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18/11/2013

Des plantes en terrain rocailleux - 1

Au Forum des Images, s'est tenue la 5ème édition de ce festival au titre aussi large que possible : « Un état du monde… et du cinéma ».

Entre une rétrospective de Jia Zangke - en présence de la magnifique actrice Zhao Tao - et un hommage à une autre actrice (et réalisatrice) à la générosité souriante, Hiam Abbass, deux programmations focalisaient leur attention sur le cinéma « indépendant » indien et égyptien. Le festival est axé essentiellement sur des œuvres de fiction tout à la fois contemporaines et modernes, dont les coutures laissent béer une réalité sociale et politique (plutôt en lumière indirecte pour ce qui est du point de vue politique). De quoi nourrir les curiosités et les appétits et rêver à toute une production (indienne, égyptienne), partie immergée de l’iceberg sans doute, souterraine, plus exigeante, moins fictionnelle, moins directement destinée aux festivaliers : une matière filmique en prise avec elle-même plutôt qu’avec le souci de tourner un scénario et des dialogues, de faire des histoires. Il ne faut pourtant pas bouder son plaisir tant raconter c’est continuer à exister, à vivre pour autrui, maintenir, entre créateur (conteur) et spectateur à l’écoute, vivant le lieu de la rencontre, la sphère d’empathie nécessaire à la réception (comme au base-ball, le lanceur est lié au receveur) et à l’entente.

Ainsi, toute la programmation semble occuper l’espace laissé en suspens par quelques points ; une démarche, une pratique – le cinéma – comme prise dans un intervalle : le monde qui l’enveloppe, la permet, la contient, et, l’objet filmique qui l’inclut en son corps d’images. Les organisateurs ont-ils eu une pensée amicale pour Siegfried Kracauer qui sut voir la montée des fascismes et du nazisme dans la trame des films des années 20, et pour qui le cinéma recouvre un faisceau de signes, parfois avant-coureurs ? Des intuitions qu’exploitent par ailleurs la fiction et l’usine hollywoodienne en particulier, toujours friande de « tendances », d’effets de « contemporanéité » même et surtout lorsque les scénarios sont ancrés dans l’imaginaire. Peut-être que dans une mise en scène, la caméra enregistre la présence de passagers clandestins venus du futur ou du passé, saisit un tremblement - ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore -, indicateur du sens de la « marche du monde ». Une image perméable proposant en quelque sorte un état du monde en cinéma, et dans un retournement (sur une échine brisée, pour reprendre la métaphore « terrible » de Mandelstam et discutée par Agamben dans son texte « Qu'est-ce que le contemporain? ») dévoiler un état du cinéma en tant qu'état du monde.

« Echine brisée » comme l’est la structure de nombre de films vus : des scénarios classiques, certes, usant de l’empathie et de l’identification du spectateur aux personnages et à l’histoire qu’ils conduisent - la fiction s’accrochant le plus souvent aux basques des acteurs et actrices, le spectateur découvrant à leur suite un environnement, un « état » encore -, mais ce que nos guides découvrent et nous avec c’est le plus souvent un point aveugle, ou même un basculement dans un monde en « crise » jetant un regard sur ses propres ruines (la destruction de la nature y côtoie la pauvreté, la faillite personnelle s’y amplifie dans le descriptif d'un panorama des classes sociales). L’extraordinaire Still Life de Jia Zhang-ke (sortie en 2007) en serait un exemple et un fleuron, à lui seul une plongée dans la fêlure de l’être et la faille de la réalité, une exploration du disjoint entre les deux rives de ce fleuve qui pourrait aussi bien être le temps en fuite, en nappe, alors que menacent l’effacement des deux bords, des repères. Le signe de ponctuation y est ruines. Le réalisateur chinois répond à rebours, par avance aux questions que place Hong Sang-Soo dans les bouches d’Haewon (Haewon et les Hommes) et de son amant, cinéaste et professeur : que reste-t-il ? que restera-t-il de nous ? – Une descendance ? Quelques films ? Le souvenir de notre présence ? – Rien. Des riens.

Ce qui touche, bouleverse parfois, l’anonyme disparaissant dans l’épaisseur d’une telle programmation, c’est le miracle de la coïncidence, ce moment particulier qui coagule le temps scellé de la pellicule et le temps capté de la séance, qui coagule dans cette durée un espace projeté (ici plutôt qu’un ailleurs, un lointain si proche) à cet espace ciblé qui est celui de la salle et de notre environnement immédiat. Lieu toujours de co-présence et de rencontre dans un instant utopique sans-doute et qui s'oppose structurellement, ontologiquement, aux rendez-vous de la télévision.

Cinéma Indien.jpg

La vacuité du bloggeur s’y embrume laissant apparaître des rugosités et des questions en suspension, trois gouttelettes qui abreuvent tous ces projets dressés volontairement contre toutes les adversités, plantes se développant – envers et contre tout - en terrains rocailleux : quel rapport ces films entretiennent-ils avec la modernité (la modernité supposée du média) ? – ce rapport participe-t-il de l’effet de « contemporanéité », de proximité que nous ressentons ? Que reste-t-il après : après cet état du cinéma et du monde ? Il y a-t-il du sauf ? - Des questions qui en appellent immédiatement une autre : que peut le cinéma ?

http://www.forumdesimages.fr/la-5e-edition-du-festival-un...

http://www.whatcancinemado.com/index.php?home.htm?lang=fr...

 

aa

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