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21/07/2013

Cinéma de tête de lit

Cinéma de tête de lit lit-on au hasard des articles qui ont pu fleurir ici ou là sur ce phénomène autrement appelé « mumblecore » (marmonner dans la langue de Shakespeare renseigne l’encyclopédie en ligne). Un cinéma qui marmonne, filme des individus déblatérant dans la chambre obscure, empruntant sans doute plus à l'écriture dialoguées d'un Woody Allen que d'Eric Rohmer, s'essayant à épuiser par des mots, bien en peine à masquer l'inquiétude de vivre, des états d'âme, des états de crise, comme si tout dire aller résoudre une situation, désamorcée une difficulté, une douleur. Le plus souvent, d'ailleurs, ce cinéma ne dit qu'à coté, mais c'est bien, à l'exemple du récent Frances Ha (Noah Baumbach et Greta Gerwig) ce qui touche. Les films se référençant à la Nouvelle Vague, à Cassavetes, s’actualisent aux techniques en vogue : petites caméras, ères numériques, diffusion sur la toile, etc. Aux origines, l’opérateur était sans-doute apparenté à un chasseur envoyé aux quatre coins du monde pour ramener quelques vues marquantes - un nomade - ; au temps de l’adolescence, le cinéma a pris la rue, comme les peintres sont allés sur le motif, il a pris la rue comme se prend un train, en marche selon l’idéal hobo (Charlot ramassant un drapeau rouge trainant aux devants d’une manifestation), puis il est descendu dans la rue comme on monte en voiture, décapotable, fenêtre ouverte sur l’avenir, dans l’énergie d’un mouvement. Que reste-t-il de ce noyau, embryon d’histoires, qui, dans le sillage de Voyage en Italie, articule un homme et une femme dans un véhicule (JLG) ? L’image ne « machine » plus que sous forme d’holy motor. Que reste-t-il de l'espace d'action qu'ouvrait le champ de la caméra ? Qu'en reste-t-il après un repli lisible dans les années 70, dans lequel les murs des rues grises, des usines, des chambres, redeviennent murs, qu'en reste-t-il après la déflagration de La Maman et la Putain ? La réponse du mumblecore, cinéma autrement nomade, au sens de Deleuze, bouger, déménager pour gagner le droit de rester et de survivre dans un espace : un groupe d'amis enfermés dans un appartement, réfugiés, connectés entre eux pour mieux résister à la désintégration d'un dehors, lieu des obligations, de dépossession par le travail (la série Friends anticipant en ce sens les réseaux sociaux). Au petit jeu des influences, ce qui semble planer sur ce cinéma, et sur ce curieux petit film qui s'y référence par le style et son actrice, c'est cette volonté « d'arracher une victoire à l'épuisement » (Laurent de Sutter) - certes avec la bonhommie et le perpétuel « happy face » propre à l'Amérique -, de courir le risque de l'ascèse (déceptif, sans illumination), d'opposer la nullité à la frime (manière d'être dans la connaissance des faux-semblant), et enfin, délier les fils reliant chacun des caractères aux nécessités sociales, l'amour fou se figeant alors en choix dans ce qui apparaîtrait comme la mise en scène d'une défaite. Il est vrai que le « mumblecore » a surtout retenu du passé, la liberté de ton, une capacité à s’exprimer coûte que coûte, littéralement, s’affranchissant des contraintes traditionnelles du marché (production et diffusion), et moins les questions taraudantes nées de cette défaite. Une femme. Un homme. Un traversin. La chambre est riche d'histoires passées comme autant de plis des draps. La vie dans une chambre est toujours un peu mortuaire : lieu de crime en puissance. Ailleurs, la « bouche », cavité buccale, embrasse par son étymologie la dérive du latin « caméra ». Une attention à la langue, à la lumière des mots, à ce gouffre vers l'intérieur que les lèvres nues protègent, à cette « tache que laisse le souffle sur le miroir ». Immergé dans cette tendance, ce bruit de fond inarticulé et de barbe, la compréhension de ce film trop vite taxé de comédie légère de l'été s'exagère. Peut-être y aime-t-on ce que l'on ne voit pas : un cri muet - ce qu'est parfois la danse (une leçon donnée à un parterre d'enfants trouve un échos de proximité de salles avec Grigris de Souleymane Démé). Frances Ha se nourrit de francophilie, déjà présente dans cet autre long-métrage réjouissant et insupportable de dialogues, articulant culture française, réflexions sur le suicide dans les codes couleur d'une pop acidulée et « zambola » improbable danse de salon (Damsels in Distress). Cela suffit-il à le lier à la veine du cinéma intimiste hexagonale autrement que par le noir et blanc ? tout comme la reprise de personnages se débattant aux frontières de la question soulevée par Forgeard, qu'est-ce que réussir sa vie (Greenberg de Braumbach), traduit autrement dans Frances Ha par être ou ne pas être « incasable » ? Alors, il s'agit de ne pas se laisser leurrer pas les déclarations d'enthousiasme, d'hymne à la fraicheur et à l'humour ornant la très belle affiche du film, ni par cette fin tout en ébauche « sentimentale », suggérant une « arrivée », une réussite, une reconnaissance de l'existence (enfin sociale) de Frances. En cadrant son héroïne au plus proche, le film encadre une solitude. La ville n'y est qu'un décor, une toile de fond en phase avec les sentiments du personnage : vécue intensément dans l'allégresse des soirées, physiquement même (danse, course, bataille – scène de la station de métro qui vaut à elle seule le déplacement), ou, privé d'affect, la cité ressentie comme une façade vide sur laquelle l'être-seul se trouve épinglée (les séquences parisiennes). Ce que l'énergie de la sublime actrice, son rayonnement, révèle se sont les gouffres qui guettent celui vêtu un temps d'un t-shirt floqué d'un appel silencieux « ask me »; il n'est pas certain que la liberté, au bout de la fiction, se gagne : c'est la dureté d'être là, de se loger (avoir un appartement est une victoire), d'être pleinement soi, c'est l'âpreté que couvre le mot "casé" ; derrière les moues et les sourires, derrière l'amitié amoureuse, "obsessionnelle", se marmonne un monde de relations débarassé de l'empathie spontanée (le ballet final le suggère par sa chorégraphie collective à l'écriture géométrique maîtrisée, et s'oppose à l'indécision porté par ce deuxième corps, corps dansé de Frances se dégageant de l'apesanteur qui maintient au sol, libre de mouvements, de toutes les courses) : un champ d'actions virtuel d'où, dans le meilleur des cas, surgit un univers stable, familial, des groupes sociaux rassurants contre lesquels il est toujours possible de buter, entre lesquels il est toujours possible de déchoir faute d'être connecté.

 


aa


http://www.timeout.fr/film/frances-ha

http://www.lesinrocks.com/2013/07/07/cinema/greta-gerwig-...

http://www.telerama.fr/cinema/23216-dernier_cri_et_marmon...

http://www.citizenpoulpe.com/frances-ha-noah-baumbach/

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