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10/02/2013

« Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration »

 

http://phlit.org/press/?p=795

http://en.calameo.com/read/00001732458c8ec06d7a9

http://www.cipmarseille.com/auteur_fiche.php?id=2032

http://www.lesecrits.ca/index.php?action=revue&go=pag...

 

Le dimanche 20 janvier, pour marquer le coup, fêter l'arrivée du fonds Alix Cléo Roubaud dans les collections du Centre Pompidou, le département photo du musée avait organisé une passionnante rencontre-conférence autour de Jacques Roubaud et d'une jeune chercheuse Hélène Giannecchini. Un de ces moments qui font date. Parfois, lorsque l'assemblée est maigre, lorsqu'elle ne rassemble que quelques égarés, on se dit que ce petit monde, que l'on s'imagine composé de personnes de bonne volonté, représente la pointe avancée d'un corps expiditionnaire, des éclaireurs à leur manière. Et sans doute, ce 20 janvier, fallait-il avoir l'âme d'un pèlerin et revêtir son lourd manteau élimé de pionnier pour poireauter dans le froid matinal, se laissant à la longue recouvrir d'un temps latent et de flocons serrés, piétinant dans une dizaine de centimètres de neige tout en maudissant le peintre de Figueras qui aura réussi le tour de force post mortem de transformer un musée en blockhaus. Hélène Giannecchini est doctorante. C'est à son patient travail et à la générosité de Jacques Roubaud que nous devons cette collecte : plus de 600 photographies prises entre 1979 et 1983, replaçant ainsi au premier plan l'oeuvre décisive pour beaucoup d'Alix Cléo Roubaud. Nous attendons avec impatience la publication de ce travail de recherche. Les oeuvres sont enfin sur cimaises... On les visite comme on observe en soi, autour de soi, la présence invisible de tourments que le présent de l'image active.

Jacques Roubaud a lu deux textes : « des phrases dites à voix haute contre l'ombre ». Dans l'un, il a raconté l'histoire d'un ermite qui, gravissant la montagne, monte au sanctuaire à la rencontre de son double descendant la pente; deux moines, dont à la croisée, les images coincident. Telle est la présence de la photographe, 30 ans après son décès, dans le quotidien du poète. Entre temps, entre ces deux lectures, Hélène Giannecchini a analysé longuement, pas à pas, trois épreuves, trois tirages qu'Alix Cléo Roubaud n'aura pas eu le temps de signer, mais qu'elle note et nomme dans ses écrits intimes comme « quinze minutes la nuit au rythme de la respiration ». Ce titre devrait rapidement être actualisé en salle d'exposition. La photographe fut une alchimiste doublée d'une calligraphe; le medium est une expérience de la chambre noire dans laquelle s'expérimente une forme d'écriture de la lumière (« une écriture de la lumière, mais produite du noir »). Chaque tirage était pour elle unique. La conférencière a rappelé cette conception reposant sur un dialogue philosophique serré et original avec la pensée de Wittgenstein, où « les photos ne sont pas des données empiriques mais une intention ». Là encore, nous aimerions pouvoir lire les écrits, les articles, les fragments issues de son travail universitaire, car il nous semble que ces vues, ces intuitions, dont le lecteur de la nouvelle édition du Journal peut avoir un aperçu dans une communication rédigée pour répondre à des étudiants, à la suite du film d'Eustache, sont un chainon important entre les ères analogique et numérique, entre les émulsions chimiques et l'information digitale, entre « L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », l'aura Benjaminienne, et les développements contemporains et conceptuels autour de la notion de « spectral », Serge Margel en tête. Autant de visions qui s'articulent autour du corps, d'un corps échappant aux chairs du réel, au plus près de la matière saisit par son image, « une image monde » comme « une image disque » en informatique, précédant désormais le champ de l'expérience : - pensées d'une forme de dépossession et donc de la possibilité même de possession. Des réflexions qui s'axent encore et s'ancrent dans les notions de non-visible ou d'invisible, et tournent au plus près d'un noeud (d'une absence, d'un néant (?)), ou tout du moins d'une impossibilité à dire : butte sur l'écueil de la tautologie. Alix Cléo Roubaud est le pont entre Benjamin et Wittgenstein. Les images disent-elles quelque chose? Elles peuvent supporter un discours, raconter, répondent en partie Eustache et Alix. « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » : septième proposition du Tractatus. Et si ce dont on ne peut parler faisait photographie... Quel rôle jouerait alors le langage face à ce qui a l'allure de réprésentations sans référent, non réflexives? Ces questions agitent le petit livre de Clément Rosset sur « L'invisible ». Le point de départ en est d'ailleurs Wittgenstein. En arrière plan du raisonnement suivi par Rosset, les questions de l'image et du spectral s'y débattent. Pour Rosset, dont le ton est de plus en plus celui du « moraliste », l'invisible n'est pas une perception illusoire mais l'illusion de la perception. Si l'objet n'existe pas, la vision est bien réelle et ouvre à la poésie du monde. Emmanuel Hocquard, en poète, dans sa Grammaire de Tanger, en serait un « agent secret et actif ». Il y discute en effet de la tautologie, et dresse le portrait de l'homme révant d'émigration, face à la mer : le « Gobeur », le gobeur d'images.

L'image ne pense pas. Aller à l'encontre d'une illusion entretenue par un discours trop facilement dominant, c'est, pour Alix Cléo Roubaud, creuser la brèche entre dire et montrer, faire en sorte pour reprendre les mots de la jeune et brillante conférencière que « l'image pense ». C'est aussi, contre ce que la photographe appelle la « piction », contre le « cela a été », le futur antérieur de la prise de vue repris – toujours dans l'illusion d'optique – en un « cela est », créer un présent de l'image; et cela passe par le laboratoire, par la transformation du regard en geste, en langage plastique. Cette recherche s'effectue sur des séries (l'accrochage des trois variations de « Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration » en sont le témoin). Jacques Roubaud en a révélé l'origine. Ces formes abstraites, ces flammes composant un « paysage soufflé », sont des cyprés, les arbres de la mélancolie dans « l'air aspiré » du minervois près de Carcassonne (cette proximité avec la ville de Joë Bousquet soulève d'ailleurs des fils suspendus liant des démarches qui s'éclairent au noir l'une l'autre). Les photos ont été faites nues. Alix Cléo Roubaud déposant, lors de nuits d'insomnie, dans la chaleur crissante de l'été, la respiration rendue difficile par sa maladie du souffle, son asthme – un paysage soufflé dans l'air aspiré -, la boite noire sur sa poitrine, radiographiant « Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration ». Illusion de la perception? L'objet photographié, le sujet, est peut-être "absent", dans le sens de tu, mais l'image existe. Rosset a vécu ce « face aux ténèbres »; pourtant, à cause de ce cliché (qui rappelle par sa matière, son exposition au temps, où la lumière est moins une révélation qu'une altération, la première photo de Niépce), à cause de l'existence de cette oeuvre photographique et littéraire, nous ne suivons pas jusqu'au bout la rationalité moqueuse de l'auteur du Réel et son double. Quelque chose se laisse entrevoir, d'invisible, quelque chose de noir : une douleur, un souffle au coeur. - Celui de l'obturation.

 

« Il me fallait une maladie mortelle,ou répertoriée telle,pour guérir de l’envie de mourir.De la manière la plus oblique,organique,lente,j’ai inventé,en quelque sorte,ma maladie. –et celle dont je guérirai. » Citation extraite du journal, reprise de ce blog dans le respect de la ponctuation utilisée par Alix Cléo Roubaud; une phrase lancée comme un hameçon; qu'il nous faut lire lentement, plusieurs fois, régulièrement, pour en comprendre la portée, la vérité.

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