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30/10/2013

Lettre à une otage

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Lettre à Momo de Hiroyuki Okiura, sorti ce mois-ci et que l'on pouvait voir encore il y a peu dans un cinéma parisien au sigle d'une locomotive à vapeur, promettant l'orient en express de s'engouffrer dans la salle, à proximité des trains partant aussi vers beaucoup de directions en banlieue. Ce film d'animation va chercher dans un ailleurs son émotion, faisant lettre morte de la satisfaction du consommable qui commence à faisander pas mal de production. Le père de Momo disparaît en mer. La jeune fille n'a pas pu se réconcilier avec lui, après une violente dispute où pourtant elle voulait lui faire un cadeau. Nous apprenons cela en flash-back insistant sur les dernières phrases malheureuses de Momo, brusquement prononcées, et surgissant à l'encontre du climat de deuil et d'affection partagée que le film installait jusque là. Cest avec cette parole malheureuse et cette dernière image douloureuse que les choses essaient de continuer. Cela rend Momo à cran, d'autant que trois petites gouttes de pluie, en fait trois yokais, venu veiller sur elle, selon une tradition japonaise d'esprits malfaisants trainant leur pénitence à protéger des êtres laissés à eux-mêmes tant que le mort d'une famille n'a pas rejoint le ciel, ne l'aident en rien. Ces yokais sont bien embêtés de lui apparaître, incapables, maladroits, leurs actes n'ont pas d'aura, ils mettent le bordel dans les jardins potagers de l'île par goût immodéré pour les légumes. La légende des fresques paraît plus prosaïque que surfant sur les songeries, et le courage de Momo affronte la peur du phénomène surnaturel particulièrement dans l'acceptation de leur physique incommodant (fulgurant raccourci du dessin montrant une langue grande venant lécher le mollet de Momo). L'affiche reprend cet équipage de fortune, se déplaçant sur cette petite île japonaise filmé dans Pluie Noire. Momo finit par les tolérer, ces yokais, puisque d'autres semblent avoir eu la vision avant elle, qu'ils apparaissent déjà reconnaissable dans un vieux livre laissé au grenier; s'il arrive quelque chose, on tombe sur quelqu'un d'autre à qui la même chose est arrivée, en l'occurrence pour Momo, un arrière grand-père qui maniait le dessin. Des correspondances se rejoignent, des associations se créent comme cela, avec le lien de l'accident vécu sous le tragique, permettant à Momo de ne pas trop douter d'elle. Momo est otage de l'événement de la brouille avec son père, mais loin de se pencher sur elle, ou de s'occuper d'exorciser ces vues de souvenirs ou de personnages encombrants, de ces onze ans, elle vit d'une volonté instinctive, même si rien ne la protège du réel, comme d'un message muet où le savoir de la légende ou du passé est mis en jeu, avec tout son poids effectif. La fiction s'attache également au réalisme d'un déménagement, elle tend le récit d'une sensibilité, entre les choses rencontrées, pas simplement les problèmes, et l'ignorance du nouveau lieu, influant de flottement inconnu dans les découvertes, comme lorsque la rencontre avec les enfants de l'île paraît suspendu, la curiosité faisant mine d'ignorer, d'une politesse d'approche. Les mégardes s'enchaînent pour Momo. Elle croit prendre à défaut de deuil sa mère riant avec le facteur, alors qu'une fois encore, il s'agit d'une méprise et qu'une larme non vue sur un visage a été effacée par le regard. Après l'esclandre avec le père, voici que le schéma est en train de se réediter pour la mère: tout se répète, vaste plaisanterie, le sort parait si obstiné que cela frise l'insupportable. Ce n'est pas pour rien que la fortune, dans le sens de chance et du hasard, est représentée les yeux fermés. L'expérience de la reviviscence ne répète-t'il que le tragique pour Momo? La trame du film est de suivre une solitude peu encline à céder au fantasmatique car empêtré avec du terre à terre, et aussi d'éluder les regards des professionnels captant la reviviscence à un signe: la mère est prise par un travail sur une autre île, le médecin est en déplacement ailleurs, le grand père se dédouane de tout type de connaissance qu'il ne posséderait pas en propre. Pour ne pas re-fondre de culpabilité, Momo prend les autres de vitesse. Et la légende des yokais embarqués dans une présentation accidentellement prosaïque subit une nouvelle déformation instantanée de son rôle essayant de suivre l'empressement inconscient qui pousse tout le monde à l'unisson dans le cœur du typhon. La volonté se soutient d'une idée qui échappe, l'apaisement n'a pas beaucoup d'importance que cette lutte pour la vie qui serait la pudeur de ne pas détourner le plan à son interprétation, de ne pas transformer les chocs en fantasmes aux erreurs des interprétations abusives. Que l'instant même indésirable ne signifie pas l'arrêt des perceptions. Lettre à Momo est entre deux ponts, l'un flambant neuf principalement routier mais pas complètement fini, encore fragile face à la menace de tempête, l'autre, plus ancien, aux moments de loisir d'où plonger dans la rivière. Les deux participent d'éprouver la jeune fille, à l'écart de la répétition des situations à embûches si propres au jeune Potter, dans le film de Okiura singulièrement davantage à la monstration d'un courage imposant, quelque chose qui ne se vit pas tous les jours: les ponts deviennent les lieux vivants d'un espoir, "en quoi les enfants gênent le diable", en guerre contre la société victimaire, s'octroyant du noir des tâches de couleur, des zones à intensifier le regard, à faire et à affronter, au début du film, avec ces ombres tel des encriers renversés sur le dessin. Et puis, il y a ces bribes de plan qui doivent à l'exiguïté particulière de bulle manga, d'avec quelques gouttes de rosée, quelques couleurs, rouge, vert, bleu, de l'étalonnage vidéo, ou des relevés de ligne vitale sur un écran d'hôpital, ou des planches à dessin, comment rendre la lumière, du pouvoir de suggestion à un être là (du titre d'un film de Regis Sauder sur l'être là comme une qualité, de perception et non l'engagement au prérogative). À la maladresse des phrases assassines dites par Momo, véridiques aussi comme celle des enfants de faire sentir que nous ne voyions plus très bien, une interrogation commune sur ce qui n'est pas sûr d'être reçu par tous, entre Momo et sa mère à la fin, et un plongeon enfin réussi dans la rivière font flirter des instants à une résonance partagée. Et les yokais ne sont pas exorcisés comme s'ils étaient une doublure fantasmatique du réel, ce que permet le dessin est plus sensible à la rêverie qui prend fait et cause pour des petits détails, trois gouttes de rosée prise pour tout autre chose, une confidence, ce qui décide en dernier ressort, différent de la vérité d'un mot que Momo croit voir apparaître sur une lettre inachevé de son père et comme revenant dont ne sait où, ce qui décide en dernier ressort d'une parole aléatoire entre la mère et sa fille, « de complicité discrète qui suffit à un bonheur » (G.Perros).

 

 

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