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15/02/2013

Le vélo de Wadjda

Une nouvelle recrue : ça se fête. Nous accueillons chaleureusement la petite Wadjda dans notre troupe vélocipédique. Elle s'en rejoint pédalant à perdre haleine le peloton conduit par Le Voleur de Bicyclette. Ce film a été loué, sans doute à juste titre, comme le premier film Saoudien, qui plus est écrit et dirigé par une jeune réalisatrice. L'argument s'appuie sur le fait que le cinéma est interdit au pays de la dynastie des Al Saoud, et sur une réalité, le long-métrage fut tourné à Riyad dans des conditions difficiles : Haifaa Al Mansour ne pouvant pas  aisément communiquer avec son équipe technique pour cause de société totalitaire et de ségrégation stricte et sexiste. Un film arraché au sol d'Arabie. Le premier pavé lancé est souvent cause de remous; il ne nous semble pas que cette oeuvre pourtant subtile et multiprimée ait la dureté d'une telle pierre. L'accroche journalistique évite soigneusement de questionner les pratiques artistiques dans le Royaume Wahhabite. La télé, les jeux vidéo, les dvd y circulent, participant à un univers schizophrène partagé entre la consommation débridée, l'opulence ostentatoire, et l'observance de règles morales et religieuses archétypées. La parfaite réussite du conservatisme. Le rêve bourgeois en somme. Il serait étonnant qu'il n'y ait aucun huluberlu, aucun poète, même isolé, ne bricolant pas quelques mondes autres, ne s'attachant pas à relever quelques lignes d'horizon. Il serait plus juste de dire que Wadjda est le premier film de cinéma distribué en ce début de 21ème siècle tourné dans ce pays, et qu'il est surtout la première réalisation de Haifaa Al Mansour, dont nous attendons avec impatience la suite. Une partie de l'équipe est européenne, le style de production et de post production aussi. Cela pose question, car on ne sait, à sa vision, si l'oeuvre est destinée à un public occidental (?), en tout cas de festivals, et si lesdits festivals (le festival du film Arabe de Rotterdam) ou les commissions transversales de soutiens et de financements diversifiant leurs horizons à l'exemple de la World Music, ne s'appuient pas sur des réalisateurs de pays « autres » (autre culture, autre politique, autre monde : variante lointaine de l'orientalisme à la sauce alter-mondialiste), de pays « non conformes » à l'idée que nos nations se font de la démocratie, avec pour objectif la promotion d'histoires édifiantes? Peut-être est-ce l'inverse – nous l'espérons - : les jeunes réalisateurs s'en allant plutôt chercher les compétences techniques qu'ils ne trouveraient pas autrement. Les récents films palestiniens sans l'être nous interrogent. Comme interroge le profil toujours rassurant des artistes : étudiants brillants et internationaux, personnalités offrant toutes les garanties nécessaires au bon déroulé d'un tournage assuré à notre mode. Ici, dans Wadjda, la rue, difficilement filmable pour raison politique, est pourtant, par le découpage, l'usage du traveling et de mouvements de caméra qui ne nous paraissent pas toujours justifiés, recréée comme l'illusion d'un décor plus vaste; une immersion dans la réalité de la ville contredisant les conditions de tournage et l'esprit du scénario. Il y va un peu de la technique des téléfilms (des moyens mais déployés dans le temps compté de l'urgence). Ou encore, la présence agaçante d'une musique (d'ascenseur même si orientale) remplissant les temps morts d'un montage qui se veut alerte et confortable. Les commentaires entendus à la sortie de la salle illustrent cette manière : des « drôle de pays tout de même » en guise de réflexions, associés à des phrases types sur la satisfaction d'un dépaysement à bon frais. Rien de révolutionnaire. Et c'est contre les facilités aimables et un brin condescendante qui entourent Wadjda que nous aimerions réagir. Après tout, l'inconfort contre laquelle lutte la réalisation dans les extérieurs contribue au sentiment de claustration du spectateur, enfermement progressif, par le regard sur et par une autre mise en scène (celle de la société), de la femme saoudienne.

Tout d'abord, à cause d'une « curieuse » citation du Coran (la jeune fille se met en tête de participer à un concours de récitation du livre sacré afin d'en gagner le premier prix). Le verset (si la traduction en est précise) s'en prend aux « réformateurs », à ceux (faux croyants, mais véritables meneurs et dirigeants) qui se contentent d'user du religieux comme d'un cadre législatif coercitif suffisant à la reconduction de leurs privilèges. Notons que la parole prophétique est le plus souvent révolutionnaire (certains commentateurs des nouveaux dogmes, des nouveaux « ismes » en font d'ailleurs à l'inverse, ou à l'extrême, un des agents pathogènes travaillant contre la sécularisation). La charge contre l'hypocrisie est souterraine mais elle porte. Hypocrise de la directrice de la madrassa, femme de culture, une autorité pour les élèves, mais qui faute de pouvoir s'exprimer dans la société masculine, reproduit les comportements, et les schèmes cadenassés en vigueur : attitude convenue de celui ou celle qui, pour faire oublier ses propres manquements à la règle, devient plus royaliste que le roi. Hyprocrisie du père, aimé et aimant, mais dont l'affection ne dépasse pas ses prérogatives d'homme de société. Hyprocrisie générée par l'absence d'égalité femmes hommes, condition élémentaire à la possibilité même d'une liberté exprimée et vécue des sentiments. Pas de leçon de morale à donner; vues de la vieille Europe, les situations affectives décrites sont les mêmes sous nos latitudes; en revanche, la possibilité laissée au désir et à sa projection qui induit la liberté individuelle de mouvement et de parole est bien toute l'énergie déployée dans le sourire mutin de notre petit (grand) personnage aux quatre cents coups. L'enjeu du scénario serait la description d'un panel de contraintes réduisant à l'ombre la moitié de l'humanité, abolissant jusqu'à la notion d'espace public. Est-ce pour cette raison que les scènes tournées dans les espaces privés sont les plus réussies, révélant dans l'intimité, par contraste, toute la chaleur dégagée par le couple mère fille (Reem Abdullah / Waad Mohammed)? Cet enjeu pourrait être aussi celui d'un regard aigu sur la ligne de partage entre besoin et désir. Une autre charge subversive en découlerait. Elle consiste pour Wadjda à user de la religion comme d'un jeu vidéo, à récupérer le sacré non dans sa révélation ou sa compréhension mais comme moyen pour une fin (reflet sans-doute de son appropriation en pouvoir à l'échelle d'un Etat). Ce qui diffère c'est le but que s'assigne l'effort; pour la jeune fille, l'horizon est ce vélo, objet de désir. Les prophètes ne sont pas du coté que l'on (où l'on) croit. Mais de quel désir parle-t-on? L'objet est celui de l'égalité (la course avec Abdallah), il est vecteur de liberté. Il y a du souffle de cinéma dans la chevelure au vent d'une jeune fille montée sur son « al burak ». Cette oeuvre, même si elle n'a pas l'intensité d'un cinéma émergent de son sol, de sa souffrance, repensant en son sein son rapport à la fiction et à l'émotion, tel le cinéma italien d'après guerre ou Ritwik Ghatak (mais faut-il pouvoir défendre la création de moyens cinématographiques nationaux et révolutionnaires – y a-t-il des caméras autres que celles des journalistes dans le sillage des blindés au Mali?), n'en propose pas moins une vue en coupe d'une société (les séquences, par exemple, mettant en scène Iqbal, chauffeur étranger pour dames, et les préjugés tenus à son égard même par Wadjda, ouvrent à une autre violence). Témoigne encore de cette subtilité de scénario le faux happy end. L'achat du vélo n'est qu'une victoire à la Pyrrhus, et les feux d'artifice éclairent une bien cruelle vérité; le dernier plan en est un résumé serré : وجدة pédale, s'ouvre un horizon mais il est court; au bout de la rue, une autre « barbarie » (cf. Luc Moullet) coupe son élan, elle a la forme d'une route qui ne mène nulle part, une route à l'allure d'autoroute sur laquelle passent en trombe de bruyants et énormes véhicules. Mais lorsque les pieds ne touchent plus sol, rien n'arrête le sourire. - Face à l'indignité du pouvoir : le champ du possible.

 

aa

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