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17/08/2013

Morsure

«Où va-t-on déjeuner?» La question lambine, dans un beau petit village joliment assoupi dans l’été, tout troquet fermé. Le cinéma accoure au secours: «mange ta faim» nous dit Kôzaburô Arashiyama.

 

Cette phrase d’une interview du cinéaste Jûzô Itami a toqué l’esprit de l'écrivain Arashiyama, et le nôtre par ricochet, «il n’y a de régime véritable que celui qui mange la faim». La phrase est «ruminée» par l’auteur et devient l’origine d’un magnifique texte, réédité dans l’ouvrage le club des gourmets et autres cuisines japonaises déposé par le libraire au rayon culinaire, même si son rangement a dû poser problème tant les auteurs constituants le florilège de textes doivent à la littérature, au cinéma, à la poésie. Comme on bute sur une lecture ou sur un film, comme on retient une ritournelle entêtante, Arashiyama divague à partir de la sentence à l’apparence sibylline sur la faim. Il multiplie les interrogations avec plein de points interrogatifs qui arpentent la page blanche, exemple «d’accord, mais cela se cuisine comment la faim? L'assaisonnement doit-il être discret, ou corsé? Se consomme-t-elle crue, mijotée, ou grillée?». Il aura l’idée de demander des précisions au réalisateur, mais préférera laisser vaquer l’imagination, l’explication réduisant les possibles. Se rappelant peut-être des périodes difficiles, mettant à distance une cruauté sans la nier (la faim «qui vous ramène toujours à la réalité concrète»), le narrateur peut s’imaginer cuisiner cette faim dès qu’il la ressent, selon un curieux stratagème tout autant que selon une philosophie à ne jamais épuiser ce que la parole ou l’image peut développer à partir du vide, comme quand il imagine un chef seulement énoncer et se pâmer des plats sans qu’il y ait la moindre concrétisation. L’article rebondit d’improvisations à cuisiner le rien, de menus inventés de a à z sur du vide enrobé, l’apaisement de l’instinct envoyé aux oubliettes. Les linéaments puisent aux sources littéraires, et cinématographiques de la culture japonaise d’enseignement à affronter et former l’absence plus qu’à la satisfaction d’une consommation. Pensant à la faim comme à une grosse tomate verte, d’abord très verte et très coriace puis qui «tiédit à la chaleur», il est question d’un murissement qui serait l'épanouissement d’un rapport de l’imaginaire avec l’esprit de le porter à la substance, entre l’aphorisme de Kenkô Yoshida  (quatorzième siècle) «le meilleur amour est celui qui ne murit pas» et la vision d’Arashiyama «la peau de la tomate est gonflé à l’infini. Les humains sont comme les pépins de la tomate».  Itami est cité «réputé» en connaitre sur le sujet. Son film Tampopo serait une variation, entrecoupé d’histoires, sur comment bien cuire ce plat que les amateurs peuvent gouter rue Saint Anne, avec un voeu d’absolu, «la quête du râmen parfait». La notice suivant l’article permet d’en savoir plus sur Arashiyama. Il a beaucoup écrit sur des auteurs à partir de ces apparents détails secondaires, «remarquable par la distance qu’ils entreposent entre eux et le monde», d’une distance ruban de pellicule. Détails apparents que sont la façon dont on déjeune, celle dont on fume, ou dont on déambule  qui font que les éloges funéraires recensés par l’auteur (genre propre au pays) sont nuancés, irisés ou complètement neutres, c’est à dire jamais engoncée d’une analyse frontale qui donnerait sa version des faits, mais suivant les voies empruntées des souvenirs secondaires. Un autre portrait se lit alors aux reflets subséquents d’une présence, reflets «sous des angles différents, opposés ou identiques». Itami que les invités ou les passionnés cannois ont redécouvert il y a peu (peut-être bientôt au Forum), se feront une idée de lui, à partir de la quête aussi joyeuse que totalement obstiné d’un plat, par ce que le cinéma convoque dans les failles, le film se démarquant par l’abordage d’une forme de quête inattendue au réel. Avec son «lecteur» Arashiyama, se concrétise l’idée que telle ou telle séquence est rendue possible, renforcée ou concrétisée de creuser le rien de l’apparence, par ricochet de ne pas biaiser ce qu’il considère comme le début d’une réception. «Ventre vide et tête en l’air» ne s’occupe pas que de broder sur un thème, comme de se rappeler comment Godard ou Belmondo commandait deux demis pour en avoir un, mais met en perspective beaucoup de choses, la création et l’impossibilité d’être rassasié, le peu et la possibilité d’une présence à un infini. Peut-être que son article en dit sur l’amitié qu’il entretenait au réalisateur dans la rêverie que celui-ci a lancé d’une boutade en fin de rush d’interview. Qui toucherait à une philosophie de l’apesanteur, un article qui parle de tout autre chose qu’un film, sans la grammaire de l’analyse («toute formation est aussi une déformation»), mais avec la puissance des surfaces qui semblent plus enjouées que l’apparente coolitude avec laquelle les films sont souvent maniés. Actuellement, certains films font l’objet d’une assimilation vite fait bien ou mal faite, à la sauce sympatoche, entre top et flop, des catégories institués par Canal «vice, sexe, baston», formule qui cherche à faire sourire, qui s’embourbe aux signifiants des vérifications. A l’instar d’une indifférence typique de la consommation fast, la légèreté patauge dans l’apparence parfois indistincte, à l’instar de la question favorite des magasines féminins en cet été «quel est votre réplique de film préféré?» à laquelle le spectateur valide se doit d’avoir une réponse sous la main, sensé et parlant à tout le monde, sans sourciller des affres d'hésitations de longues nuits pas aussi certaines des répliques ou des séquences existant decontextualisées. A une autre vie de citations, elles semblent embarquées. Au point de devenir des mélodies de sonnerie, ou des répliques, cultes à être archivées sur le site cultcut, au mieux à faire oublier jusqu'à la source du film pour rentrer dans les expressions communes, surtout pour De Niro, Le cinéma porte les crispations des rôles de De Niro à la reconnaissance d'un poncif. Diderot voulait qu'on se souvienne de lui par un proverbe qu'il aurait créé et dont on aurait oublié l'auteur, l'honneur de la postérité dans l'effacement du particulier, De Niro y a travaillé. Après avoir pris un gadin en vélo, on ne ressent pas dans les mollets que le doux vent, oui un «fuck» "international" de l'humeur made in New York traduit mieux le chaos d'un accident, oui les enfants à prendre sa tête sous le bras comme le saint Denis que nous venons de voir dans l'église, à perdre le sourire courtois de saint Sébastien transpercé de toutes ces flèches, et non ce ne sont pas les indiens qui ne l’ont, ni ne nous ont attaqués. Une insulte instinctive pourrait-elle paraitre alors aussi réfléchie qu’immédiate? L’aparté voudrait dériver à une ampleur, pour revenir à Arashimaya, entre la correspondance entre ce qui parait instinctif et la pensée, «ce n’est pas du tout à propos de régime que Jûzô Itami m’avait parlé de «manger la faim», je crois bien, mais en visualisant l’image d’une cuisine poussée jusqu’à ses plus extrêmes aboutissements», «passionné par l’autre, qu’il s’agisse d’une personne ou d’un oeuf». Là, Jonas Mekas mangeant un oeuf dans Letter from Greenpoint, décrivant le trajet d’un point à un autre de l’oeuf dans le corps, la société mise en image  par cet oeuf, la société mangée avec amertume, mais aussi avec une non assimilation qui éclate à l'écran.

 

Il peut n'y avoir qu’un détail, qu'une petite chose en tête en bout d’interview, ou une séquence qui ne passe pas, pour faire que l’on envisage ce segment à une totalité, rapportant tout à lui (comme dans le livre de Tanguy Viel, un seul film pour jauger de la réalité, «la vie ne tient qu’à un fil(m)) ici brillamment en incitation de redécouvrir un film en l’ayant presque complètement occulté dans le propos, si ce n’est en faisant comprendre l’ouverture qu’il a engendré. «Les instants qui foisonnent et plastronnent». Au point d’aller rejoindre Harrison ou Montalban sur l’ébauche de plat mythiques, l'imagination trouvant une force du creux, comme des images de pensées là où «la morsure avait retrouvé son intention la plus ancienne» (Benjamin). 1929, un scénario de Robert Desnos, «des punaises dans le rôti de porc», sans doute à la période hégémonique des punaises dans les appartements parisiens, décrite par Calet, aurait lancé d’autres associations réelles sur la pauvreté, et presque messianique de message, puisque tout le monde est d’accord pour reconnaitre que les insectes seront, à l’avenir, le prochain plat de choix. 

 

 

 

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