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25/09/2013

Horizons de somnolence

Je ne m’endormirais pas. C’est la seule occasion de voir ce film, non projeté depuis des années, si vanté des cinéphiles, ou alors provenant de si loin, qu’il requiert entièrement un effort, physique de s'être extrait des heures tassées des journées avec le désir d’être dans la salle pour ce grand moment, et non moral d’un point de vue à justifier. Pas moyen, je dois garder les yeux ouverts. L’endormissement gagne du terrain, mais impossible de s’y résoudre à y céder, comme quand le film est vraiment nul, qu’on allonge les jambes et que la meilleure chose à faire est de se laisser bercer par un sommeil amorti au noir intérieur, suggestif, de la salle. Donc pour le film tant attendu, c’est dans un état de somnolence avec lequel quelque fois, la lutte existe, espérant ne pas perdre trop d’images. La somnolence s’entretient du scrupule à tomber absent. Daney était un gros dormeur devant l'écran, ce qui ne l'empêchait jamais de voir le film comme personne. Parfois, on ne peut s’y résoudre. On entre alors dans un rythme binaire de vision. La successivité de brusques retours, surpris d’un revers de position dans le siège,«où suis-je», et coupée d’endormissements intempestifs, se combattent. Au moment d’embardée, on a l’impression de voir le film plus net, sorti des gonds de son propre univers. A la limite d’un autre langage, l’oeil erre dans le silence à l’affût d’un point quelconque auquel se raccrocher pour que l’incompréhension n’ait pas le dernier mot. Une langue, au parage du mutisme, se décile à un retour. On prend le son deux fois, techniquement et par rapport à un moment qui s’instaure, la compréhension étant secondaire face au son. La somnolence introduirait une lecture parallèle, des détours qui pourraient saisir des films par effet secondaire à d’étranges confinements. 

 

Jean Pierre Martinet et Felipe Alfau ont ce rapport au cinéma. L’un en revient, l’autre fut adapté. Le rapprochement artificiel entretient quelque chose de la somnolence. Pour le premier, elle est cette douleur avant l’endormissement. Pour le second, elle est quête de toucher le réel, sans savoir si on l’atteint ou non. Les deux perspectives refusent le trait de simple passage d’un état à l’autre et s’ engagent à ce tangage de la perception. Ces textes travaillent la vacance dans une autre direction que la modulation d’un rapport distendu. Ils relient ce passage perceptif au nerf, au nerf optique. Le retour est nerveux contre soi et aussi sondant le monde à ce qu’il présenterait de répétition, que l’état de demi sommeil lui permettrait d’attaquer. A l’origine, l’état nerveux et celui endormi ont tout de l’antinomie. C’est dans le rapport entre les images elle-mêmes et une lecture parcellaire que les éléments se délitent, en différences d’appréciations de la réalité. Le roman de Martinet, la Somnolence, décrit ce que voit et dit une Martha, un monde à travers le prisme d’une vision esseulé, où affleure la beauté encore présente d’une lumière, et le rejet d’un monde aussi synonyme d’un épuisement qui n’est compréhensible que par le dédouanement d’appartenir à la construction d’un personnage. L’apparente distance de Martha ne relate pas l’hébétude télévisuelle, se conçoit à une autre prise, un désir de retour. Les chapitres constituent des soliloques à prendre le monde à témoin d’un malaise. Ils ne progressent pas, reviennent sur le motif d’une plainte, au sens de canevas. Ils décrivent cette limite d’abord des choses. On dirait un peu un langage de fous. Dans le texte, antérieur historiquement, de Felipe Alfau, les personnages ont une autre nature imprévisible, passant «à des gestes totalement insensés, à des situations vides», créant eux-mêmes leur existence, d’après ce que l’auteur laisse entendre d’anarchie, en ayant une conscience claire des phénomènes «les personnages ont des visions de la vie véritable- ils rêvent la réalité». Un roman «dicté par ses personnages». Il est question de folie dans le titre, d’une tournure de phénomènes à une proximité réelle. Le texte déjoue l’image d’une folie tel que le monde commun la rive aux expressions, traduite visuellement à faire peur, démontrant moralement que les dérives finissent en non conscience, de façon à transmettre une pondération dans les gonds d’un bien gentil monde, à ne pas trop s’exposer au risque de mal finir. L'évocation de la folie s’opposerait en images: la folie balzacienne, l’absolu envie d’en découdre, de s’accomplir en écrasant sur le chemin la pauvre herbe quelque peu récalcitrante, s’échouant après un effort démentiel, se brisant à l'écueil d’une monstrueuse volonté, des traits saillants d’en vouloir au monde, de le soumettre à sa patte; l’autre, la résiduelle, dépend des jours de ne pas flancher qu’à la raison, de refuser la domination des causes et des conséquences, elle se fait plus lâche de fils lâches ou de rapports lâches, comme on dit entre deux plans, en souci de montage. La première s’arroge des droits, ou remplit un autour à le vider de ce qui n’est pas identique à soi, qui fige les traits d’un rictus, le plus fou devient tyran cruel (le joker de Batman); celle d’Alfau marche avec de petits éléments, cherche à convertir une problématique à un usage du monde, à l’usage de chacun, dans une situation où les choses sont considérées, parfois avec comique, à l’exigence donnant une image limite d’un destin. La netteté d’un dit ou la perte dans des linéaments seraient dans son oeuvre des pôles d’une trajectoire, et non des symptômes. Il mesure durablement au fil des pages une perception, les problèmes qui se présentent concrètement, reflets ou mutations d’un rapport lucide, mettant en place non seulement des questions mais aussi le langage d’une réponse, le «fond sonore d'étonnement spontanée». La Martha de Martinet est une version sombre d’Alfau. Elle opère par série de décrochage, affrontant le monde dans une précision à être en guerre, tant que l’instant ne sera pas précisé d’une présence, souvent au mur blanc de parler seul. Vers la fin de la Somnolence, des bords de mer dans l’optique d’une immensité sont décrits, le personnage de Martha faisant corps lacustre d'incrustation imaginée ou de réelle de déviance, avec les eaux. Le cinéma s’y voit sur ce bord, quitte a révulsé les suicides dans un mauvais film (Landes), d’être à la suspension où filtre un sentiment ambiguë (Océane), dans une lignée à laquelle Truffaut confronte Doisnel dans la fin des 400 coups. L’effet continué insécable du mouvement de mer se fait miroir d’un rythme lent de ressassement qui ne soit pas synonyme d’avachissement. Tout terrain a des limites; l’apparente folle les nomme mieux que personne. Dans les deux livres, on ne part pas de la schizophrénie, ni de l’inclination aux laisser aller, mais d’une artificialité de rapport aux choses qui dissout une symbiose récurrente. La création de ces figures, aussi radicales pour Martinet qu’enjouées chez Alfau, tiennent du portrait, montés comme un fusible devant la personne réelle historique de celui qui a écrit et mis le cinéma dans un rapport. Ces figures chargent le monde, exagèrent, tempêtent. De même que quelques ravissements peuvent obséder. Les mouvements stylistiques induisent ce regard libre sur le parcours d’une vie dans sa totalité. Tout cela s’allie à des éléments venus du cinéma, dans une technique linguistique, esthétique et lucide, un «moment constituant en lui-même une histoire complète». La rédaction parait insondable, plus mystérieuse qu’une architecture réussie. L’expérience de polarité se prolonge aussi pour le lecteur. Tranchant avec la familiarité et partageant une expérience de supporter la négativité, de critiquer cet état de langage typique d’un monde dit du capital, où chacun «finit par être parlé de l’intérieur par les mots de l’adversaire» comme « l’incapacité à découvrir, à considérer l’autre comme la condition de possibilité à soi même» (le propre du cinéma,  à l’opposé d’un monde du capital magnifiquement critiqué par Ogilvie). ««Il est juste de se révolter» et d’agrandir sans fin ces failles, de renforcer ces résistances par tous les moyens possibles. Mais il n’est pas nécessaire, il est même inefficace et nuisible, sans doute, de le faire dans l’illusion d’une coïncidence entre nos «fins» et celles du réel, qui n’en a pas, pas plus d’ailleurs que nous mêmes. La tradition révolutionnaire était l’héritière d’une essence, d’une nature humaine comme positivité originaire, qui se pervertissait dans le retournement de l'aliénation. Elle a su, en certains de ses moments, se débarrasser de l’essence. Mais la positivité est toujours là. Dans les manifestations, c’est elle qui tient les drapeaux et crie les mots d’ordre d’un avenir meilleur. Peut-être peut-on essayer de lui prendre le porte voix des mains et de changer de mot d’ordre. Au lieu d’une messe, une révolution sans espoir». Pour Alfau et Martinet, ce ne serait pas donc un langage vu fou, mais aphone de dire n’importe quoi, plutôt un retour du monde par la parole qui construit son cheminement de réel, « qui dégage les caractéristiques internes d’un fonctionnement pour chercher à la maitriser» (Ogilvie).

 

D’un ouvrage récent de Frédéric Lordon, il était question face à la société de, prendre l’antidote, consacré de spinoziste. A la façon d’un bouddhisme, une vacance intérieure devrait suffire à abattre les cartes de l’adversaire. Somnolence dévie de ces évidences car la structure même du monde est davantage dans la mise en questionnement de cette adhérence, improbable d’intérieur. Il n’y a pas de défense fondamentalement facilité par quelque chose d’immaculé. La Martha, «voyageuse de la nuit» ne se risque pas de jouer tellement la vérité de ses propres déclarations , mais s’entend à la manière de son existence. En remplaçant le psychosomatique par un vide, qui n'est rien en apparence, elle représente une façon d'être à l'environnement, comme une possibilité. Le divin et le bestial remplissent les visées bourgeoises de s’extasier, le temps à sa jouissance (mise à jour par Bégout). Martinet et Alfau persistent dans une zone intermédiaire, où le visible dépend de l’invisible, entre faire et ne pas faire, l'activité et la passivité, dans des formes dites «miteuses» (jpm) et discrètes dans le temps profane, critiquant précisément le temps divin, la musique divine des cieux pour une musique autrement plus confinée, entre rengaine et ritournelles (Deleuze). Ces romans renverseraient le principe d’une fatigue, en un rapport de désir au monde. Ce désir augurait la limite, loin de tirer tous les rapports à soi, les limites d’une forme. Comme si de cette fatigue, non épuisante, il se figurerait un monde, parfois subissant une incidence de cette fatigue par la somnolence. Cette dernière se constituerait en abord assez certain de sa virulence. La peur de sombrer définitivement dans le sommeil lui servirait de garde fou à une altérité. Mais en quoi cela singularise-t-il un rapport au film?  La bibliographie est taiseuse sur Martinet, tout autant qu’explicite sur une forme de renoncement: «né à Libourne en 44. Elève brillant, il consacre d’abord sa vie au cinéma e devient assistant réalisateur mais le désenchantement est rapide. En 1978, à 34 ans, il renonce définitivement à son rêve de réaliser un jour son propre film. Il quitte alors son emploi, saisissant l’occasion d’un petit héritage pour acheter un kiosque». Martinet renonce donc dans les faits au cinéma, à son travail d’assistant réalisateur. On imagine à toute la famille du cinéma, celle qui débecte généralement dans les cérémonies à louange. C’est du plus loin et presque sans jamais le citer (à part la présence de Louise Brooks), en remémoration impossible (tous les films, tous les détails que nous perdons avec le temps) qu’il va structurer un reflux. Il ne faudrait pas y chercher le cinéma en littérale citation, s’il est présent, il est absent en syntagme, même le chercher dans la construction serait illusoire. Il en garde que les images qu’il va croiser ne vont pas céder aux jours, que sa plaque sensible le sera d’autant qu’entreprise à une durée. Un son, un geste à horizon, un regard signent la page. La beauté se verrait aussi à l’absence de son, du moins audible, pas à ce qui est développé d’une telle présence forte. L’oreille absolue sortirait de sa petite musique intérieure, de sa complainte, dans le très beau film de Rivette, les 36 vues du pic Saint-Loup, lorsque Jane Birkin, «je m'étais habitué à cette musique», la rengaine d’une plainte d’un accident, et que le film suit jusqu’au dédouanement de cette plainte, l’ouverture au dehors, avec la disparition aussi non expliquée que l’apparition du personnage par lequel tout est venu (S.Castellitto). Ou «J’entends plus la guitare», la syncope par laquelle l’enfant nait dans le film de Garrel, l’impossibilité pour une histoire de se faire, pour un couple de se retrouver. L’absence du cinéma n’est pas pure disparition ou irréalité sur le sujet. C’est de ne plus parler comme on parle lamentablement le jour, plutôt user de la langue comme un envers de la parole. Qu’elle passe par un geste qui semble, par mégarde ou non, admirablement à son intensité de vouloir dire, d’être là. La ritournelle conditionne peut-être ce que certains verrons comme un  handicap, ce qu’il peut paraitre parfois dans une vision qui cherche à lisser. Une présence continuée qui renait d’épuisements, de râler ainsi ou de prendre des directions comme de sensibles traverses (Alfau) et les choses paraissent de cette façon. C’est âpre, suinte d'étouffements (Martinet). La somnolence est l'éclair qui  entrecoupe l’endormissement. Les petits retours s’accrochent, de capter au vol. Il y aurait même des films qui prédisposent à la somnolence, peut-être les plus dialogués. Dans le texte de Martinet, les deux s’attisent, le langage flirte à l’absence qui nierait tout et au soudain soubresaut d’une conscience qui cogne soi et le monde. Le tangage introduit à la lecture, rythme les chapitres sans avancées. A quelle langue? La peur hallucine pour Martinet, ces oiseaux au même nom cognant à des vitres (seulement des impressions), la phrase s’anime de se regonfler à une confrontation trop hallucinée, au besoin d’éclaircir. C’est comme cela que nous paraissent ces livres autour de la somnolence, plus nets, d’irruptions imprévues, toquant aux certitudes des petits rythmes de journée pour y entendre un son assourdi, laissant le réveil loin encore de vraiment se ressentir, plutôt dans l’émergence d’un retour. En porte à faux des préfaces, où il est dit qu’il n’y aurait plus de mots à échanger, pas plus qu’il n’y a de monde à échanger. S’il y a effectivement effacement, celui maintient, au bord du précipice, sensible au monde, sans y tomber lamentablement dans le vide. Comme d’une autre Martha Martha.


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(photo: Minkkinen)

 

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Commentaires

Dziekuje za wszystkie praktyczne informacje i za to, ze moglam milo spedzic czas. Prosze poinformowac mnie, gdy pojawia sie nowe wpisy; czy jest to mozliwe? Mam wielka nadzieje, ze tak. Jeszcze raz dzieki.

Écrit par : Anonyme | 26/09/2013

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