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04/07/2013

Voix tressées

On a entendu et lu, d’une histoire répétée, que le parlant a plus que plombé, mis fin à beaucoup de carrières dont la voix soudaines ne passaient pas le rubicon  d’une présence différente.  Mais au diktat de la technique tel qu'une surenchère la rêverait même toujours actuellement, il arrive que l'hégémonie technicienne soit à son insu le lieu d’une image qui dépasse ce qu’elle voudrait garder sous sa coupe, d’une ambiguité des domaines des choses, de ne plus être souveraine et comme au rebus d'être démentie par les expérimentations.

René Barjavel dans Cinéma Total fait le récit de sa découverte du cinéma qui correspond au début chaotique du parlant. De quoi rebuter de nombreux spectateurs de tous les couacs qui viennent emboutir le tympan. D’autant que le muet est à une apogée: « La revue Le rouge et le noir consacra, en juillet 1928, un numéro spécial au cinéma. Les plus distingués metteurs en scènes et critiques du cinéma y collaborèrent. Nous trouvons au sommaire, les noms d’Abel Gance, Marcel L’Herbier, René Clair, Jean Epstein, Germaine Dulac, les Allemands Karl Grune et Zelnik, et Alexandre Arnoux, Poulaille, Gilson, Moussinac, Théo Varlet, Charensol, Fernand Divoire, etc… Pas un de ces artistes, de ces hommes cultivés, n’écrit un seul mot sur le cinéma sonore ». « Ignore-t-on encore en France cette révolution ? Cela ne parait pas possible. Mais l’art muet est une entité si bien enracinée… ». Barjavel s’amuse un peu de haut de certains noms que nous plaçons au firmament, il prend de la distance en ironisant à son habitude, mais aussi en rendant justice à tout ce que le muet avait de complet, une esthétique, une vie puissante. Le muet est l’âge d’or, un langage à la pleine maturité de ces moyens, à sa pleine vitesse de création, les chefs d’œuvre sont innombrables. Il est plus que normal que le nouveau procédé n’est pas fait l’objet d’une urgence, en France. Les aspects très mercantiles de l’invention du parlant, de rendre rentable une entreprise ambitieuse d’exposer un procédé comme un tour de foire sont de bonne guère délaissés de ce côté-ci de l’Atlantique. Très vite, cependant, les réalisateurs comprendront l’importance de cette nouvelle bande, pouvant user des  quatre éléments de la bande son « dialogue, bruits, silence, musique, qui composent la partie sonore d’un film ». Mais pour Barjavel, dans ce laps de temps où le parlant est testé, avant que les grands réalisateurs s’en emparent, la technique fait l’objet de nombreux désastres,  «le premier élément s’est seul développé », il évoque des projections lyonnaises, où le but était de remplir la salle, la découverte technique assurant à elle seule le show et les poches d’exploitants peu scrupuleux  et  « au lieu de devenir le merveilleux athlète », le jeune cinéma parlant tourne « au giton, à la vieille fille, radote, éructe et bavarde, bavarde, bavarde » multipliant « conversations, roucoulades, caquettages » « rien de ce qui sort, doucement ou à grand fracas, de la boite à paroles que les hommes aiment à faire fonctionner à la place de leur cerveau ». Les glottes s’exhibaient, le film risquait de devenir bavard, ce qu’il est parfois même maintenant pour les mauvais films, et dont on se dit que la commission d’avance sur recettes a dû croire que le film se résumait à la continuité dialoguée. Aux Etats unis, dans le laps de temps entre l’arrivée de la technique et la pleine mesure de son utilisation maitrisée, voire du surgissement d'une esthétique, de nombreuses chanteuses vont apparaitre fugacement et malheureusement, tout aussi vite disparaitre, sur l’écran de cinéma. De ces chanteuses tant aimés par Robert Desnos qui écoutait les premiers enregistrements Pathé et Columbia, et même si l'expérience d'époque est impossible à reproduire, qui chavirait comme nous quand nous avons la chance de les réentendre, qui était subjugué par ces voix qui accompagnaient le soir (on l’imagine, fenêtre ouverte sur la ville, avec son phonographe) «la nuit est tombée. Vous parlez,et rien désormais ne pourra troubler notre méditation en présence des paroles émouvantes que vous prononcez, et qui évoquent peut-être les bouches chéries que nous voudrions baiser». Le phonographe était pour lui, la parole «au privilège de reconstruire le monde», le «trésor même de notre solitude».Desnos évoque le phonographe sans l’image, le son recouvrant les espaces où se démêlent moins clairement les intérieurs des extérieurs. Il l’évoque comme une parole de la nuit, comme le cinéma en est une image. Il l'évoque aussi comme l’accompagnateur idoine du film muet. Pas seulement silencieux, le film pouvait parfois s’envisager à des séquences où la musique venait s’ajuster avec réussite (comme actuellement, beaucoup de séances le retente). Et puis, un sens pris (l’écoute), peut-être que l’autre se décuplait. Des noms mythiques enregistrent donc des morceaux, dans les années 20, de Lee Morse à Bessie Smith (Sophie Tucker, Vaughn de Leath, Ruth Etting, Belle Baker et filant définitivement vers le cinéma Barbara Stanwyck, aussi un chanteur Turner Layton). Le support est fragile, et les voix ne sont pas forcément captées intégralement dans leur modulation, trop aiguë ou trop grave pour le disque encore à perfectionner, dont on perçoit par quelques grésillements la délicatesse.  La bande son acquière une liberté, où elle copie par ces chanteuses, le phonographe, comme s’approchant de réaliser l’épanchement d’une forme dans une autre, le passage non avéré du monde muet et du phonographe avec la porosité des supports plus que la guerre de tranchée des raisons, l’épanchement des songes, de la «nuit fantomatique du muet» dans la parole incarnée à des fêlures (l’alcool entre autres, certaines carrières en bout de course, des chanteuse pris parfois comme celle girls, perdues au milieu d’autres, evanescentes). Le cinéma parlant pense avoir de l’attrait de faire entendre ces voix dans des films. Il exploite la source. Les noms apparaissent sur l’écran, sans grand réalisateur souvent associé. Terrible, de voir ces chanteuses, de voir ces fragments de voix saisies. Qui participent encore de la magie évoqués par Desnos, des enregistrements simples façon Lumière. C’est un peu comme si les réalisateurs français avaient commencé avec Yvonne Georges. Les histoires des films peinent à amplifier ces chants, ils se segmentent de séquences devenant légendaire par la présences des voix. Mais ces séquences participent de l’élan du phonographe, elles créent cette zone non encore totalement distanciée du muet, où des choses du parlant et du muet (ces chanteuses étaient bien souvent lié à une histoire du muet, comme Lee Morse) coexistent. Aucune cinémathèque ne fera une rétrospective car l’esthétique n’est pas assurée, les noms souvent anonymes. Sous couvert de curiosité, de nouveauté, les chanteuses semblent avoir transformé par leur chant et par le regard qu’elles ont induit, la réceptivité d’une curiosité à un chant du soir, chant mélancolique du muet, où une misère est perceptible mais pas victorieuse, composant ces "sonorités noires" de la vie, captation chanceuse d’un mythe parfois oublié, dont nous ne voulons pas qu’il retombe comme l’Atlantis. Il s’agissait d’exploiter des artistes, beaucoup comme Lee Morse l’ont mal vécu et nous ne pouvons que pester encore contre l’empire du profit. Mais il n’y trouva pas son compte et sans doute, ne mesura pas à quel point, les voix traduisent une forme de fragilité d'un temps, comment elles contestent la nouveauté qui serait fausse nouveauté avec son voeu de table rase de ce qu’il y a de plus beau, comment elles portent au firmament d’un visible, sans surenchère à l’invisible, mais comme miraculeux, ces fragments, interstices à des voix qui n’en n’ont pas fini de nous transir. Et de quelques autres « ukelele girls », sidérer à ne pas vraiment revenir des partances. «Ecoutez comme tout le corps éclôt dans la voix», une voix comme une main dans le vide, par delà les questions de captation, où cette "nuit fantomatique" (du muet et d'autres soirs) ne serait pas réveiller par le chant mais encore dans ses rets, à côtoyer la puissance de la voix d’un écho d’abordage.  



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