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24/11/2012

Doc(k)s

«Un homme est mort», tel est le titre d’une bande dessinée de Kris et Etienne Davodeau, rééditée en folio, qui relate avec justesse et enthousiasme la dureté d’une lutte, celle des hommes du bâtiment de la reconstruction de Brest, au printemps 1950, spolié dans les grandes largeurs par un patronat à la réplique armée typique des lâches. Un homme sera tué lors des manifestations, un secrétaire Cgt, Edouard Mazé, et des représentants syndicalistes injustement arrêtés dont Marie Lambert. La bande dessinée, avec beaucoup d’attention pour les détails, fait partager la camaraderie d’une lutte, voisinant aux ruines de confiance entre classes, difficilement imaginables puisqu’au sortir des désastres de la grande guerre. L’histoire est retracée, via le récit de la réalisation d’un film, de René Vautier, à la demande des syndicats, à «usage interne» pour que le film soit là lorsque d’autres mouvements apparaitront de même nature, pour mieux s’organiser. Avec une caméra «Bell et Howell», «une vraie arme de poing» (Vautier), le personnage incarnant Vautier part filmer les chantiers de reconstructions, les grues des docks, les conditions de vie, et les funérailles tragiques auquel il assiste un jour après le drame. Un montage avec quatre épingles et un peu d'acétone, un poème d’Eluard (l’hommage à Gabriel Péri) pour fond sonore, et le film existe à l’urgence des événements. Il sera projeté partout, sur des supports improvisés de draps tirés à même des murs impersonnels. Projeté tant et tant l’accueil se reconnait dans ce film comme idoine à l’émotion qui a saisi et porté dans la rue, au delà d’une justesse, dans la reconnaissance que les spectateurs ont de ce que le réalisateur a compris et relayé l’esprit d’un écœurement. Tellement projeté, avec tant d’histoires parallèles, que la pellicule dont le manque de temps n’avait pas permis d’en tirer une autre, se délitera à ne plus exister, le film devenant lambeau à une dernière vision. Cette dernière vision ira jusqu’à son terme; un dernier chant résistant à la perte de vision, à la coupure, une dernière fois montré jusqu’au bout  de son usure. La bande dessinée, avec de larges plages graphiques comme des plans larges, participe à faire revivre l’aventure et aussi la captation du film au coeur. Il y a des imitations de plans sur les visages nobles de ces hommes et ces femmes, avec en off, le poème d’Eluard personnalisé au nom de Edouard Mazé («il y a des mots qui font vivre et ce sont les mots innocents, le mot chaleur, le mot confiance, amour, justice, le mot liberté, le mot enfant et le mot gentillesse, et certains noms de fleurs et certains noms de fruits» sur un plan de visages de connivence, au bord d’un mur en construction). Et pour l’ «ami» tombé sous la répression, «un homme est mort», cela reste trop peu à dire. Anna Karina dans Pierrot le fou, entendant une brève à la radio annonçant un décès, «on aurait voulu savoir ce qu’il aimait...». Mais ici, l’hommage lui est rendu, pas forcément par ce qui aurait révéler un intérieur, mais par le collectif d’une lutte, par ce qu’il a laissé dans la mémoire des gens pour son implication auprès d’eux («il sait y faire pour faire bouger les copains» «ouais, j’ai les pieds qui partent tout seuls»), par la chaleur qui émane de toutes les imbrications d’un soulèvement et d’une solidarité au quotidien, alors le plus personnel, «monté» à une vie. Le travail de Kris et Davodeau, en plus d’une résurrection du film, à partir des souvenirs de projection, salué par Vautier dans la préface, insiste sur le politique et l’affect mêlée de la contestation. Il y a les documents historiques à la fin du livre pour se faire une idée à partir du documentaire adjoint pour être plus précis mais hors de la bd, pour éviter que l’histoire ne vienne délayer, ne viennent parasiter un immédiat de ressenti. Là où il y a peu de temps, une exposition avait pour thème le chamanisme se faisant fort d’invoquer les morts des lieux, l’esprit du dead man semble passer dans la poésie de ces bulles, de même que le groupe Medvekine avait commencé un film par des ombres surdimensionnées au bord d’une usine fermée pour grève après conflit, augurant qu’il n’y avait pas que les circonstances mais les exigences d’une vie à se citer collectivement et de façon inattendue pour apparaitre. Alors que la question de ce que sont devenus les morts taraudent un festival, il semble qu’il y ait là un travail à l’oeuvre au plus près de ne pas être réconcilié avec le décès injuste, par exemple Marie Cosnay avec le mur des fédérés, ou ailleurs un groupe qui se réunit pour les quarante ans de la mort de Pierre Overney, ou un autre groupe pour la mort de Jean-Pierre Timbaud, ou encore cette bd rendant palpable la vigueur alerte du collectif, sa création au sortir, qu’il n’y pas qu’une solution individuelle si souvent prôné «artistiquement» comme seule possible pour exister en dehors. La bande dessinée, actuellement au faite des échanges avec le cinéma, à la concrétisation d’une assomption de réalisation (Sfar), reflue des écrans dans des bulles chez Davodeau, relayant l’amitié qui prend parfois de façon inattendue (l’interrogation, voire la méfiance, des personnes devant ce que peut un film, la projection du film de Vautier finissant de les convaincre et de les emporter) aussi dans l’alliance des supports à la recherche d’un film perdu. 

Dersou Ouzala est aussi un film sur une amitié improbable entre un géomètre et un chasseur. Au fil des séquences, se crée une vigilance, pas forcement de conscience mais d’estime mutualisé à un ensemble, à une masse, au paysage, à la culture chamane dans le film de Kurosawa. La film se termine avec un plan où l’on voit la tombe de Dersou, rasée pour construire une ville. La vision n’est pas laissée à une ambivalence, traduisant l’idée d’un progrès qui raserait toute idée de vie, et de souvenir. Mais le film a induit l’entrechoquement de deux visions: celle du géomètre prenant la Nature par les panoramas et les cartes et celle de Dersou, lié à «l’autour», au cercle très proche, aux détails d’un environnement d’une vie à portée de main. Daney, dans une magnifique critique de ce film, oppose l’appel du hors champs (toujours aller voir ailleurs) lié au géomètre, au creusement du champs ici qui semble accompagner la vision de Dersou. Dans ce dernier plan, est peut-être aussi pensé lyriquement qu’un autre cercle de vision peut exister et que la construction d’un lieu s’envisage en fantôme d’une présence, de Dersou, du moins d’un cadre enchâssé dans un autre («toute chose filmé risque aussi d’être autre chose, là où cela résiste, il faut filmer»). L’esprit du personnage ne se manifesterait pas à faire bouger les tables mais selon une «ré-stance» (terme forgé par Daney pour Straub), qui reste en résistance, en creusement du champ, qui participe à la naissance d’un autour. A mille lieu, Brest aussi ne peut plus apparaitre tout à fait neutre ou habituel, plutôt enchassé à une mémoire:

 

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Commentaires

Deux petits liens qui se nouent à cette lecture qui re-donne du courage, et l'envie d'en découdre. On était tellement de gauche chante Miossec, le brestois : http://www.youtube.com/watch?v=rRLXfoFAx0k
Tout devient possible, même et surtout en chantant droit devant :
http://www.youtube.com/watch?v=_YFE2xtSpKg

aa

Écrit par : aa | 24/11/2012

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