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20/04/2013

Cicatrice


Alors, évidemment ce n'est pas le chef d'oeuvre du siècle. Il est bien difficile de ne pas éteindre un sourire en se tortillant de droite à gauche, engoncé jusqu'au cou dans son fauteuil, à l'écoute (pénible) d'interminables dialogues descriptifs saupoudrés de musiques d'ascenseur – pour être plus précis et en accord avec l'histoire, de longues séances d'auto-justification en face à face ou avec soi-même, animus anima -, de pénibles explications menant au graal que semble redécouvrir en permanence le cinéma (dans le désert, dans les étoiles ou dans les taudis), un « I love you » censé rédimer toute l'humanité (le Christ est passé par là, c'était juste il y a 2000 ans, et depuis... Hollywood n'a pas fait mieux en matière de slogan). Remarquons toutefois, que cette œuvre « sentimental » ciblant le segment jeunes-filles-en-fleur ne peut se permettre de sacrifier le « beurre » pour « l'argent du beurre » et le « sourire de la crémière », tout un chacun doit s'y retrouver, et, il est encore plus difficile, réprimant cette fois dans des crispations musculaires de gauche à droite accompagnés de fausses toux, d'étouffer une montée de rires à la réincarnation soudaine de l'âme vagabonde en princesse aux lèvres et au regard qui vont bien, de ne pas se moquer alors qu'elle se voit dans le miroir ; et pourtant, il reste ce plan flou de réveil (que voit une âme à son levé?)... et pourtant, il reste même si ce n'est plus qu'un songe éventé depuis des lustres, un vieux rêve de cinéma. Ce vieux rêve qui semble parfois hanter le cinéma américain contemporain lorsque ce dernier reprend par un biais détourné (la littérature jeunesse) ses meilleurs outils des années 10 à 30, le recyclage des mythes, leur réemploi dans l'usine des vieux rêves qui bougent. La terre est donc une fois de plus colonisée par un étrange alien : des âmes sans corps (encore que...) venues du fond des galaxies s'emparer de l'enveloppe charnel des terriens. Le scénario ne dit pas comment ces « ectoplasmes » ont pu vaincre, par quel miracle ont-ils pu s'incarner une première fois (le spectateur ne saura pas qui de la poule ou de l'oeuf est premier, le mystère est ailleurs, en cet amour qui sauve sans doute). Allégeance à nos temps apocalyptiques, les humains, parce qu'ils ont péchés sont défaits, privés de leur libre arbitre : trop de violences, trop de destructions, trop peu d'écologie, trop peu de vie de famille entre blonds autour d'une bonne tartine de « bip ». L'autodestruction justifie l'invasion, et telle la France vue par des voyageurs persans, le mode de vie occidental révèle sa face sombre. Sauf que les Aliens ne bouleversent pas le mode d'être des golden boys ; ils l'incarnent en son essence : un univers stérilisé, le lieu de l'employé idéal, c'est à dire à sa place : une banque de stock option, la démocratie dissoute dans l'opulence, débarrassée du besoin. Autre originalité, les envahisseurs, identifiés à l'ennemi, le mal à combattre, sont invariablement (stupidement) moral, vénérant les dix commandements : incapable de tuer, de dépasser les limitations de vitesse (très belle idée, pour une scène à contre-emploi), - bref sans sentiment. La boucle est close : on meure de vivre. Ce qui réjouis légèrement, c'est l'accent porté ici sur l'habileté, le savoir-faire, la communauté villageoise (encore un mythe de plus), et non pas sur la convocation d'une transcendance : une redistribution du bien commun en quelque sorte. Ce qui réjouis moins c'est le politique sous-jacent : la démocratie vue comme une normalisation face au groupe, véritable force de proposition, réservoir d'avenir sous la férule d'un guide (n'est-il pas dit par le chef que le régime des « résistants » est la dictature?). C'est conservateur en diable (l'histoire est de Stéphenie Meyer) : donc pas de mariage pour tous.

Le vieux rêve de cinéma se lit dans le titre du film : « Les âmes vagabondes ». Dans cette âme qui se nomme « Vagabonde » (le diminutif est curieusement traduit en « Gaby ») et s'en va habiter, co-exister dans le corps de Mélanie. La nature du sentiment tel que vécu au et par le cinéma se manifeste : sa dualité, la schizophrénie de la star, la confusion de la fiction lorsqu'elle se mêle de l'existence : - une autre définition cryptée de l'amour? Se rejoue surtout le conflit entre fin et moyen, entre raison pratique et impératif moral, la balance ne penchant ni d'un coté ni de l'autre, mais s'équilibrant parfaitement, s'étalonnant à l'idée qu'un "individu" ne peut être utilisé comme moyen. L'émotion n'est pas ce qui déborde la raison, le corps est un véhicule qui se conduit. A l'exception d'une scène, lorsque l'habitante de Mélanie découvre le sort réservé aux siens par les humains, les âmes extraites et écrasées conmme des méduses échouées sur la plage : le cri de douleur contredit le modèle neurologique et explicatif de la "voix" singulière du "self" mise en place par la narration. Meyer, ne supportant pas plus le « mariage pour tous » que les accouplements extra-conjugaux, ne peut céder à une triple relations puisque « Vagabonde » et Mélanie aiment toutes deux mais pas la même personne, ce qui fera dire à l'hôte du corps de la jeune fille (s'adressant à elle-même, enfin à la Mélanie en elle-même) qu'elle ne peut ni embrasser l'amant de Mélanie pour cause de jalousie, ni son aimé pour cause de tromperie envers sa co-locataire ; cette situation d'impuissance qui devient le révélateur de la puissance du désir est la marque déposée de l'auteur des Twilight. Dès lors, ce qui sous-tend la projection pour le spectateur au cœur de guimauve égaré en ces eaux, c'est puisque « Amour » il y a : comment peut-il être filmé ? Les sentiments ont-ils une vérité représentable ? L'âme est-il leur véhicule ou bien le siège (glande pinéale) de leur déploiement ? Si réalité de l'âme, n'est-elle pas seulement l'effusion des sentiments ? Que signifie « un monde qui s'accorde à nos désirs » : pour quel corps ? C'est un des mérites du film que de montrer à quoi pourrait ressembler cette âme. N'est-ce pas un des secrets qui habite le cinéphile : voir l'âme dans la chair des images ? Et si, la meilleure métaphore pour décrire les habitués des cinémathèques, ces étranges huluberlus ayant lâchés la proie pour l'ombre, vivant comme au-delà, l'esprit toujours ailleurs, n'était pas celle de rats – à l'exemple des rats de bibliothèque – mais « d'âmes errantes, vagabondes », de celles qui s'incarnent ailleurs. - La salle de spectateurs, yeux barrés, ouvrant Holy Motors. Corps ne pouvant s'incarner, privés par l'image et le noir de la vue-à-soi, autour de soi, des sens du repère, d'existence. Ainsi obligés à la double-vue, glissants de corps en corps pour éprouver, ek-sister, s'échapper en se projettant. S'ouvre une dimension infinie de l'espace : – le sentiment amoureux crypté toujours et une sensation proche des analyses sombres portées par Serge Margel. Disparaître dans la toile afin de renaître infiniment, « âmes vagabondes » des salles obscures. Cette dissolution de soi dans la vision s'avère-t-elle plus aisé avec la numérisation? En attesterait, dernièrement, cette floraison de scènes de cautérisation, dont, dans ce film, une séquence mettant en scène avec magie la guérison des plaies : un rêve qui soudain s'accorderait à nos désirs. L'image n'est plus soluble dans l'eau. Le don du numérique serait-il dans cette peau enfin cicatrisant? Ou bien est-il tout entier dans une intériorité, espace flou où l'image perd définitivement toute matière? Ainsi immatérielle, elle migrerait dans les objets qu'elle investit : digital, à toucher des doigts, une image aveugle mais sensitive? Andrew Niccol, le réalisateur, donne une réalité physique à l'âme, cette représentation se calque sur la neurologie : l'âme ressemble à s'y méprendre aux réseaux synaptiques, elle enterre la traditionnelle matière grise au profit d'un rhizome "intelligent" d'où sourd une lumière. Bienvenue dans l'ère O.1.

Pourtant, ceux et celles qui ont les yeux brillants sont damnés. - Qu'en conclure que les amants et les spectateurs avident du stupéfiant produit sur les écrans sont maudits car aveuglés, ou témoin de la dernière cérémonie, dépositaires à leur corps défendant du songe de la lumière, des dernière lucioles ? Les âmes vagabondes semble faire l'apologie du terre à terre, du contact avec la terre, avec notre moi-des-grottes (les damnés sont le monde, l'extérieur); le film se méfie des lueurs dans les yeux. Malgré tout, il y aura bien toujours des prunelles brûlantes : - des "transfuges"!

http://lederniercoquelicot.hautetfort.com/search/lucioles

http://www.herveguibert.net/index.php?2007/11/16/87-se-mo...

 

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