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17/03/2013

A la boxe


Le MK2 quai de Loire a eu la bonne idée d'organiser une rencontre entre boxe et cinéma : plus précisément, au milieu de la pléthore de films sur le noble art, de programmer ce petit bijou qu'est Boxing Gym de Frederick Wiseman. A cette occasion, la petite librairie attenante à ce haut lieu de la boboitude parisienne avait rassemblé un choix stimulant d'ouvrages sur la question, dont pêle-mêle, la biographie de Tyson, les romans de F.X. Toole aka Jerry Boyd, ancien entraîneur, adapté évidemment sur grand écran, l'enquête de Loïc Wacquant, dont Corps et âmes. Carnets d'un apprenti boxeur est, pour le combattant, de la gelée royale, et surtout, ce livre d'une densité, d'une intensité qui vaut bien un enchaînement au corps : De la boxe de Joyce Carol Oates, un regard passionné, inquiet et fasciné qui aura reconnu le texte de Boyd, écarté à distance nécessaire les hâbleries de Norman Mailer.

http://culturopoing.com/Livres/Joyce+Carol+Oates+De+la+bo...

Boxing Gym est une immersion. La salle de boxe située à Houston, Texas, y est un environnement à elle seule, une poche, un microcosme à la fois hermétique et poreux telle une cellule organique : les agrès filmés par le cinéaste, les corps bougeant, imprimant le mouvement à ces machines prêtes à s'actionner, sont comme mus par une respiration puissante, tout à la fois intrinsèque et extérieur. Profondément, il nous semble que Wiseman s'essaie à appréhender, bien que ce mot ne dise pas la disponibilité, l'éveil aux sens de cette caméra, une expérience de la totalité, et donc une saisie de ce qui pourrait apparaître de l'essence d'être, - un apparaître (appareillage) d'Etre. Pour rester dans la description abstraite du film, dessiner ses contours, la salle d'entraînement serait un creux recueillant les idées sensibles et intelligibles, une caisse de résonance à la rencontre du corps et de l'esprit, sans qu'il faille au spectateur faire un quelconque effort de pensée dans le sens de la préhension du réel ; il ne peut que se laisser porter à la connaissance de ce monde particulier et plus vaste. Un court dialogue nous autorise cette lecture philosophique, on y entend, dans le souvenir que nous conservons, deux hommes y discuter du « sensible » et de « l'intelligible » en termes précis ; l'objet de la conversation n'est pas clairement précisé, sans-doute s'agit-il de la meilleure manière de boxer, un mélange d'intelligence, la lecture technique du jeu de l'adversaire, et d'une réponse sensitive, la prise de décision quasi instinctive, « mémoire réflexe ». Toute la réalisation de Wiseman est dans cet entre-deux qui tend à faire un. Une même peau unissant l'individu en appui, prêt à échapper à la pesanteur, exprimant un mouvement qui est non seulement le sien, mais aussi le mouvement propre, le mouvement latent que révèle le cinéma (la réponse d'un réalisateur brillant et inspiré aux développement non moins intéressants d'un Bergson (L'évolution créatrice)), et son environnement, son horizon, ce qui fonde un monde ; enfin, plus qu'une leçon d'observation, Boxing Gym est une véritable analyse de la perception, une photographie (une chrono-photgraphie) des liens de causalité, du phénomène de la vision. Il n'est pas certain – ainsi que le dit Merleau-Ponty – que l'image soit seconde, que l'oscillation de la poire de vitesse soit un effet, l'effet de. La poire de vitesse conditionne tout autant la main... C'est ainsi que le film semble lancer un « faire voir » synesthésique ; il embrasse : l'oeil écoute (le réalisateur américain est le preneur de son). Dans cette ambiance, cette matrice qu'est devenue la salle, l'actualité, le contingent surgissent dans les quelques échanges de paroles, courtes discussions entre les pratiquants, ou entre le « boss » au nom prédestiné, Richard Lord, et ceux qui arrivent là, trouvent le chemin de ce pré-fabriqué, de cette périphérie. Le lieu marque alors un instant de leur parcours de vie (le jeune homme à l'oeil au beurre noir, le môme atteint d'épilepsie, etc.), jusqu'à devenir pour certain (boxeurs au chômage en proie aux difficultés sociales) un refuge, un havre où refaire ses énergies, où exprimer ses énergies, où imprimer de ses poings, non pas seulement une agressivité latente et refoulée (le fait de civilisation serait la mise au pas de la violence : la grande affaire humaine abordée par Luc Dardenne), mais des possibilités informulables, les puissances conjointes du corps, des sensations et des sentiments. L'activité des hommes est comme filtrée : l'industrie aéronautique s'invite au détours d'une anecdote, et avec elle la puissance des nations, l'argent et le pouvoir - la guerre y est incarnée par un jeune engagé -, ainsi que cette violence larvée dont la boxe se nourrit et dont elle est l'expression ritualisée par l'intermédiaire du récit elliptique et laconique d'une tuerie sur un campus.

La structure organique est composée d'agrégats de scènes ; cette emboitement n'obéit pas à une logique linéaire de début et de fin : elle tisse un réseau de liens. Si la salle représente un espace autonome, cette impression de circularité (de respiration, de mouvement perpétuel) est accentuée par le montage général qui tend à reconstruire une unité de temps hors du temps, atemporalisée, une bulle, c'est à dire une journée, sans que Wiseman ne la « personnalise »; il s'agit d'une journée hors temps médiatique, hors calendrier. Une légère progression toutefois entaille telle une fêlure intime cet ordonnancement de micro-scènes : le long-métrage débute sur des plans vides de la salle éclairée par la lumière du jour (naissant?), avant les premiers arrivants, et il se termine par des vues de la ville au crépuscule, le soleil couchant baignant ses plans magnifiques du sang de sa lumière. Wiseman accole l'intérieur et l'extérieur, deux temporalités différentes de celle imprimée par les gestes des boxeurs et par le bip, métronome des rounds ; deux temporalités, le temps d'avant le temps en quelque sorte, le secret du repos avant l'agitation, et un temps d'après le temps, l'ère des civilisations symbolisée par l'architecture de la ville nimbée des années-lumières du temps naturel, celui du « silence éternel des espaces infinis », et que ne pourrait emporté qu'un des-astres. Le surgissement de cette extérieur, alors que le spectateur se trouve immergé dans un univers clos, sonore, presque musical, pris ainsi dans un rythme, celui de la boxe, fonctionne comme le passage de la paillette sous le microscope au télescope : deux échelles, l'apparition de la forme sous le mouvement. Entre-temps, le film aura mis en scène une lente approche du combat, montrant tout d'abord les enfants, se concentrant ensuite sur les méthodes d'entraînement, le shadow boxing en premier lieu, les sacs, la boxe conduite, en sparring, s'attardant longuement sur les déplacements (une scène éloquente, et un plan magnifique des pieds d'une jeune femme régulièrement filmée dans les silences de sa préparation), puis sur la musculation, sur le souffle – chaque geste entre en scène comme un instrument de musique dans une symphonie, s'intégrant progressivement à l'ensemble -, pour enfin, toucher, effleurer l'univers des combattants professionnels, ceux là même qui ont fait du ring leur vie ; pour, enfin, dans les dernières séquences, après toute une préparation physique et mentale pour le spectateur dans laquelle l'autre qu'est l'adversaire était manquant, tapant du vide ou du cuir, filmer l'intégralité du combat, le face à face, la force de l'impact, le réel des coups. On en ressent d'autant après ce parcours le rivage soudain d'une vérité inacceptable de l'homme ou/et de la société, la transcription en comportements de faits psychiques (colère, haine, etc.) que la psychologie positive voudrait cantonner à la seule expression d'une conscience, d'un for-intérieur inaccessible à autrui : - le gant retourné de l'image. Merleau Ponty cité par le penseur contemporain, Mauro Carbone, écrivait « un film n'est pas une somme d'images mais une forme temporelle ». La leçon du boxeur si il y en a une est une leçon de cinéma : une vision-perception synthétique, ou dedans et dehors naissent d'un même élan, ou l'image n'est nullement seconde mais est une idée indistincte de sa présence sensible. La salle de Richard Lord offre un lieu de cinéma où se questionne le sens du mouvement et la réalité de la durée (sagittal, perception de la conscience), la façon dont tout un chacun habite le monde. Selon une note de cours, toujours de Merleau-Ponty : « Donc ici mouvement = révélation de l'être, résultat de sa configuration interne et clairement autre chose que changement de lieu ». Et si le cinéma comme la boxe était une machine ou un moyen pour ré-apprendre à voir, ré-apprendre à voir peut-être « le fond immémorial du visible ».

Donc, parfois bien plus qu'un portrait de la situation d'individus pris dans les rouages d'une institution, il nous semble que Wiseman filme une expérience du corps, notamment dans cette trilogie qui inclut La Danse et Crazy Horse. Il filme un visible qui est dans le même temps voyant. Ou, pour reprendre encore L'Oeil et l'Esprit, « le cercle de vision » que le philosophe définit : « je serais bien en peine de dire où est le tableau que je regarde. Car je ne le regarde pas comme on regarde une chose, je ne le fixe pas en son lieu, (…) je vois selon ou avec le tableau plutôt que je ne le vois ». Wiseman est à l'écoute de l'image. Joyce Carol Oates est également à l'écoute de la boxe ; elle voit par les gants. La vie est une métaphore littéraire de la boxe, mais comme le souligne l'écrivain « la boxe ne ressemble à rien d'autre qu'à la boxe. » Dans ces textes passionnants, elle rejoint Wiseman dans ce qu'il dévoile : l'adversaire qui « vous ressemble tant que vous ne pouvait pas ne pas voir que votre adversaire, c'est en fait vous même », la sonnerie qui « met en marche le pouvoir du Temps », l'attirance du combattant pour la lumière du ring, pour la gloire, et à cette fin sa volonté d'astreindre son corps comme peu le peuvent, cet « éthique » du courage qui se traduit en un mot « encaisser », le dialogue que sont les échanges de coups, aussi neurologique que psychologique, la prescience, le rôle du sensible, du voir comme sensible absolu dans le « distorsion virtuelle de lui-même » en cet autre qui danse devant, bouge en miroir. Joyce Carol Oates note : « Lorsqu'un boxeur est mis « K.O. », cela ne veut pas dire que les coups l'ont plongé dans l'inconscience, voire dans l'incapacité physique ; cela veut dire, plus poétiquement que les coups l'on précipité hors du temps ». Elle dit également ce que la boxe, qui n'est pas un sport mais une pratique, doit à la violence, à une sauvagerie visuelle ; combien à la différence de la lutte le pugilat rompt un tabou, la destruction du visage, et qu'en conséquence ce mode de représentation de la bagarre, du conflit, n'est pas né dans toutes les cultures mais bien dans la Grèce rationnelle et éclairée, comme la mise en scène de l'héroisation descendue de l'Olympe en un parfum d'immortalité et de la présence reconnue étrangère au bon ordre, l'inquiétante « barbarie » . La boxe a avoir avec le coup d'oeil, avec le toucher du regard, l'apprentissage du regard, la culture du voir et l'être vu; dans le règne animal, regarder est un défi, cela peut déclencher l'attaque, l'oeil tue en premier; il faut se rappeler, combien de réactions incontrôlées, hors langage, primitives, se déclenchent en éruption juste pour un mauvais (parfois même pas) regard de travers, ainsi que ce désir de filmer, au téléphone portable, les agressions comme pour mieux s'écrier "c'est bien réel puisque ce sont déjà des images", et les porter ensuite en poche révolver afin de mieux les échanger, puisqu'il en est ainsi, depuis Epinal, du devenir de toute "image". « La boxe se déploie dans un espace sacré antérieur à la civilisation ». On se souviendra des combats de mandingues – un « D » muet peut être le lapsus d'une certaine complaisance : http://theballoonatic.blogspot.fr/2013/01/django.htm; en tout cas cette violence est un malaise dans la civilisation, et elle continue à poser problème, comme les réactions à ces séquences, les plus intéressantes du dernier film de Tarantino, le montrent. De même, il est impossible d'oublier les combats organisés par les nazis dans les camps d'extermination (Le Boxeur de Reinhard Kleist) : une boxe braquée cette fois sur la fascination exercée par la mort, sur le rapport de pouvoir entre bourreaux et victimes, autrement dit l'esclavage par le racisme abjecte (projection fantasmatique, dont un des multiples exemples est l'histoire de Battling Siki dessinée dans l'émouvant Championzé) et l'argent (« C'est dur d'être noir. Vous avez déjà été noir ? Je l'ai été, autrefois... quand j'étais pauvre » Larry Holmes, ancien champion WBC poids lourd). Le ring est bien ce lieu de crise entre les cordes desquelles s'inscrit un rapport de classe, se déploie dans leur schémas nues la hiérarchisation du monde, la constitution du droit naturel sur la dénégation de l'autre (« Je dois persécuter celui par lequel je suis devenu ce que je suis si je veux être et n'être que ce que je suis » écrit Bertrand Ogilvie dans L'Homme Jetable).

Boxer tient alors viscéralement du cinéma. Certains champions sont des acteurs stars ; Mohammed Ali, génie de l'improvisation, n'est-il pas l'inventeur véritable des « matchs d'impro » telles qu'ils se pratiquent sur une scène-de-combat ? Quatre boules de cuirs pour abattre tout un jeu de dupes, où il s'agit pour le boxeur d'être dans le vrai, pleinement soi alors que la comédie des faux-self se tait au premier versement de sang. Dans Cosmopolis, le golden boy de Cronenberg se tire une balle dans la main pour re-sentir, s'éprouver comme réel dans le temps présent. « Ici et maintenant ne sont que des éléments du dessein du et alors : la douleur maintenant, mais le contrôle, et donc le triomphe, plus tard » (Joyce Carol Oates). Le Marquis de Queensberry à la fin du 19ème siècle codifia le combat à mains nues, il répendit notamment l'usage des gants. La boxe, née ainsi aux confluences du cinéma, de l'aviation et de la psychanalyse, participe totalement à cette époque charnière ; elle accompagna d'ailleurs un temps, entre les baraquements des forains (c'est le sujet d'un court-métrage de Tati), l'invention des frères Lumière.

 

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