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04/01/2013

Générique

Sur l’homme qui se trimballe avec ses sacs plastiques à la cinémathèque, Mathieu Macheret de So film écrivait un très bel article, même si nous aurions voulu plonger avec lui dans quelques détails ou brèches à fragments ouvertes par la voix de «Jean-Paul»: «d’une voix ramassé, il lâche un torrent de titres improbables et de noms obscurs». Si le journaliste n’a pas essayé de faire des recoupements de détectives privés, c’est qu’il n’a peut-être pas l’envie d’être submergé par la jungle des références, fut-elle des seconds ou troisièmes rôles des génériques. Pourtant, c’est souvent des discours que l’on considère à tort comme peu important, ou fou, que la lumière se laisse entendre. Roger Vailland avait en haute estime ces noms de génériques de films qu’il allait interviewés de leur position de second ou troisième, et qui précisément voyaient les choses du cinéma d’un autre point de vue, d’un second ou troisième plan. Il se mêlait aussi à la foule des anonymes, des  figurants capable d’attendre de longues heures. Il écrivait que le narcissisme ne primait pas et qu’il s’agissait pour eux et pour lui qui les suivait, plutôt de vivre à ces faux soleils de la nuit, éclairant tard les plateaux tel des phares dans l’obscurité. Un autre magnifique texte sur une star passée de la postérité à l’oubli (Lucie de Matha), évoque une actrice qui après avoir fait tourné des têtes, finit oubliée par tous, et en était venu à vivre seule dans une roulotte en périphérie, délaissée. Echenoz reprend cette idée dans un de ses romans pour décrire un personnage qui gagne sa vie en «en appelant à la mémoire collective, de rechercher un nom dont la postérité s’est effacé, dont l'écho s’est éteint, amnistiée du souvenir, rangé au fond d’un placard». La quête devient problématique parce que les noms s’effacent des mémoires et même des génériques rognés de la pellicule qui périclite. Les personnages de ces romans partent avec un bout de films et quelques photos pour leur enquête, du style «connaissez-vous cette personne» glissé au coin du bar, selon une quête proche du geste du collectionneur, qui rédimerait rétroactivement le passé, avec une idée de promesse que contiendrait ces images et que le temps a nié, «le passé n’est pas simplement passé, mais porte en lui sa propre promesse utopique de Rédemption», dixit le poète.


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Mekas propose lui un générique vivant dans ces films (My Paris Movie). On y reconnait ou pas les personnes avec qui il porte un de ces nombreux toasts. Il cite tel et tel prénom qui peuvent échapper au spectateur, mais le fait même qu’il les cite et les rattache par sa célébration à quelques grands illustres montre bien tout l’estime et l’immense reconnaissance qu’il a de ceux qu’il cite ainsi. C’est un foisonnement de réalisateurs souvent adoubés en groupe, pour la valeur du groupe. Et c’est vraiment fabuleux que le banc titre du montage (comme sur un mauvais documentaire) ne vienne pas indiquer le nom de la personne qui parle ou qui est croisé par Mekas. C’est l’énergie de la rencontre qui passe ainsi dans l’image. Par inculture, on ne sait pas chez qui il pénètre lorsque Mekas entre dans ce studio de montage donnant sur une cours parisienne, et qu’il retourne la caméra à soi pour dire qu’il filme en célébrant les choses, peut-être à l’envers d’une table, d’un souci («montage, mon beau souci»). Les rencontres au vent de l'éventuel, parfois au vol comme avec Barbet Schroeder, composent un générique du coeur, un lexique de personnes bien vivantes, souriantes d’être ensemble même si la corde se tire (elle se tire pour tous), intarissable à relayer un mouvement qui puise vigueur dans les années 60 et qui semble se dérouler devant la caméra de tous les ricochets des amitiés qui sautillent sur la bande son de complicité fortement généreuse, contaminant le spectateur. Alors après la projection, on a envie de savoir qui ils sont tous, ces porteurs d’une aventure, une des plus cruciales du cinéma. Mais plus encore que de récupérer du sens, c’est à l’immédiateté de saisie qu’il s’agit d’assister, d’un plan qu’on ne peut retenir parce qu’il est à sa force même d’existence dans ce défilement de célébration, que la signature n’est peut-être pas celle qui indique le prix d’une oeuvre (Dali), ni même une trace mais un manifeste du vivant, et qu’il y a encore trois jours pour se précipiter à faire voler la file d’attente de Beaubourg, comme Obelix les légions de romains, trois jours pour célébrer Jonas. «Mekas a toujours été pour moi une figure quasi-héroïque» (Guerin). Même dans le générique, il se démarque du cinéma commercial. Même «the end» qui clôture quelques uns de ces films en pellicule est toujours "creusé", porté en déshérence, par la signature Jonas.


 

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«L’incarnation de la figure du cinéaste»: «je filme ce qui est devant moi» (Guerin/Mekas)



 

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