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31/05/2013

Des messagers

Le site Débordements détonne de la journée qui voguait désespérément à sa perte. La stupeur face au texte de Nicole Brenez (et sa volonté d’inscrire une histoire qui retentit fortement avec elle, qu’elle fait partager, de «l’histoire du cinema insubordonnée» qui retentit de son éclairage), ou également un aperçu de la future exposition au 104 de Klotz et Perceval où le quidam errant des réseaux se sent happé sous les champs magnétiques, et aussi, entre autres, une interview aux nombreux détails sur le parcours de Jean-Paul Fargier. L'échange avec ce dernier fait apparaitre les surgissements de prise de position, de tentatives de concept que la bande vidéo a provoquée. On savait que Jean-Paul Fargier était très lié au travail sur la vidéo mais on ne pensait pas qu’il était à ce point défricheur et pionnier du médium, à l’origine d’études et plus encore, de cellules de veille créatrice, coordonnant des rencontres, à l’origine d’actions, embrayeur d’une association, révélateur de pléthore de mouvements. D’ailleurs, cette attitude de pionnier semble toujours lui tenir à coeur, par ce qu’il dit des téléphones portables, selon les perspectives que les engins dévoilent de découverte. Mais c’est, à cette époque primordiale de liberté d’expérimentations de la vidéo, qu’il se réfère surtout, tout en explicitant avoir mis en pratique les lignes de force d’une problématique qu’il est stupéfiant de lire dans les détails tortueux d’une histoire. L’interview relate l’émulation dont Fargier a été un des électrons déclencheurs, et laisse percevoir cette passion d’investigation née de l’agitation d’un nouveau support, dont il se lit instigateur émérite. Des vidéos importantes accompagnent l’interview. Si le numérique subit actuellement tant de critiques, peut-être est-ce par son lien à une forme de capitalisme qui ne cesse de le promouvoir à grand renfort de publicité contre une autre époque, avec le voeu de faire table rase, à ce point de copier coller à l’exigence d’un progrès qui refuserait toute coexistence ou toute critique endémique, «l’analogie discréditée»? Etait-ce le cas pour la vidéo? N’y avait-il pas d’emblée une perspective salvatrice, propre aux mains libres d’aller cheminer dans le champs, le barda sur soi? Après, il y a ceux qui aurait bien voulu participer à cette histoire de pionnier de la bande, mais qui dans l’histoire chronologique, arrive trop tard, et dont on dit qu’ils n’ont qu’à se trouver leur propre courant. On passe à côté de l’histoire, on s’en excuserait presque, si ce n’est que ce n’est pas d’une volonté, plutôt le sentiment d’avoir été dépassé sans s’en rendre compte, pas tant par défaut d’attention que le jour essaie de combattre, que pour prendre la balle au bond, il faut au moins que son partenaire le la lui transmette (la balle de tennis qui dépose, par des passing shot,  Godard dans the old place, lui qui a toujours été raccord à toutes les époques, et qui dans ce moment du film, rend en image une allégorie de la défaite à ce que jamais les vainqueurs ne sauront). L’interview de Jean-Paul Fargier date de 2013 et se fait très précise dans l’entente de la réception de tous les feux d'une époque, par tous les témoignages qui abondent, qui relatent la véracité, l’immensité d’une aventure.

 

 

Quel dialogue pourrait-il s'instaurer entre la rêverie qui accompagnerait l'idée de prolonger une aventure de la vidéo et la confrontation avec la découverte d'un lieu, que tout a eu lieu? Comment s'entendent les plages de voix, entre espérance et réel? L'une efface-t-il l'autre ou fait-elle survivre le souhait initial d’un possible? On s'imagine que le réalisateur, souhaitant encore filmer en vidéo, pourrait être un voyageur temporel coincé par les époques, aussi bien que dans l’espace à chercher un peu d’air, un lieu où pouvoir filmer un surgissement. Henri-François Imbert nous semble placer sa démarche à cette portée d’entre deux, souvent en voyage, en dérive. Son premier film, que cette note voudrait évoquer en passant, Sur la plage de Belfast, a pour synopsis, ces mots: «Par un jeu de hasards, le réalisateur s'est trouvé en possession d'un film Super 8, resté inachevé dans une caméra offerte par son amie de retour d'un voyage à Belfast. Le film montre une famille inconnue s'amusant au bord d'une plage. Grâce à une expertise des laboratoires Kodak, il découvre qu'il date d'une douzaine d'années et décide de se rendre en Irlande du Nord pour retrouver ces gens et leur rendre le film». A partir d'un bout de pellicule, un film s’envisage en vidéo, pour mieux faciliter les longues recherches que le travail entreprend, parfois façon détective privée. Coincée par oubli, la péllicule est à l'origine de cette idée  de remonter à l’origine d’une image, à l’origine du lieu d’une séquence dont on ne sait pas aussi pourquoi elle est restée ainsi dans l’appareil. C’est presque une question de spectateur qui est à la genèse du film. Par Imbert, et bien après l’émulation des premières vidéos, la question du spectateur s’assume à une émancipation possible, de voir ce que le film peut mettre en chantier. La dernière fois que nous avons croisé son nom au générique, c'était à la fin du film de Delphine Heretakis Ici rien, pour lequel il est remercié, film qui saisit le temps actuel à pleines mains, où on entend les voix de spectateur habitant d’un quartier plongé dans une réalité délétère grecque, ces habitants venant du lieu précis, la quartier d'Athènes d'Exharia. Les témoignages, jamais filmé en raccord visage comme habituellement des interviews, ancrent un regard  à un engagement qui, aussi viscéral que celui de la décision de l’esprit, viendrait des réalités constatées, vécues ou décelées et, qui prennent sens dans une réalité à changer. Le film déploie des voix, cherchant un chant peut-être. Là, l’histoire est on ne peut plus vive et le questionnement de savoir quelle lutte, quelle forme donner aux actions, quelles perceptions fait partie de l'emergence du film. Une h(H)istoire s'enregistre en numérique et il semble que le questionnement, via les positions, le rapport au graf dans la rue, l’image qui creuse par des inserts les certitudes, les voix dans la bande, soient vraiment neuf. De la même façon, qu’Henri-François Imbert se situe face à une histoire. Sur la plage de Belfast enregistre son arrivée sur les lieux, après l’Histoire d’un accord de paix, après la signature des traités des paix en Irlande du nord. Juste un jour après. Les plans où l’on voit la ville surprise par la quiétude, avec toujours une incrédulité palpable et un retour possible des heurts, construit un «après» à une forme captant une stupéfaction. Aussi bien sur les visages des habitants que dans l’apparent désert des rues, renforcée par le fait que c’est un Dimanche. Le sujet du film relate l’écho d’une absence,  sous plusieurs strates, de Belfast à l’impossibilité de retrouver les traces de l’opérateur de la bobine laissé dans l’appareil, qui motive le voyage du film. Le réalisateur filme, en vidéo, l'écart, pour reprendre une détermination de Jacques Rancière. Sur la plage irlandaise, les séquences s’agrègent de pousser la porte pour demander si, par hasard, une personne ne reconnaitrait pas un lieu, en ne faisant pas abstraction de la crainte réelle de passer à côté, de laisser les images à leur relative indifférence, d’arriver trop tard. Et en même temps, la quête maintient, tel un film haletant tranchant à la perception habituelle du documentaire, une possibilité rendue par le médium de prolonger la quête, et dans le cas de ce film, de faire apparaitre une joie auprès d’une famille que le réalisateur arrivera finalement à croiser. La bande se fait grève, à toujours sonder les échouages, de cette plage qui a vu partir le Titanic. Trop tard sans doute, mais il n’est jamais aussi tard qu’on croit (Deleuze sur Visconti).  Imbert fait office de messager d’un temps révolu et quand il sonne à la porte de la famille finalement localisée, il participe de cette incongruité de l’air du temps dans ce Belfast, un peu comme cette paix, surgissante et inattendue. A  la stupeur, il joint la joie. D’abord il faut qu’une tante ajuste ces lunettes, pour bien vérifier qu’il y a plusieurs années, elle ressemblait à cela. Puis c’est les coups de fils en pagaille, remplie de voix choqués d’émotion d’incrédulité. L'incongruité l’emporte d’incroyables sur les dénégations, la vidéo se fond dans l’espace par des changements d’axe dans un espace réduit d’un salon, fusionnant d’enregistrements. Comme si une marche du temps pouvait être, si ce n'est entravée, suspendue à une forme d'une nouvelle inattendue, une énigme, le message d'une hétérogénéité à une plage de temps connu, un moment miraculeux comme un moment de film. La réussite de la quête est contagieuse. De voir le réalisateur, ainsi introduit, lui donne un côté de «correspondant», surtout auprès de la jeune et jolie adolescente. On n’entrevoit le réalisateur que dans des miroirs, toujours dans des angles secondaires, mais suffisamment pour qu’il s’envisage comme une présence avec sa caméra, admis comme tel. Les recoupements sur les indices qui ont permis ces retrouvailles explicitent les mégardes (surtout les obstinations du réalisateur à reconnaitre une plage, qu’il ne connaitra que par la famille). Pour le remercier, cette famille, interloquée et respectueuse de l'obstination, lui prépare une fête. L'occasion de parler des conflits, non selon les rancœurs mais à la perspective simple que l'évidence devrait être à la cofraternité. De simples images familiales sont transformées en regard sur l'Histoire. Par le truchement de l’aventure qui interloque, sont rendues par des gros plans très "sonores" l'évidence d'une vie à revenir, à un retour d’ouverture. Le travail sur l'archive d’Henri-François Imbert s'oppose à l'idée d'une archive qui reposerait à une place précise, d’illustration comme une forme d’oubli. Ne pas être à sa place (au cœur d'une famille lointaine, après avoir été tant dérivé dans sa recherche) s’élabore au détour des mauvaises pistes (par là aussi que se voit la beauté de l’Estuaire de Belfast, le quartier des docks) aussi bien qu’à leur immédiateté viscérale littérale de ne pas renoncer. Et la place est d’autant plus invivable, que de ces images perdues s'immiscent le poids terrible de l'absence de celui qui les a prise, mort entre temps, plongeant le rappel de la disparition à un inassimilable (le cadreur s’envisage à cette place de mort). L'enregistrement serait comme une ile dans le cours du temps, et rattaché ici à un regard extérieur, rendant plus perceptible le rapport des deux histoires. L'île n'aurait pas pour but de se rattacher, d'accoster en terre inconnue, mais plus rattaché à une allégorie consciente des choses perdues. Car aussi bien Fargier qu’Imbert paraissent des messagers des iles, pour reprendre la belle expression titre du livre de Hubert Damisch, l’un par le fracas d’une nouvelle ère, l’autre par le retour de flamme, où les images valent de leur confrontation et de leurs survenues inattendues (Sur la plage de Belfast a été tourné en vidéo, mais gonflé en 16, comme les images super 8, gonflées également, c’est à dire selon une complexité qui participe totalement de la survenue de ce film). Imbert, comme Fargier, lui aussi à l'écho d’autres réceptions d’oeuvres uniques.

 

 

Hubert Damisch, après avoir théorisé les nuages au début des années 70, détermine par le motif les îles, un territoire mental et physique d’errance mais aussi d’imaginaire. L'auteur rappelle que la racine étymologique du mot île a à voir avec "isoler" plus qu'avec le rêve du cocotier, et que déserte elle s'appréhende aussi dans le sens de la fracture par rapport au continent, et tout ce qu'il implique de référent. Le cinéma, d'après Damisch, pourvoit l'imaginaire de l’île, en fiction souvent de type hollywoodienne, avec la singularité de la vision de broyer du noir sous les ciels les plus bleus, par la prérogative des scénaristes y situant une lutte pour une monnaie parfois de singe enfouie sous le sable, ou tenant cette monnaie du diable comme la chanson de Cab Calloway le suggère Between the devil and the deap blue sea. Autrement, en documentaire " si l'on entend dans le lointain, comme noyé dans un sfumato sonore, une rumeur confuse d'où émergent des cris qui dénoncent, se mêlant au craquement des voiles et aux crissements des gréements une présence humaine pour l'heure anonyme" (Damisch). Il nous semble entendre très fortement des revendications bien réelles, des désirs, "le besoin inexprimé que ni la terre ni la mer n'avaient comblé» car la mer brûle comme disent des exilés partant. Brenez citant Damisch (une thèse sous sa tutelle): «l’image doit être pensé dans le rapport, rapport de connaissance et non d’expression, d’analogie et non de redoublement, de travail et non de substitution, qu’elle entretient avec le réel». Persévérer alors s’entend à une dissidence qui répudierait l’avant ou l’après d'un temps , et s’incarnerait en tentative "d’éthos dissident" (Pinson):

 

 

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