui pourrait avoir une autre valeur que la répétition du même. Et la qualité est davantage que dans l’oeuvre achevée, dans la signature du sauvetage, une révélation de ce que nous n’aurions ni pu vivre, ni penser (d’où la limite du blog par rapport au texte édité de Frederic Forte d’après ce qu’il reconnait), sans l’existence du cheminement avec la matière et les figures de syncopes des rencontres. «La réponse serait dans l'écart, indicible; comme un voile permanent», et pour le spectateur «revu» au film, laissant la confirmation au placard, repartir à nouveau pour les intempéries et les voix de plus en plus fêlées à la sortie, avec les ans.

 

fb


Les commentaires sont fermés.