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10/10/2013

« Comme si nous attrapions un cobra » : « sous perfusion des images »

Il est grand temps de perdre patience.

Mouadamiya Al Cham, ce quartier sud-ouest de Damas, est assiégé depuis de longs mois. L’édition du week-end du Monde, dans un article documenté, apprend comment l’armée régulière l’encercle, python étouffant peu à peu sa proie. La dizaine de milliers d’habitants pris au piège ne meure plus sous les balles, les obus, dans les vapeurs toxiques, mais bien de faim. Et si le soleil brille, impassible – il nous semble mort avec l’espérance au caniveau d’une rue éventrée. Dans la même édition du quotidien, Martin Olivera, anthropologue, membre de l’observatoire européen Urba-Rom, s’interroge et nous avec sur la rhétorique de l’intégration traversant les gouvernements successifs indépendamment de leur appartenance politique : « il y aurait d’un côté les « bon immigrés », ceux qui auraient un « vrai » projet d’intégration, et de l’autre les « mauvais migrants », ceux dont on peut douter de la « sincérité » - tout comme il y a les « bons » et les « mauvais » pauvres ». Heureux ceux qui sont bien nés, car après… Il y aurait, donc, d’un côté les bons morts (médiatiques), expirant dans les convulsions, qu’aucune bonne conscience ne peut se souhaiter (et le problème est tout entier contenu dans un verbe pronominal qui ne peut oublier  un quart de seconde sa conscience émettrice) et les mauvais morts dont le malheur est d’être cadavres silencieux. Absurde. Abjecte, lorsque, dans la cour de récréation, les têtes pensantes des diplomaties négocient entre elles avec sur la table une balance des âmes mortes pour mieux mesurer le poids de l’indifférence face à un grand peuple qui prend acte et crie pour demain. Que ce soit Maram Al Masri ou Hala Alabdalla – et bien d’autres exilés en France et ailleurs – le silence sur les raisons d’une révolte, le silence maquillé en verbiage et disputes, est une brûlure – si peu de soutien populaire, de mouvements d’opposition en faveur d’une des capitales du Monde et d’un pays au rayonnement si vaste et à la culture si large que plusieurs vies seraient nécessaire à son exploration. Poème 44 : « Les marchands et les vautours / se rassemblent pour manger ta chair. / On met aux enchères tes enfants, tes femmes / tes jeunes, ton avenir, / ton prestige et ton histoire. » Une rencontre, sur Paris, le 26 octobre à la Bourse du Travail, suivie le lendemain d’une manifestation, invitent à se serrer les coudes : http://www.pcf.fr/30247

Le dernier film d'Hala Alabdalla, réalisatrice syrienne exilée en France, tient sur ce fil de l'engagement, entre la patience et l’impatience : la « douceur » de la patience infinie lorsque contenue à l'excès soudain elle se serre de douleur - et boue. On se souvient de l'extraordinaire titre de son film précédent, tiré d'un poème de Daad Haddad : « Je suis celle qui porte les fleurs sur sa tombe ». Désormais, l'oeuvre documentaire quitte le rivage rebattu par les ans de l'éloignement, la plainte et la fatigue de l'évocation d'un passé de militant (qu’elle aura vécu jusqu’à l’emprisonnement) et d'une dictature que l'on croyait inébranlable ; elle se sépare de ce ton parfois un rien nombriliste, pour à la faveur d'une commande élever au rang d'art de la résistance ce geste « d’attraper un cobra ». Tournant le dos aux caricatures danoises source de scandale mondial, la réalisatrice s'est emparé du sujet, et a conduit en amont et en aval des révolutions égyptiennes et syriennes, un travail de fond sur la caricature dans le monde Arabe. Un patrimoine d'une richesse extraordinaire ; l'Egypte possédant en la matière une tradition graphique antérieure aux publications européennes. De cette volonté bouleversée par les événements historiques, par les sangs versés, il reste un film sauvé des eaux, patiemment assemblé, construit pour une grand part avec les images tournées en repérage, puisque les frontières se sont entre-temps fermées. Ici, un aperçu et une présentation plus qu'une bande-annonce, montrant combien le fil du film est travaillé par l’actualité, creusé au fond d’une conscience bouleversée :

La part la plus autobiographique qui était l'ancrage de ce travail est toujours présente, contribuant à cette sensation pour le spectateur d'assister à une opération à cœur ouvert et d’un film s'affichant sur son métier à tisser. Le geste de la documentariste plonge au-delà de son objet vers les affects que celui-ci remue, qui contaminent constamment le présent (du tournage, du montage) ; l’expérience s’épaissit jusqu’à tenter de transmuer le réel en une vision pour demain. Hala est sous « perfusion des images » pour reprendre une expression de Maram Al Masri. Elle conduit son histoire au rythme saccadé de l’Histoire et retrouve dans son commentaire la même parole exprimée en courts strophes d’une clarté blessante par la poétesse : « … Nous, les exilés / qui vivons à coups de calmants. / notre patrie est devenue Facebook / cela nous ouvre le ciel / fermé devant nos visages / aux frontières. // Nous, les exilés, / nous dormons en serrant contre nous / notre téléphone mobile… ». Cette séparation déchire le corps de l’exilé, l’entraine dans une gamme d’émotions allant de la culpabilité au désespoir, en passant par la rage pure de la révolte. Dans le cinéma, une fiction comme Les Fleurs du Mal mettait en scène ce corps ici et cet esprit ailleurs. Le film d’Hala Alabdalla va plus loin par l’implication physique de sa réalisatrice et des hommes et femmes avec lesquels elle s’entretient ; il use de la capacité d’ubiquité du cinéma, dans l’espace comme dans le temps (écho à une parole du film : le cinéaste possède deux fois la réalité au tournage et au montage). Cet investissement d'un espace présent/absent en fait toute la force, en adéquation, empathie avec les artistes pris eux aussi dans les événements. Les révolutions renversent les régimes en place, mais aussi une société, des valeurs communément admises, elles forcent à se positionner, à réfléchir et affirmer une position sans fard. Le soulèvement déchire les voiles et les compromis. C’est ainsi, que la culpabilité ressentie par l’exilé permet une attention extrême aux limites intimes qui traversent ces esprits libres : un jeune dessinateur syrien raisonne douloureusement, laisse affleurer sous la question de l’engagement, la lâcheté et la peur, un jeune dessinateur égyptien confie son besoin de reconnaissance – vague désir de gloire populaire -, et après la révolution son appétit de vivre et de création dans une totale indépendance, loin des « relations publiques » ou des pouvoirs, du jeu de maître à esclave, de chat à souris avec la propagande, exprimant consciemment les aspirations du jeune artiste syriens accumulant dans des pochettes kraft ses dessins sans grande possibilité de les montrer à son pays, retenue d’énergie prête à être libérée.

Comme si nous attrapions un cobra entrouvre la porte sur la presse et le dessin de presse; il laisse entrevoir la complexité d’un fonds malgré les conflits qui contraignent sa réalisatrice à se focaliser sur une poignée de dessinateurs. Il questionne subtilement ce qui origine la caricature : une relation ambigüe avec le pouvoir en place, avec le lecteur, entre révélateur d’une réalité social, pointe avancée de l’humour populaire, soupape face à la misère et incroyable moyen de communication qui outrepasse l’élitisme lettré. Une véritable étude des limites qui pèsent sur la liberté d’expression : des limites acceptables par le consensus démocratique sous nos latitudes et inacceptables sous l’oppression des dictatures. Tout un jeu de séduction, de travestissement, de transgression (comme si le dessin était un code) opère ; le « peut-on rire de tout » renvoie le dessinateur au plafond qui pèse sur sa personne sous la forme de la censure (et de l’autocensure). « Plafond » est un mot qui revient souvent dans la bouche de cette avant-garde. La personnalité et la stature d’Ali Ferzat sont un condensé de ce rôle d’agent double endossé par le dessinateur : pouvoir s’exprimer, mettre le doigt sur ce qui fait mal, tout en restant populaire, tout en se tenant éloigné des geôles. Identifier les plafonds, les dépasser. Ali Ferzat, intouchable par le régime des tyrans au point que certains ont pu croire à une protection de ces derniers, à un adoubement, a vu le cobra (selon la belle métaphore qu’il emploie et donne le titre au film) frapper et lui briser les mains. Hala Alabdalla rend un bel hommage à tous les dresseurs de cobra. Mais plus encore en creusant différentes temporalités et subjectivités : celles des tournages, des pays, et de l'expérience des intervenants, des vies que la réalisatrice croisent (jusqu'à physiquement organiser la rencontre, symbolique, place Tahrir, entre les deux jeunes dessinateurs égyptien et syrien), elle convoque le temps de l'analyse, le temps du journaliste et le temps de la poésie. Le film alors n’est plus tant ce charmeur de serpent mais une entreprise pour desserrer l’angoisse, déverrouiller les blocages contrant la révolution, une tentative de dénouement de l’emprise autour de ce peuple, autour de la Mouadamiya Al Cham, des mâchoires de l’anaconda. En 2012, le FIDEL avait programmé « Forbidden » d’Amal Ramsis, documentaire pré-révolutionnaire, film de rue, d’un activisme politique se confrontant à la bête, aux interdits, et se terminant dans l’espérance du hors champ, dans la rue rattrapant la jeune cairote le dernier jour du montage. La tristesse est plus dense en Syrie ; la liberté de circulation n’est plus de mise, elle fuie dans les plans pris de voiture, de longs travelling qui sont comme ces vers de Maram : « J’étais en train de marcher, fatiguée. / Je regarde derrière moi : / je me vois en train de tirer / une montagne de tristesse avec ma main droite / une montagne d’espoir avec ma main gauche. » Ces plans regardent l’interdit, ils disent l’impossibilité d’être dans l’espace publique ; ils disent le regard sous surveillance, les anneaux froids du serpent. Ce qui ébranle, c’est cette façon dont Hala reprend possession de la vision en sous-marin, de la chambre noire que pourrait être l’automobile, pour s’immerger malgré tout dans le corps du pays aimé et rêvé ; et même si la caméra peine à devenir le lieu de la rencontre avec un peuple retrouvé. Nous sommes émus par la mise en scène et en abyme de sa voix et de l’œuvre en cours par l’intermédiaire de la station de montage, conjonction d’une tristesse infinie, d’une inquiétude quotidienne, avec la nécessité de la lutte, l'appel. Les deux derniers plans interpellent : la caméra fait face à un hangar situé entre deux rues et dont les larges portes sont ouvertes permettant au regard de le traverser. Des affiches se devinent. Nous y voyons une figuration de cette chambre noire, de l’espace à franchir, de la prison à crocheter, de la rive à traverser. La porte de derrière débouche sur un mur, le mur de l’appel, le mur à briser.

Cette voix se tisse et s’approfondit dans le texte lu par l’écrivaine et journaliste Samar Yazbek – à la beauté qui poigne -, elle est pleine d’échos, jusqu’au rap qui clôt le générique d’un jeune homme non identifié et à l’heure actuelle en prison (chagrin et rage mêlés toujours) ; de la perfusion d’images (d’atrocités vues) elle contrarie le voile qui drape progressivement le documentaire. Elle se fraie un chemin dans les opacités et les transparences : Orphée errant entre les tombes. Elle s’accroche en oraisons. Et dans les dernières séquences, le film gonfle son souffle, il dialogue avec la mort, il dialogue la mort dans l’âme par l’intermédiaire toujours de Samar Yazbek désormais exilée à Paris alors qu’elle préparait le café dans la séquence d’ouverture, acte simple appartenant à la célébration de la journée à venir, des sens et de la vie. « Je vis dans la mort. / Je ne fais rien d’autre que de vivre comme un témoin, mais j’ai décidé de ne pas être un faux témoin. » écrit encore Monzer Masri, poète et frère de Maram. Le regard de la réalisatrice est derrière les nuages : d’une grande tristesse. « Au cinéma, disait Jean-Louis Leutrat on pleure beaucoup sur l’écran et dans la salle ». Dans « Comme si nous attrapions un cobra », on les entend, on les voit, rencontre du « fragile et du solide », elles coulent sur les vitres et sur nous.

 

Le droit à la parole des Syriens sans nom.pdf (Libération du vendredi 11 octobre 2013)

 

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Poème 13

« Elle :

Maman, c’est quoi la liberté ?

Sa mère :

Quelque chose de très cher.

Elle :

Alors, nous, on ne peut pas l’acheter ?

Sa mère :

C’est pour cela qu’ils nous la font payer de notre vie. »

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