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29/01/2013

« J'habite dans la télévision »

http://www.chronicart.com/Article/Entree/Categorie/cinema...

C'était avant la fin du monde. Mais la catastrophe a peut-être déjà eu lieu. Nous nous conduisons à la façon des personnages de cartoon poursuivant leur mouvement dans le vide avant de remarquer l'absence soudaine de sol. - Comme si ce regard vers le bas, cette prise de conscience déclenchait l'imminente et inexorable chute. Survivant à la survie. Remercions Chronicart d'avoir osé cette belle séance, même si faute d'argent la projection ne put se faire en copie 35 ; d'avoir permis à une petite assemblée de découvrir ce Southland Tales de Richard Kelly. La critique de Julien Abadie est top, la séance fut pop. Assurément, le film aurait mérité, plutôt que le silence et les mines cannoises dégoutées et déconfites, une véritable sortie salle. Le triste anathème « d'art dégénéré » ne fut pas loin d'être lancé. D'autres analyses :

http://www.courte-focale.fr/cinema/analyses/southland-tal...

http://www.traqueur-stellaire.net/2010/06/southland-tales...

http://alamicineblog.canalblog.com/archives/2009/02/15/12...

Ce film-monstre, échappant à l'usuel et au conformisme, dispense dans ses meilleures moments l'énergie plastique et anarchique des Tex Avery. Il conduit à son terme sa mise en scène parodique, c'est à dire jusqu'à – dans et par la saturation des signes - la destruction d'un réel définitivement contaminé par le virtuel – une mise en scène virale, où les corps ont tendance à se définir comme anticorps -, à l'établissement d'une « warp zone » généralisée pour paraphraser le journaliste de Chronicart. Pour autant, le principe qui architecture le projet, de par sa manière de pastiche critique, n'est pas si inconnue, et n'en appelle pas systématiquement à Lynch (dès qu'il y a des figures un peu grotesques, du théâtrale mâtinée de surréalisme, on se réfère à Lynch) ou Tarantino (dès qu'il y a des fusillades sanguinolentes avec un peu d'ironie, d'absurde, et un mélange des genres, le tout en musique, on convoque l'auteur du récent Django (le « d » est muet – que les yeux égarés sur cette note n'aillent pas se prendre un pruneau!)). On trouve plutôt à l'origine de l'entreprise le goût scabreux pour l'auto-parodie qui alimente un certain cinéma de studio, reflet du plaisir régressif exhibé dans certaines grosses productions, et dont une des dernières mutations se cherche chez Mike Myers et confrères. La différence est dans la réalisation qui ne se contente pas d'un alignement progressif de numéros mais investit les scènes non seulement comme des poncifs de la sphère du cinéma commercial mais aussi de la mediasphère (télévisuelle pour une grande part), et en propose des versions dédoublées en delirium tremens : pot pourri, « cadavre exquis » écrit Abadie. Cette accumulation d'effets, sens possibles, fausses pistes, signes erratiques mais reconnaissables de l'industrie culturelle dominante, rendent difficile l'identification du spectateur, produit une sensation de dégoût. La culture américaine populaire, débarrassée de ses oripeaux, décontextualisée, défaite de son rapport avec la marchandise, expose le lien de jouissance, la volonté de possession, l'appât; elle s'avère ainsi bien indigeste (la scène de copulation entre véhicules en est un raccourci violent et saisissant). Cette accumulation aboutit logiquement au DVD incluant « une interface TV qui superpose une matrice numérique au film » : la fin du monde n'est plus qu'une explosion dans un meuble regardé par quelques individus au statut indistincts, aux contours flous, spectateurs de la « survie à la survie », entrant ou sortant de l'image, connectés ou non (nous repensons à la clef énigmatique au bout du doigt ouvrant le Holy Motors), plus, rien moins que des joueurs pour reprendre la pensée pop-philo qui a structuré l'échange d'après séance, celle notamment de Mehdi Belhaj-Kacem. Ou mieux - car aux débats qui ont agité parfois les revues d'avant-garde et continuent à produire des remous, aux développements conceptuels de Belhaj Kacem et à l'ego-trip qui les accompagne, on peut préférer la poésie de son ex compagne, artiste immense et intense, Chloé Delaume (Les Moufflettes d'Athropos - chef d'oeuvre littéraire ouvrant les années 2000). Voir dans cette tentative filmique de faire rendre le tissus de stimuli qui nous environne, devenant à la longue le contenant de toute expression, de le faire rendre, littéralement, c'est à dire régurgiter, un pendant à des expériences menées par l'écrivaine telle que ce « J'habite dans la télévision ». Une proximité autorisée par le goût de Chloé Delaume pour l'interface multimédia, les univers virtuels (son travail sur les Sims), et son curieux livre-dont-on-est-le-héros, La Nuit je suis Buffy Summers, variation sur le personnage incarnée par Sarah Michelle Gellar (étonnante mutation « pornographique » de la petite fiancée de l'Amérique dans Southland Tales). La forme est creusée de l'intérieur, d'où le carnaval, l'opéra. La parodie jusqu'à la lie. Si on examine attentivement la manière dont les séquences, se dédoublent, se projettent les unes dans les autres, se saturent jusqu'à imploser entraînant la fin du film à l'exemple du dirigeable (clin d'oeil à l'histoire, clin d'oeil de cinéphile - le « snake eyes » se crevant), on devine une rage jubilatoire. Elle consiste – le scénario porté par le héros principal s'intitule « power » - à méthodiquement détricoté tout rapport de « pouvoir », qu'il soit porté par le savoir scientifique ou industriel, qu'il soit médiatique (star de l'entertainment, du show business), sexuelle (prostitution, féminisme), ou politique (opposition comprise en un « droite gauche » enchaînés en crochets), qu'il soit également militaire et policier : tout y passe, sans comédie, juste le burlesque anarchique, le rire dérisoire, désespéré. Rarement nous aurons vu dans le cinéma américain une telle entreprise de sabotage, et si nous devions lui chercher un pendant (d'une profusion et intensité autres et inégalées), par le ton et la forme, mais dirigé contre soi, personnage publique et mythologie personnelle, nous le trouverions du coté de Takeshi Kitano et de sa trilogie, notamment Takeshi's et Glory to the filmmaker!

Quoi qu'il en soit, Southland Tales est salutaire en ces temps où Libération s'extasie sur l'importance du récent Zero Dark Thirty, la traque de Ben Laden revue et corrigée par ce cinéma d'espionnage qui envahit les écrans. Du cinéma en soi regardable, du spectacle en somme, ennuyeux pour celui que fatigue les petites musiques orientalisantes en sourdines, et les ficelles d'un récit qui agrippe son spectateur à grand coup d'identification, (més)usant d'un montage prêt à penser qui n'offre pas beaucoup d'échappatoire et mène grand train le bout de notre nez. Pour la patrie, pour Griffith, il est bon d'assassiner, avec insistance le réalisme est à ce prix, une deuxième fois le terroriste numéro un : mise en scène réponse aux attentats du 11 septembre. La réplique d'Hollywood. Enfin, si tout cela est subjectif, Southland Tales permet tout de même d'appréhender avec plus d'acuité l'évolution des récits contemporains, des récits qui ne renouvellent pas fondamentalement la fiction, mais pour prendre Zero Dark Thirty en exemple, reflètent une certaine vision occidentale du monde déjà à l'oeuvre dans des séries populaires (Alias en serait un fleuron emblématique) : l'ennemi non visible, le corps social vécu comme potentiellement infecté, gangréné par cet ennemi invisible car intérieur et sécrété par l'économie-monde, l'importance prise par le traitement de l'information au détriment de la connaissance (d'où les films d'espionnage en modèle), la relativité d'une vérité éclatée, la conscience de soi comme étalon et norme, le champ contre-champ possible d'avantage « entre un écran et son spectateur qu'entre deux humains » comme le remarque Julien Abadie, etc. Le Kracauer du « Caligari à Hitler » aurait sans-doute su lire l'inconscient sous-jacent à ces scénarios et déceler les véritables apocalypses annoncées par les super-productions ; l'auteur des « Employés » aurait pu, de ses vues, apaiser l'effarement que Zero Dark Thirty réussit à décrire : la proximité, la promiscuié – inscrite dans l'étymologie même du mot – du travail (de bureau, de gratte-papier) et de la torture. On mesure mieux à ces exemples le génie de Ferrara, sa lutte avec l'ange. C'est pour nous, aussi, puisque nous avons emprunté cette idée de « champ contre-champ avec les écrans » de noter que dans 4h44, ce serait passer un peu vite sur la matière, le travail que le cinéaste effectue depuis plusieurs années sur la vidéo. La télévision, l'ordinateur peuvent porter des espaces bien concrets. Les personnages s'y affrontent. Ferrara procéderait plutôt par incrustation, et cette prolifération d'images lui offre la possibilité d'injecter du montage parallèle dans l'écran même, autre figure de style que son cinéma réinvente, d'affecter les corps par le corps-monde, de déterminer les images au mal. Nicole Brenez écrit quelque part dans sa monographie consacrée au cinéaste, Abel Ferrara Le mal mais sans fleur : « Le savoir engage un rapport vital immédiat au réel (donc au mal), la connaissance engage la façon dont la conscience admet ou non ce rapport ». « Réaliser le genre humain » dit-elle encore ; voilà de quoi nourrir l'hébétude de l'héroïne, embarquant seule dans un avion militaire de transport de troupe au dernier plan de Zero Dark Thirty.



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communique_de_presse2012.pdf

Southland Tales : le 9 février dans le cadre d'une "nuit de l'apocalypse". La mention "inédit" dans le programme ne tient malheureusement pas compte de la projection organisée par Chronicart. Mais ce serait injuste de chipoter sur de tel détail tant ces 13ème journées cinématographiques dyonisiennes semblent être éclairées par des feux (même si ce sont les derniers) de joie (Abel Ferrara en chair et os, hommage à Marcel Hanoun, etc.).

Une programmation, qui après celle du "Forum des Images", pourrait s'accompagner/se poursuivre de/par la lecture de cet ouvrage de Michaël Foessel : "Après la Fin du Monde - Critique de la raison apocalyptique"au Seuil.

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