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04/03/2013

La fronde Ahmed Zir

http://ahmedzir.canalblog.com/

http://www.circuit-court.org/IMG/pdf/dossier-de-presseAhmed-Zir-2012p.pdf

http://www.med-in-marseille.info/spip.php?article859

 

« Juste un sourire pour les amis » est le dernier message posté par Ahmed Zir sur sa page blog. Il semblerait que dans ce continent de cinéma défendu becs et ongles par Jonas Mekas – l'autre cinéma, la part immergée de l'iceberg si glaçant des multiplexes - les réseaux amicaux et les sourires qui les lient soient au fondement d'une passion lumineuse. Un friend en cinéma, un de plus. Amateur, tel qu'Ahmed Zir se qualifie. Un amateur, soit, mais bien au sens d'amoureux, de passionné; un amateurisme revendiquant le manque de moyens, mais une pratique qui ne trahit pas l'exigence du défi à relever. Le dilettantisme des productions communes nageant dans des budgets pharaoniques apparaît par contraste abyssal et les films dérisoires dans leur vocabulaire si pauvre, si pauvre en monde. La vrai misère se tient là. Le cinéaste algérien se sera cantonné avec obstination, à l'exception notable des deux productions issues de sa résidence à Ciné Mémoire (un film de montage et un court-métrage en vidéo), au format super 8. Les deux films créés avec Cinémémoire fonctionnent d'ailleurs comme de brillantes synthèses : son montage d'archives intitulé « Images, passions, histoire » dit par le titre les sujets d'une aventure : la colonisation, la guerre d'Algérie, la place du peuple dans une aire géographique, sa représentation et ses libertés collectives et individuelles; « Cessez-le-feu », récit de 15 minutes, dit également par son titre l'essence de l'oeuvre : un humanisme puisant aux sources antiques de la fiction, articulant le contemporain sur des schémas universels (le monde pastoral en regard de la cité, de l'urbanisme, la guerre contre la paix, les rimes embrassées de la communauté humaine et du cosmos, l'enfance, l'innocence bafouée). Une partie de la cinquantaine de films réalisés est donc éditée par une petite structure marseillaise, « Circuit Court ». Une aubaine lorsque l'on sait que faute de monnaie Ahmed Zir ne put que trop rarement copier ses films, ce qui impliquait la projection des pellicules originelles, matériaux fragile et vivant que le cinéaste souvent se devait d'apporter lui-même à la salle (dans les années 80, il voyagea ainsi de festivals en festivals de films amateurs, il raconte par ailleurs tout ce qu'il doit à ces rencontres, aux échanges, à cette vie de cinéma, aux amitiés d'écran se réchauffant aux photogrammes). L'expérience de la salle, le partage qu'elle permettrait est bien une des définitions possibles du cinéma relevées par Raymond Bellour, même si ce partage est une virtualité planant sur une expérience paradoxale, celle de « solitudes communes ». Le livret, riche en informations, signé par Frédérique Devaux-Yahi est traduit en Arabe, Amazigh et Anglais. Il met à raison l'accent sur la fable, le conte. Le cinéaste algérien se souvient des veillées, de paroles à la temporalité incertaine, tantôt s'étalant dans le descriptif, discours comme en expansion (le pendant en images pourrait être Repères, un film d'une beauté rarement vue, peut-être chez Pelechian, c'est dire...), tantôt se ramassant avec un sens aiguë de l'ellipse ; il se souvient également de la magie de la lanterne magique mimant les qualités propres aux conteurs. Ses petites pépites, façonnées sans dialogue mais avec des bandes son marquantes, épousent cette forme proche de la fable pour mieux inscrire dans le temps compté du rouleau de pellicule une richesse de sens, une profondeur qu'une vision ne peut épuiser. Ces films obligent l'imaginaire et la réflexion à les continuer, à les apprendre comme l'enfant apprend le poème. Cette dimension quasi allégorique se moule parfois dans une parodie des styles du cinéma américain (western) ou des diffusions télévisuelles de l'époque (ce petit bijoux de précision qu'est Retro Satana), en y démarquant notamment les stéréotypes, et en s'en distinguant par une capacité à les investir par le jeu, toujours comme des enfants s'en empareraient dans la cour de l'école, transformant une domination commerciale en culture populaire. Ahmed Zir était instituteur. Ses élèves étaient ses acteurs. Ce détail n'est pas simplement anecdotique. Il éclaire un travail de mise en scène singulier, resserré, pris sur la vie active, pris sur l'absence d'argent. Le cinéaste pense la structure de ses films, les scènes, leur sens, leur direction, le rythme d'un montage basé sur un ensemble de contraintes, en amont, les rabâchant mentalement, pour lors de la mise en action arriver à l'essentiel, à la densité la plus immédiate et sans filet. Peu de cinéastes se qualifiant de professionnels se targuent d'une telle éthique, d'une telle précision et savoir faire. Cette technique de tournage et sa profession d'enseignant contribuent sans doute au tempo des court-métrages : le spectateur réceptif y entendrait presque le décompte des mètres de pellicules en de savantes opérations sur lesquelles nous imaginons les élèves-acteurs plancher. Frédérique Devaux-Yahi développe mieux que nous pourrions le faire toute la richesse déployée. Une seule remarque cependant s'impose. Dans Insurgés – comme d'ailleurs dans Le Pâtre de l'Ordre (quel titre!) - il ne s'agit pas d'un lasso manié par le jeune homme et lui permettant d'abattre un hélicoptère de combat, mais bien d'une fronde. La fronde Ahmed Zir.

 

« Oui, toute flamme qui troue

La nuit qu'amasse dans l'homme

Ce brandon résineux, le coeur ».

La Résurrection. William Buttler Yeats.

 

O! Cœur titre de 1987. Les films du cinéaste des plateaux numides ont été projetés à la Cinémathèque Française grâce à l'édition DVD dans le cadre d'un cycle que Nicole Brenez a nommé, magnifiquement, « La décision argentique ». Au mitan des années 90, les œuvres vidéo (Alain Cavalier, etc.) étaient kinescopées pour franchir le seuil des salles, aujourd'hui, elles sont numérisées pour mieux circuler. Bénies sont les époques charnières ! Cette « décision argentique » correspond à merveille aux origines de la passion d'Ahmed Zir, à ce geste de gosse de ramasser les fragments de pellicules dans le sillage du projectionniste, de les lever à la lumière pour tenter d'en apercevoir la projection. L'image s'est infiltrée dans les confins de l'espace et jusqu'au plus profond du corps. La médiatisation du monde ne tolère plus le non visible, vite assimilé à des contrées à conquérir. Rien ne doit rester dans l'ombre ; et pourtant, à mesure de cette profusion dans un balayage perpétuel, des fragments aux allures de continents passent lentement dans les mailles du filet. Ce plancton est ce qu'il nous faut chercher - les phosphènes de nos paupières closent. Raymond Bellour a raison de renvoyer le cinéma à sa désormais particularité au sein de la sphère des images : à savoir l'expérience du noir et de la projection, une capacité d'hallucination négative, une manière de se faire disparaître à partir de notre propre présence collective, ou encore de s'absenter, d'absentéiser autrui, d'adopter la forme de la transparence. Il s'agit pourtant de bien penser que si perte de contact avec le monde il y a, avec disons une réalité partagée dans l'expérience sociale et collective, c'est pour dans les meilleurs des cas retrouver le « sens du réel ». C'est à notre modeste avis le travail de réappropriation fait par Ahmed Zir. C'est aussi, louer chez ce cinéaste une qualité exemplaire, alors que les révolutions peuvent paraître parfois lointaines, dans le passé comme dans le futur : l'abnégation. Masao Adachi, le cinéaste combattant, l'écrit de façon bouleversante ; non les idéaux ne sont pas trahis dans l'effort harassant du quotidien qui tend aux surimpressions de cieux gris sur gris : « Je pense même qu'en réalité, ils continuent à se battre individuellement en vivant sur la brèche faute de pouvoir résister à leur propre dissolution dans le courant général du temps. L'âpre combat se poursuit. Il s'amplifie en changeant de forme. (…) Car la reconversion n'est qu'un développement de l'abnégation, une transformation appelée par un autre nom". « La décision argentique » c'est aussi arpenter un espace et un temps. Ahmed Zir le sait alors qu'il établit son « site de cinéma » sur les lieux familiers et familiaux de la Numidie. Arpenter signifie compter et mesurer le temps. L'évidence de la pellicule s'inscrit dans cette perception de la matière, une perception que l'on peut faire remonter aux modèles mécanistes définissant le vivant à la fin du XIXème siècle (Bergson et Deleuze à sa suite mais aussi Kracauer pour l'importance qu'il accorde à cette impression de saisie de la vie dans son flux par le cinéma). Nous avions en une autre saison cité Jacob Moleschott le biologiste qui écrivait : « La mort même n'est que l'éternité de la circulation de la matière ». Une pensée typique de ce temps. Un monde décomposé entre matière et esprit – l'esprit étant plus précisément vu comme une émanation de la matière. Nous empruntons nos analyses à Mirko D. Grmek et notamment à son article : « l'information comme élément constitutif du monde ». Aujourd'hui, le modèle dominant est celui induit par « l'information » et matérialisé par l'ordinateur. Mirko D. Grmek : "Jusqu'à il y a quelques décennies, nous croyions que dans la nature existaient seulement les lois naturelles qui déterminent les processus analogiques; aujourd'hui, nous avons découvert que dans la nature existe des transformations de types numériques des processus déterminés par des message en code." Le savant croate s'interrogeait :  "Comment se crée l'image dans le cerveau? Ici, aussi, on pensait à une transmission de type analogique : à un point de la rétine correspond un point dans le cerveau producteur de l'image psychique. Cette interprétation donne lieu à d'insoluble problème concernant le mode technique de la transmission, tandis que tout s'explique plus facilement si l'on admet une transmission numérique, en code et non point par point. Cela n'a pas de sens de dire que l'image dans l'oeil se renverse, puisque dans tous les cas, ce qui se transmet n'est pas l'image mais une série de signaux chiffrés dans un système binaire et, si l'esprit n'avait pas de quoi les déchiffrer, il ne pourrait reconstituer l'image." Le numérique s'ancre dans ces avancées. Et si le support compte moins que le message, cela ne signifie nullement la perte de la projection comme l'atteste la création récente d'une gamme de caméscopes pouvant projeter les enregistrements. Seulement, il reste des cinéaste attachés à une certaine alchimie, à la dimension scripturaire de la lumière dans un espace-temps défini, à l'artisanat de sa mesure réelle par le mètre de couturière qu'est le ruban de celluloïd, « un désir de présence » dit Nicole Brenez : des cinéastes attentifs à l'esprit de la matière. Une résistance au schémas sociétal et politique actuel se calquant sur l'immunologie, à cette tendance "immunitaire" de considérer les êtres comme des virus, de les qualifier en « sains » ou « nocifs », en « corps étrangers » aussi. Etre est le premier film d'Ahmed Zir, film de mains uniquement. Tout n'est pas information.

 

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