Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/11/2012

Géographie de l'intime

«N’omettez pas de prendre le catalogue des prix. Un prix se rapporte à chaque numéro en bas de la photo». C’est que non seulement contraint à être accompagné par des textes dans les expositions, comme si le besoin d’être tenu par la main pour ne pas passer à côté était la condition de l’entrée, il fallait à cette intrusion de la sémantique (qui fait un peu douter de l’oeuvre qui aurait besoin de béquilles pour exister), la stratosphérique impudeur de se révéler exorbitant de tant de zéro après un 1 que le regard ne certifie pas. L’envie de se gratter prend d’un geste nerveux comme un toc: c’est que Monsieur Merde se rappelle au spectateur, peut-être aussi sous les vêtements. La politesse fera prendre les jambes à son coup, de tous les lieux compassés où l’amour de la photo et de la vidéo accolée ensemble à la redondance de vouloir certifier semble si secondaire aux beaux yeux rivés derrière l'écran Imac, qui ne vous captent plus, puisque le spectateur devient résiduel d’une ambiance, limite encombrant. Novembre est le mois de la photo, chouette pourrait-on penser à brule pourpoint «ça va être la fête», mais par malchance et parce que les bonnes portes n’ont pas été poussées, le désert se propage des galeries au fond de cours parisiennes, où dans ces cours, sur le côté, quelques vieux robinets persistent à ne pas être changé, évoquant à leur niveau l’histoire d’un seuil, comme un rapport à l’image (Jean Milly, l’image, le seuil de quelque chose d’autre), que de ce hall où Leaud peint des fleurs dans Baisers volés, et où maintenant de curieuses daturas débordent de vases hype qui asphyxierait le pauvre blue gadernia urbain, à tel point que contrairement à ce que présage Christine Buci-Glucksmann par son langage des fleurs, l’au delà de la mélancolie ne semble pas aller immédiatement de soi. Et c’est par une «idéalisation de l’arabité» que l'émotion l’emporte aux avanies d’une après-midi qui se met alors à freiner la compulsion. Non pas le folklorique d’une assimilation à une intégration, ni l’arabité rêvée des orientalistes à la touche si riche, mais «une géographie de l’intime», pour reprendre le titre de l’oeuvre de Sophie Elbaz, citant le poète syrien al Maari, évoquant le chant de l’imam comme un propre à soi, présenté au coeur même du musée du judaïsme. Sophie Elbaz essaie de séculariser un rêve, au delà du type habituel des frictions, entre inquiétude et courage à déceler ce qui pourrait réunir. Elle part à Constantine, ville dont elle fait le relai du mythe, perchée incroyablement sur son piton, où sont nés entre autres Yacine, Nakache. Elle va sur les traces de sa famille, parce qu’elle pressent instinctivement un rapport à là-bas, sans jamais y avoir vécu littéralement. Elle en ramène des photos, volontairement surexposées, impressionnantes de cette ville construite sur une falaise disproportionnée, les ponts face au vide vertigineux, la rivière Rhumel en contrebas, dont on entend le cours dans une vidéo. La démarche détache les lieux d’un environnement lorsque le banc où allait son grand-père est photographié et nommé «île fantastique», se détachant d’un contexte, rentrant dans le regard de l’affliction, de l’affection. Des ruines de la vieille ville, Sophie Elbaz entreprend de s’attacher à relever la césure, la nouvelle ville n’apparaissant qu’au loin, comme si sa possibilité n'était envisageable que de la place de l’ancienne. Il y a la volonté de retrouver les impressions des vivants, de toucher le bois où leurs mains se sont posées, de saisir l’empreinte d’un vécu dont est relayé l’abandon qui le mine. Deux vidéos accompagnent les photos, mais autrement que comme la présentation d’une virtuosité, plutôt pour explorer différemment un retour au lieu. Dans la première, l’introspection est poussée jusqu’à voir un corps s’allonger sur un lit pour essayer de faire advenir des impressions sonores, visuelles d’un passé. Les photos d’une lignées surgissent alors, selon des fondus enchainés très rapides, les visages ne pouvant revenir, à l’image de la mémoire, que de façon très fugace, une netteté temporaire au coeur d’un passage au flou. Les flous se multiplient dans la video, mettant en scène les brouillages d’un temps mais aussi l’halo, visuel et colorée, d’une irradiation d’ouverture à l’autour, telle la lumière des étoiles qui provient longtemps après la disparition. Les vitraux d'intérieur de maison facilitent le procédé. La seconde video suit la recherche de la tombe du grand père, la quête dans un cimetière juif laissé à l’abandon, les pierres tombales soulevées puis brisées par les herbes et la Nature qui reprend ses marques de s’incruster. Au milieu de l’amas de débris, mêmes les photos sont rongés de l’intérieur par l’altération climatique. La désolation n’est pas la seule chose qui motive le plan, un pano de la caméra vers la droite s’arrête sur quelques arbres et des marches, comme sur l’entrée d’un temple suggéré. Que ce soit le tirage photographique très clair volontairement jusqu’à la perte des contours ou la projection du film sur le mur du musée à travers une transparence renforçant les ondulations de l’image en un ruissellement, une image de Constantine a l’air comme filtré à un condensé de culture, recherchée selon la possibilité d'accéder à une richesse de sens à travers une strate visuelle, sensitive, et la dernière salle insiste sur la chatoyance et la constellation des couleurs des vêtements et des mosaïques, l’ombre d’un parent comme un guide appuyé au regard se détachant en silhouette. Sophie Elbaz repère dans un en deçà de l’identité (y compris lorsque pour un autre travail, elle part photographier Cuba, étrangère, invitée), la condition pour elle d’une possibilité de voir et de comprendre un ci contre, la perte recelant de l’esprit du lieu, découvrant un conscient et un inconscient à définir un présent à ne pas laisser s’empêtrer dans les oppositions. Revenir reviendrait à emboiter bien loin d’une essence, une volatilité, réincarner une écriture, là où la langue arabe devient importante dans l’écoute de l’approche d’un lieu. C’est comme si au milieu des ruines que la photo et la video enregistraient à l'état de réel, «le fantastique, l'émerveillement» (Moholy Naguy) le sens non réduit à ce qu’il faut lire se dégageait d’un décombre ou d’une trace à peine effleurée qui entraîne un autre point de vue et intensifie l’identification et l’interprétation du dedans et du dehors. Ce n’est peut-être pas qu’anecdotique. Au même musée, un peu plus loin, un dessin d’Emile Levy fait s’arrêter sur un aveugle dans une synagogue. Ce dessinateur qui a cru à la Commune de Paris, conçoit la manifestation de l’ombre, aux abords d’un sacré, et les photos de Sophie Elbaz paraissent se charger de ce même indicible dans le songe, de ce qui de l’action et du rêve se côtoient, comme de l’esprit avec l’inconnu, sur l’absence d’image initiale. Redonner à entendre (la rivière Rhumel), un son de malouf, quelques couleurs de fleurs sur une mosaïque et c’est déjà beaucoup d'écarts à une blancheur muséale dans l’idée de faire affleurer. Une taz, peut-être une paz (permanent autonomous zone), tant l’oeuvre s’entrevoit à une durée de résistance. «Faut-il que les choses la modifient?». L’après-midi s’accroche à cette ouverture.


images.jpeg


 

fb

Les commentaires sont fermés.