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25/10/2013

Agile

 

A Victor

 


 

« Pas habile, mais agile » disait Jean-Claude Rousseau à la revue Dérives. Toute une manière d’être se cache sous cette formule : une façon d’habiter le lieu, le mi-lieu, un espace vital, une forme d’intelligence situationnelle loin de l’« habilité » plus encline à l’exploitation des ressources et aux détournements - à rebours de la capacité d’adaptation tant louée. Dans « agilité » s’entend une qualité apparentée à l’art de l’évasion, une insaisissable échappée. Cette pensée si on veut bien l’appliquer à la ville rompt le dualisme de nombreux commentaires se complaisants dans un « autrefois c’était tellement mieux » et s’arcboutant sur une dialectique du centre et du périphérique, sans que l’on sache si il s’agit d’investir le centre ou d’habiter réellement les marges. A ce petit jeu, les banlieues seront toujours lointaines et grises, sans « qualités », sans véritables « habitants », ou seulement de lointains « cousins hommes » d’européens pressés dans les couloirs de la ligne 1 en direction de la Défense. A ce petit jeu d’usagers de la métropole les marges seront à jamais étroites. Marches et marges entretiennent un rapport étroit : « les marches » ne sont-elles pas ces contrées aux marges des états, des fiefs : péages, barrières, territoires de frontières échappant aux législations communes, un au-delà des bornes – des échappées encore? A notre idée elles sont partout, elles s’écrivent à mesure que les pas des marcheurs progressent, comme une portée, et « elles ne vont pas s’en dire » selon une belle expression employée récemment par Yannick Haenel. Un reflet dans une flaque d’eau impasse Satan est un œil ouvert sur les prémisses, et, passage Dieu la cité se retourne en d’étranges perspectives. La ville se construit, se vit, se maille, mais il sera toujours possible de passer à travers, de s’exfiltrer, car aussi carré qu’elle peut être, rationalisée, normée, c’est la manière d’arpenter et donc de la dire avec les semelles qui la créée, la réinvente, l’investie. Sous les plans routiers, de métro, de bus, se cache une carte mentale recensant les différents havres et marqueurs de notre imaginaires ; à chaque événements son mythe, à chacun ses « constellations de réveil ». Il nous semble que c’est le sens profond qui rayonne de ce rognon de phrase en bout de laconisme de Yannick Haenel : « un espace libre pour le jeu du temps ». Et que cet « espace libre pour le jeu du temps » est le plan de cinéma, la fenêtre ouverte par Jean-Claude Rousseau. Un cadre pour horizon, une zone d’apparaître dégagée de la continuité re-construite du montage. Jean-Claude Rousseau note combien on peut détruire une image avec le raccord. Il s’agit de faire l’expérience de la vision et de traverser un espace-temps ou d’être traversé par lui. Le plan dans son élaboration, dans ses limites, pose un territoire, y superpose une « dérive », une carte plus abstraite qui est celle des intentions, des incidences, des biographies réelles et imaginaires, mais tout se passe dans l’orbe du cadre, dans « la vallée close ». A cet égards, Les antiquités de Rome est une expérience sensible et rêvée dont les tempos, les temporalités, dont la météo affecte le spectateur durablement. On ne peut pas prévoir les « images », et lorsqu’elles s’étendent sur la toile, il est possible, dans un tel cinéma, de s’absenter en elle et dans la salle, de s’oublier – c’est la « vision » décrite par le cinéaste. C’est aussi une expérience proche des mystiques et qui se trouve contenue dans le plan tremblé de l’oculus ouvrant le dôme de la Rotonde (le Panthéon de Rome) : regard du fond d’un puits (ce qui pourrait être la position du spectateur dans la salle (fb) et la pratique d’un Maître Eckhart qui, descendu en lui-même comme dans une excavation, s’abime en ce vide pour s’y défaire des « fausses images » et y trouver en son fond la pure présence, l’image-miroir), regard du très-bas qui s’ouvre vers le haut, à l'intérieur duquel, dans un renversement propre à toute traversée (et peut-être permise par la projection), l’ellipse de la margelle que troue le ciel y devient un rond, un plein, une lune contemplant le regard qui la fait naître.

Le géographe, Augustin Berque, déjà cité, définit l’analyse du « milieu » (ailleurs appelée « mésologie) par l’écoumène : les interrelations du topos et de la chôra, de l’homme et de son environnement, du lieu et du milieu : espace d’échange, mais aussi d’engendrement. Berque, par l’écoumène, se tient dans le plan de Rousseau et s’affranchit d’un rapport de sujet à objet, il intègre le regard au tableau, s’insère en tant que subjectivité dans une « mouvance » au deux sens de ce terme, « appartenance » et « mobilité ». Il écrit autre part : « … notre milieu est à notre égard dans un état de mouvance passive et active : il est domaine sur lequel nous agissons, et qui porte les marques de cette action, mais il est aussi le domaine qui nous affecte, et auquel nous appartenons de quelque manière. » A ce titre, il analyse le geste, la pensée, l’acte produit comme une « trajection ». Cette « trajection » n’est pas l’apanage du réalisateur ou du spectateur, elle est parfois la matière même de l’histoire et du film : elle se retrouve dans le récent Vandal (« Une ville n’a de sens que la nuit » Y. Haenel), dans les livres de Philippe Vasset ; dans La Conjuration, les marges des cartes (leur blanc) cèdent à une lecture parallèle de la ville –entre les lignes, comme un plan de Rousseau peut être habité entre les lignes qui en composent la force -, le personnage principal y hante Paris comme un étrange locataire, à la manière encore d’un agent révélateur de tout ce qui attache les individus à leur sphère, habitat, umwelt : ce que livrerait un bureau après ses heures de services, après que son occupant l’ait quitté, ce que chuchoterait une chambre à l’œil d’un enquêteur attentif aux détails. La « trajection » est ce qui meut les skateurs qui prennent le mobilier urbain très au sérieux, et pour ce qu’il est : des éléments d’un Park. Les Arsène Lupin, les Petits Voleurs des temps modernes qu’ils se nomment « Traçeurs » ou « Yamakasi » se jouent de l’espace de la rue et du quartier en danseur et en gymnaste. Cette virtuosité dans les déplacements repose sur le principe d’harmonie de l’organique et de l’inorganique, du corps avec les courbes et les droites, d’interférence ; la maîtrise n’y est pas celle de l’esprit face à l’étendue, de la raison sur la matière. Le héros de Fleurs du Mal par exemple progresse en soliste, héritier en cela du hip hop. La musique d’une ville se déploie ainsi en même temps que les articulations se déplient. Les cités ont un accord secret qu’elles chantent. Mekas le traçeur fredonne ce poème lorsqu’il s’attache aux chansons populaires, lorsqu’il observe le pavé et le bitume parisien, son trottoir, lorsque, casse-cou, il monte sur les toits. Pour le Havre de Perret, Françoise Poulin-Jacob le chiffre : 6,24, la juste proportion, le nombre d’or du port normand (Je vous écris du Havre). Et dans Omar d’Hany Abu-Assad, la ville buissonnière n’est plus le terrain de simples exercices physiques déconnectés d’enjeux sociaux, mais devient un champ de lutte. Le labyrinthe qui court le long des traboules lyonnaises se poursuit à Nazareth et Jérusalem Est. L’échappée y est danger et nécessité. Derrière la belle histoire d’amour (autour de deux magnifiques jeunes acteurs : Leem Lubany et Adam Bakri), le polar nerveux et efficace, se trame un fond politique sombre et désespéré. Les prouesses sportives d’Omar s’intercalent entre un plan du mur isolant la Cisjordanie et l’assassinat d’un responsable de la police israélienne. Ici, en territoire occupé, la carte est l’instrument de l’armée, d’un quadrillage. A cette carte qu’une autorité politique souhaiterait imposer à un peuple répond les chemins de traverse d’Omar. Mais cette fuite, le film la boucle, l’illustre comme un piège, une souricière tant physique qu’intellectuelle ; le scénario emmure le personnage en lui bloquant les issues – le mot résistance y cogne comme une butée, une meule broyeuse d’existences, effaceuse de devenir (dont l’amour serait la réalisation exemplaire), qui détruirait les conditions de la paix, rayerait, enfin, de la carte un territoire. Ce qu’éclaire « la trajection » des personnages de ce film, leur écoumène, c’est le visage de l’occupation. S’infiltrer dans le plan, c’est y être passe-muraille.

 

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