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30/09/2013

Miele

Pour son premier film, Valeria Golino dresse un portrait féminin. Certains premiers films sont des coups d’essai concrétisable à l’avenir qui affirmerait des choix; celui-ci s’est forgé à une attente. Très nombreuses sont les idées foisonnant dans un déroulement, sourd d’urgence, le tragique se sentant très palpable d’une inquiétude qui fait aller vite (une parole du film pour des malades: «on ne peut plus parler au futur»). Comme s’il fallait mettre tout un monde, au risque de paraitre à la surenchère des plans, les intentions bousculant la durée. Moderne, la forme l’est, avec des idées photographiques de plans travaillés en transparences et reflets (dont une très belle brève scène de séduction entre l'héroïne et un garçon, à travers une vitre), aussi avec une caméra très proche des visages, sur le grain de la peau, de la seule réalité d’un environnement, également par rapport au son, avec cette musique Mp3 dans les oreilles, entendue intériorisée, qui permet des irruptions de réel, rupture de bulle, lorsque le copain de la fille surgit dans son dos. Moderne aussi la situation, l’économie parallèle avec laquelle Miele est obligée de composer pour vivre, avec la souffrance des autres pour laquelle elle croit fondamentalement que son action a quelque raison (comme «un commando pro euthanasie»). Car ce personnage incarne une auxiliaire de mort. L’euthanasie en France comme en Italie n’est pas possible légalement, des gens font appel à elle en raison de cela. Sombre tâche de manier ce barbiturique pour chien, disponible au Mexique. Mais le film ne pose pas d’emblée en contexte ses schémas; c’est en suivant cette fille que nous découvrons une trame. On la découvre par transparence, puis nageant dans la mer avec une tenue de piscine, l’attention du plan portée sur sa respiration et les battements des pieds à fleur d’eau résistante avec laquelle ils se battent. Le visage est happé dans un avancement, ou dans un déplacement. Celui de l’actrice Jasmine Trinca (vue chez Moretti et Bonello) est suffisamment impassible pour renvoyer des brûlures de soutenir le regard, et suffisamment mobile pour faire exister un sourire. Ainsi, il est le point d’accroche d’un début de plan, quand on lit la fatigue, et déjà on est ailleurs où d’un cut, on passe de Tijuana, à une piazza italienne. Quand un malaise est là, c’est par une modalité de visage qu’est signifiée l’altération. En rencontrant un médecin qui souhaite en finir, non parce qu’il est atteint de maladie incurable, mais pour tout un tas de raison qu’il dit valable, les certitudes de Miele s’effritent. Des palpitations physiques entravent alors cette course du monde. Le souffle manque, les appareils de médecine ne détectent aucune faille, il n’empêche que la défaillance est là, le «trou d’air» qu’on dira de la perte d’une croyance. Les trajets se font de fuite, le film avance vers les blancs et vers les noirs (les blancs des souvenirs, le noir des limites). Le front soucieux, tendu vers l’avant d’une volonté farouche, elle parait farouchement belle, sur son vtt. Irene de son vrai prénom, défie l’air, bille en tête, et il semble que c’est davantage pour la filmer comme cela sous cet air tendu que pour la réelle motivation de personnage de rejoindre son copain, qu’elle parait filmée, tant les trajets finissent par valoir plus que les explications. Le film a le courage de ses ellipses-éclipses: le soleil est celui que le personnage aime prendre, qu’on imagine chaud, et en même temps quand on le regarde, un plan le montre en excroissance, sans doute de la lune, mais à l’apparence informe, une visibilité n’allant pas de soi, étant étouffé de ceux qui la gagne, en réel. A force de participer à la mort, le questionnement de savoir si tous n’ont pas la volonté de vivre rend impossible cet acte d’assistanat motivé au départ. Et puisqu’au cours d’un repas, le médecin, qui s'était amusé d’être rapproché à un labrador (rappelant en écho, «je disparaitrais, comme lui, un soir de juin, en compagnie d’un chien fantôme»), évoque les courants d’air qui participeraient à porter la coupole de Sinan à Istanbul: le souffle est imagé à ce qui seul peut faire tenir, de la même nature que cette citation de Tanner prise chez Deleuze: «le fait moderne, c’est que nous ne croyons plus en ce monde, notre croyance ne peut avoir d'autre objet que «la chair» nous avons besoin de raisons très spéciales qui nous fassent croire au corps («les anges ne connaissent pas car toute connaissance est obscure»)») (d’où le peu de certitude de croire que le personnage de Miele agit tel «ange de la mort» (le Monde), car l’exposition d’Irène est première, aux murs, aux reflets comme aux autres, obscurément dans un miroir). Le film évite le sujet et le cas de conscience, ne cherche pas les causes de savoir pourquoi l’euthanasie peut être un choix, celui d’Hugo Claus. Il suit l’argent facile, et la vie pas si facile, il voit ce que ne voit pas la médecine ou le point de vue, ce que peut encore voir un cinéma, malgré toutes les scories visuelles qui traversent aussi le film, une invisibilité à l’oeuvre. Exemple d’une scène: des jeunes filles dont une en tutu constituent un groupe contextualisant un endroit, pour que le spectateur comprenne qu’on est chez le médecin à Rome; dans un plan vers la fin, le groupe s'écarte pour laisser ne presque rien voir qu’une déduction à faire du tragique, le corps absent pris déjà en écharpe de l’émotion d’Irène, qui n’a pas besoin de preuve pour savoir l’irrémédiable. On a écrit que le film était très réussi de ce qu’Irene était masculinisée, mais le personnage semble atteint aussi par un tragique, que la vue de la mort ne lui avais jamais transmise, altérant ce souffle perdu, d’un retour à un ici où le souffle est en péril. C’est elle qui semble assistée à la fin, pour une image de vie proche d’un hasard et d’une croyance. Valeria Golino se départit de deux axes de sa carrière, de la réalité sociale purement contextualisé qu’elle a souvent incarné et d’un mysticisme hollywoodien d’individualité héroïque. Même s’il ne fallait retenir le film que  par les dialogues où une jeune italienne affronte un homme plus vieux, où se débattent une précarité face à une forme de vie bourgeoise, des certitudes face à des interrogations plus vives, l’intention démise de ses injonctions au tout beau ou tout laid, dans des rapprochements qui font une lumière assourdie, ne le céderait pas au simple dégagement, d’être en durée sous les yeux d’intensité vive, de la réalisatrice, de l’actrice, du personnage abouti, à quelque chose qui n’est pas qu’esthétique, comme un engagement à vivre sa vie.


 

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Commentaires

C'est vrai que le film est un souffle : profond ou court, à bout ou manquant; et qu'il s'organise dans les passages (la passerelle l'inscrit dans le paysage), fluant entre les déplacements de Miele (qui plutôt qu'un ange de la mort, apportant la mort, peut être vue comme une "lutteuse" contre elle (dans sa proximité), par une forme de défense contre la transparence des choses et leur évanescence - ce que disent les séquences d'amour et de sports) et la cérémonie, le protocole qui toujours le même ne dit pourtant rien de ce qu'est la mort - perte de l'esprit, inconnaissable, un impossible à partager. A se demander si elle ne souffre pas de ça, d'un double refus : du concret et de l'immatériel. Un plan est particulièrement impressionnant et questionne douloureusement les "raisons" du "Droit de mourir dans la dignité" laissées au soin du spectateur : lorsque le jeune handicapé, à la parole inaudible boit le poison, la caméra s'arrête sur un gros plan de Miele qui tourne légèrement son visage en un regard caméra, reliant la scène à la salle : sommes-nous juge de la mort? sommes-nous les spectateurs à la mort endormie? simple témoin? possible suicidaire? l'au-delà... Tout le plan dit la difficulté du débat sur des personnes qui ne veulent plus vivre ainsi et non pas mourir (à la différence du médecin, d'où ce paradoxe d'une défenestration ressentie à l'égal d'une libération)... Le film nous prend alors vraiment à partie sur nos engagements tacites ou non à "vivre notre vie"... Beau film pour une belle chronique ;)

Écrit par : Vincent | 02/10/2013

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