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28/05/2013

L'âme traversée

 

« … je suivrais les eaux de la rivière de l’enfance qui part et demeure à la fois… »

Il est difficile de bien cerner une émotion, qui par nature tend à échapper à la compréhension. Sans doute « L’Ile de Beauté », le bateau siège du film d’Elisabeth Leuvrey, évoque-t-il des fondements souterrains, résonne-t-il comme une rivière elle-même souterraine aux fonds des âmes spectatrices : une résurgence aussi limpide que l’évidence des plans qui composent le documentaire. L’émotion est ce qui coule, insaisissable et pourtant toujours là ; comme la Santoire de Marie-Hélène Lafon elle transporte, elle nous traverse. Nous n’avons peut-être pas assez relevé les deux dimensions qui fondent une île (et qu’ont su saisir les auteurs de Lost) : l’enclos (le lieu) et l’ailleurs (le temps de la circulation). Arpenter un plan du monde, et, être parcourue tout autant par les heures. Un lien qui se traduit autrement par « attachement » et « arrachement ». L’insularité est l’enfance (ce Renard dans l’lle évoqué par Henri Bosco), l’insularité est aussi le pays, pagus, la borne latine, le paysage fondé par le travail du regard. Le bateau pris par la réalisatrice fixe cette émotion : la navigation dans un temps incertain, non linéaire, et l’espace fermé des origines ; la traversée des âmes qui est l’histoire des individus, mais aussi l’âme traversée, île dans l’océan, le galet poli sous l’eau vive. Deux ouvrages concomitants, Géologies d’Alain Bergounioux et le justement nommé et déjà cité Traversée de Marie-Hélène Lafon, apportent une profondeur et un écho en forme de ricochet au film d’Elisabeth Leuvrey. L’occasion, par la poésie, par les mots, d’approcher cet indécis, cet âme qui flotte en chacun, pieds nus. Géologie géographie : deux écritures de la terre ; Marie-Hélène Lafon note encore « Le paysage est un travail, un vaste chantier géologique qui dépasse les forces des personnes. » Bergounioux revient dans son récit sur la coupure entre un monde immuable – « les moins bonnes terres » de la Corrèze – et le saut « qualitatif » dans une modernité, un ailleurs, « en couleur ». Marie-Hélène Lafon, de son coté, écrit qu’elle savait dès l’enfance qu’elle ne vivrait pas comme ceux qui l’ont précédée, les aïeux, les paysans immémoriaux. « Traversée » est un texte d’une densité qui bouleverse. La suppression de l’article défini rapproche le titre du film, en souligne le double mouvement latent et l’insularité portée par les intervenants : traversée d’un paysage tout d’abord, être traversée par une mémoire des lieux ensuite. Marie-Hélèné Lafond écrit de nouveau : « L’insularité serait une maladie d’enfance, un pli d’être qui façonne le paysage intérieur de mes personnages et les voue au silence, aux hivers, à la perte, à l’absence. » Elle donne sens aux promenades, à la position de spectateur : celui qui est embarqué et regarde, boit ce qu’il voit, ce qui défile dans le cadre, jusqu’à l’absorption, jusqu’au cinéma intérieur qu’une immobilité déclenche – toujours en résurgence, pays intime qui habite l’exilé à la façon d’un bernard l’hermite. Un pays se quitte, mais est-il possible que ce dernier vous abandonne ? C’est peut-être le secret de cette émotion qui touche, « l’inscription de l’ailleurs » au cœur du film comme du livre, une cicatrice qui associe le cinéphile à la personne déplacée, le constitue pour reprendre une expression de l’écrivain de la vallée de la Santoire, en « regardeur professionnel ». Et c’est la poétesse Maram Al-Masri dormant à côté de son téléphone, à côté de l’écran de l’ordinateur bloquée sur la page facebook – vivant ce qu’ont vécu - quasi géologiquement, dans leur chair - les iraniens, les tunisiens, les égyptiens, et tant et tant hors de la géographie qui fonde et s’écrie à chaque frontière franchie, s’approchant en mot des images à la manière de Brecht (Manuel de Guerre Allemand), s’étendant au-delà de limites physiques pour tenter un geste vers les âmes nues. Et c’est encore ce bout de phrase en hameçon dans l’eau du regard, peut-être de Salah Al Hamdani : « l’horizon ne sera jamais orphelin tant que des yeux le chercheront avec ma nostalgie ».

 

aa

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