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09/07/2013

A peine fumée

Les files de voitures denses, l’une derrière l’autre, sous le pont de Bercy: pas de doute, les vacances commencent, avec pour horizon les fumées de pot d’échappement, d’où s’élèvent des volutes aux formes qu’on rêverait, pour patienter, semblables aux futurs lieux inconnus, avec l’envie d’imiter la première séquence de huit et demi, et de s’envoler plus rapidement. S’en oublier de faire le plein de super pour la route. 

 

Le week-end dernier assignait de nombreuses «combustibilités» (Dubillard) à s’adjoindre au déplacement. En plein air des barbecues, dans les salles, de formes d’attentes trompées. Sous couvert d’une projection de court métrage réunis sous la bannière de « film de potes », une sélection de courts proposés par Paris cinéma s’entrevoyait à une parenté d’insidieuse volatilité, de volutes partagés entre amis, précis à maintenir de ce moment l’amitié à une joyeuse complicité de sourire, malgré ou de par les épreuves, dont les trois films aussi différents l’un que l’autre renvoyaient, en similitude involontaire, l’occurrence réinventée. Curieux comme les moments de clopes ou le passage au hammam, convolent d’onirisme et de lucidité conjointe, l’un ne brisant pas l’autre, mais semblant muer les instants à d’inattendus rapprochements. Pour évoquer, en passant, le film de Vincent Mariette, les Lézards, réunissant pour la première fois, ce duo improbable Forgeard Macaigne, alléchant de la perspective des burlesques des années 20 où parfois se croisaient les têtes d’affiches, la fumée du hammam leur a suscité beaucoup d’idées (« mais le cadre, c’est moi » dixit le réalisateur rattrapant la paternité) permettant des dérives où le sens a l’air de s’échapper aux songes ( un ambigu « ta peau est douce »), accentuant les dissonances physiques, de voix, d’attitudes d’un tel duo (l’un ascétique dandy toujours dandy malgré la sueur, l’autre imposant d’une force et pourtant d’une sensibilité presque antinomique à l’apparence), inquiétant d’une modernité qui brouille les repères et s’immisce par les dérives verbales sur les pseudos d’internet, avant d’être coupé par le comédien Esteban (la fille du 14 Juillet) et la possibilité que tout cela soit filmé pour finir sur le web, tel un traquenard de rendez-vous, les regards s’interrogeant alors tout aussi bien sur le lieu que sur l’ambiance peut-être trompeuse de l’apparente quiétude du bain. Le lieu clos, sa nature de moiteur, permet au réalisateur de créer vraiment une ambivalence où l’onirisme s’entrevoit à des situations comme autant de chevauchement de perceptions, avec une forme de composition moderne de propos (car  « on peut plus aussi facilement donner rendez-vous dans un zoo ou dans un restaurant »), capté d’un espace où l’exiguïté ne semble pas faciliter ces glissements de sens rendus tangible et où le contact au réel est en jeu, processus du film. Les deux autres courts  métrages tout aussi enthousiasmants, se posent à leur manière, une question de l’apparition d’un réel (reprenant la question de Sylvie Rollet au bout de son essai sur l’image et la catastrophe, une ethique du regard), et sans que cela en passe par la nécessité d'être éclusé par les affres d’un destin, de justifier d'une rémission, mais en envisageant la zone de contact des images à un maintenant irradiant, qui ne serait non plus la dénégation du réel, mais le « que du bonheur » qui laisse Eric Chauvier comme une coquille vide à s’interroger sur une telle force de proposition, de comment elle serait possible, plus que seulement sémantiquement, passant à travers l’image d’une réelle affliction, d’une présence, la «résolution d’un vivre ensemble» (pour la diagonale du vide, d'Hubert Charuel, l’humour surgissant comme de ces dessins que l’on fait faire aux enfants, en cachant le haut au fur et à mesure, donnant un raccourci parfois génial, l’incongruité surgissant dans le film d’une quête de tabac se révélant à un rapiéçage « cadavre exquis» d’un parcours). L’intervenante de Paris Cinéma s’obnubile à demander aux réalisateurs leur prochain projet, selon l’inquiétude de l’avenir toujours à une prévalence, ou l’envie de les revoir aussi vite que le film est vu, « rassurez nous par votre suite », mais on aime ces courts en soi, que, comme la cigarette pris dare dare sur le trottoir, ils semblent atteindre de leur interstice de temps parcellaire, une plénitude (du moins pour ces courts), un déploiement. Et plus que de ressusciter un passé, n’hésitent pas à revendiquer le coté spectral des choses, l’incertitude d’un soi, avec l’autre sonorité se rattachant parfois à une histoire, les longs regards qui n’ont plus besoin de mots. Comme ce long regard entre Macaigne et peut être ou pas, un rendez-vous ou une méprise. Un miroir où plus qu’une mise à distance, le processus de combustion est déjà bien engagé. 

L’interprétation psychologique serine que l’image pourraient provoquer l’imitation de celui qui la regarde, le néfaste des influences, comme si le spectateur pouvait être «impressionné» ce que le psychologue redoute. La chasse aux sorcières a déjà eu lieu avec l’ubuesque des situations de savoir si la statue de Tati doit garder ou non son appendice à la main, avec une question à la Twain si sans, se serait encore ou non lui, une chasse à l’imitation en elle-même détestée de son impossibilité à assurer les rouages de la standardisation. Imitation pourtant propice de partager un feu, avec une Lauren Bacall, ou de «chercher Musil» (Vila Matas) la tête ailleurs de la récréation d’en griller une, de se sentir plus que jamais soi avec cette fumée, consciemment nocive, plus visible que les reflux de pollution, se consumant pour de bon à une image. Actuellement, dans de nombreuses interstices de fictions ou de documentaires, sans que cela traduise forcément mais partage une réalité d’être pris pour paria d’aussi peu, de promiscuité, de précarité, en passer par la fumée agit une syntaxe de faire tomber la nuit en plein jour, sur ce fragment de se rattacher à ce qui fait la part belle de l’immanence d’un rêve, la modalité de partager les nuances, les modelés d’augure moins lisible, parfois menaçant, des nuages. Dans la pièce récente de James Thierrée, Tabac rouge, la construction complexe d’un miroir rapiécé empruntant les grandes dimensions de la scène, volant au dessus tenus par des câbles, décuple le gentil nuage d’un fumeur, en nappe de fumée, rendant incertaine les contours des objets, presque politiquement inscrite dans une critique du roi dominant. Le roi interprété par Lavant est ambigu, très shakespearien, c’est à dire suscitant une certaine admiration, en même temps qu’il semble tancer par ceux qui semblent être des sujets. Les interprétations ont fusée depuis quelques mois sur ce spectacle et nous ne nous y risquerons pas si ce n’est de relever ce miroir où peut grandir une fumée d’attente, la possibilité tapie de corrompre l’enchainement d’une tonalité, de faire participer le corps dans ce qu’il brûle, aussi corporellement qu’à une intellection (plus qu’un thème, une relation au travail chez le metteur en scène, les deux se relançant), voire même une corporeité de ce que partout la bienséance signifie que la combustion en serait la fin, comme si l’outrepassement d’une mesure était toujours aussi redoutée d’une morale. Ici, elle s’assume d’une entité parcellaire, du point de tabac rouge en élément de vie. L’image miroir, ainsi fracturée et rapiécée, est tout autant que ces imitations, de ressemblances, comme on dit chez Juarroz, de cours du soir (Tati partage une sociologie de la fumée à une expérience de regard, d’humour fortement partagée, une vue dégagée du symptôme, pouvant dire autant des réalités que les traduire en exemple précis, temps précis, problématique précise, de cette cigarette d’ouvrier). Mais peut-être que la fumée ne se voit plus exactement comme celle d’Humprey Bogart, c’est à dire littéralement collé aux mouvements et aux temps. Et cette image miroir fragmentée de la pièce, multipliée des miroirs mis l’un en face de l’autre, enregistre des dépendances, pas vécu comme un manque physique, mais de l’une à l’autre de qualité, d’une «langue» des apparences (Berger, mais aussi «le site de l’étranger» chez Fedida), à suivre une lignée de rupture impossible à ressusciter, mais selon un revenir comme un revers des choses où de la précarité moderne d’être chassé, de ne plus pouvoir trouver un ici, un écho aux songes, l’errance se fait le curieux véhicule de sortie, de fuite (comme les personnages de la pièce qui semblent ne pas trouver de dehors et revenir en quelque sorte à un centre en deshérence, comme les personnages dans le sens de l'orientation de Fabien Gorgeard). Fumer en traversant des apparences, en parallèle de chemin, moins contemplatif, qu’engagé au processus d’un regard (Mariette).

 

 

 

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