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18/10/2012

« Prend-on la vie autrement que par les épines ? »

http://www.parlesepines.com/

Que reste-t-il des films ? Souvent pas grand chose, parfois des résidus; quelque chose qui serait la résistance des plans (des plans plus que des images telles que définies dans leur jus télévisuel et leur plasticité par une modernité envahie de graphistes); quelque chose de sans doute indéfinissable, quelque chose qui serait la rencontre de notre « voir », notre capacité à voir autrement, différemment, ailleurs,  avec ce qui serait constitutif de la résistance des plans, mêlée peut-être avec leur intimité, leur subite charge affective : – les plans soudain nous feraient voir, jusqu'en nous même. Il y avait l'ouverture de Rives (Armel Hostiou) - une feuille morte suspendue -, il y a le plan final de Par les épines de Romain Nicolas. Armel Hostiou avait réalisé, on s'en souvient avec force, un film somnambulique dans lequel la pulsion phatique des personnages était contrariée, intense de ce fait ; ils évoluaient solitaires, sans jamais rencontrer l'autre que soi, comme condamnés à épouser, dans l'isolement qui était le leur, leur propre image, sans jamais accoster aux rives d'une société devenue nucléaire, engendrant des formes d'isolement les unes à coté des autres et réduisant le collectif à des sommes d'individualités, le peuple à des données statistiques. A l'inverse, dans le récit choral de Romain Nicolas, les personnages se rejoignent et interagissent. A l'errance de Rives répond une « morale » plus « positive », qui, pour être un peu critique, fait la part belle à cette psychologie de l'affirmation, du « je m'accepte comme je suis », de la résilience dans ses vues les plus profondes, et que le personnage de Marylin résume par deux maximes, l'une ouvrant sur la mécanique souterraine ici à l'oeuvre, l'autre sur ce que le film s'emploie à refuser. Pour résumé rapidement : - on dispose de la fortune que l'on mérite et du hasard que l'on produit; ce que l'histoire d'ailleurs mettra en scène en repoussant notamment cette autre maxime « ce qui ne détruit pas rend plus fort », lieu commun que le personnage de Rudy dénonce. Jamais, selon Rudy, prendre des coups, endurer, n'a aidé qui que ce soit à se réaliser pleinement. A la déréliction de Rives répond donc la vitalité de Par les épines. A la contemplation, à la beauté formelle des plans de Rives, à sa capacité à s'échapper dans la mélancolie, dans un état proche du rêve, répond un travail sur le dialogue, la fiction, le récit et qu'incarne le personnage de la romancière joué par une excellente Agnès Soral. Romain Nicolas observe, par son biais, carnet en main, les allées et venues des passants. Il imagine une multiplicité de vies possibles, de blessures afférantes; il transforme les déterminismes qui pèsent sur les actes de chacun en une capacité à produire une infinité d'effets (pour reprendre une conception loin du fatalisme, réjouissante et spinoziste). Le film est, maglré tout, assez classique, appliqué; mais, le renversement du regard sur soi auquel obligent l'isolement décrit plus haut, les normes sociales, l'impact des sacro saintes valeurs (sans que personne ne sache réellement ce qu'elles ont de sacrés), les hiérarchies de tous bords qui forment le jugement que l'on se porte à soi-même et exercent de fait une violence symbolique, ce renversement du regard retourné vers un extérieur et la Rencontre à laquelle il ouvre font juste du bien. - De quoi soigner bien des dyssomnies. A l'acuité sonore et visuelle chez Armel Hostiou, le personnage de Juliette oppose son silence; elle évolue muette, sans même la qualité d'un souffle, ni même le bruit d'un éternuement, nous rappelant qu'une émotion c'est l'expression d'un corps, d'une voix; l'affirmant encore plus dans une séquence bouleversante qui ne montre pas autre chose que le mouvement d'une âme s'incarnant dans la chair : ce qu'insuffler, expirer signifient.  Un cheminement intérieur qui amène Juliette, Rudy, Marylin, Madame Rose, à effectuer une traversée de soi, un travail de deuil; ce qui, dans la mise en scène, conduit le réalisateur à s'intéresser davantage aux rapports, comme conscience de soi tout d'abord, puis comme rencontre, rapports d'individus entre eux, rapports d'un particulier à la société, lieu d'assimilation impossible, de reconnaissance et d'exclusion. Les quatre personnages échappent ainsi à cet entre-deux mondes que déploie avec talent Armel Hostiou, à cette solitude qui, dans Rives, n'est pas tant affaire de névroses, d'une hypothétique réduction autarcique des comportements ou de l'horizon des trois personnages, mais d'exposition, d'exposition à l'environnement, aux vibrations de la ville, d'une sensibilité accrue par la solitude, la présence à soi, et qui se manifeste par le soin que porte le réalisateur aux signes visuels et sonores, aux reflets, aux ambiances, aux bruissements du monde, à la musique, aux variations qui obligent à l'attention, à l'attente même qui est sens en éveil, et pour le traduire de nouveau en termes d'économie de la mise en scène, orientent sa caméra sur les parcours, les trajets, en transcrits les fluidités, les niveaux de vitesse de la lenteur à la rapidité. Que nous reste-t-il des films ? Une émotion ? Un reste qui vous reste. Un reste de plan, de dernier plan. Et dans Par les épines, c'est cette impression – indéfinissable - laissée par le mouvement arrière d'une caméra glissant sur des branchages nues, épineux, pour s'arrêter sur un bourgeonnement printanier, une feuille nouvelle.

 

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