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24/11/2013

Grains de sable

Depuis sa fermeture, des nombreuses caméras et appareils photos ont investi la Samaritaine, coloscopies d’un corps tendant au squelettique. Entre plongées d’urbex désireuses de se confronter aux jeux des proportions de bétons et au «nu spatial», entre yeux formalistes (et formatés?) de photographes conceptuels à expositions, entre voix au lyrisme vendeur d’André Dussolier de présenter dans un dépliant visuel à l’Arsenal la future «promotion» architecturale, tout ceci comme une traversée d’aise (sauf pour les plus aventureux cascadeurs d’urbex), reste alors de toutes ces incursions, principalement l’expérience cinématographique prégnante en mémoire de tout un pan de Holy Motors, dans les murs du vaisseau à l’abandon. Outre la qualité cinématographique dont on ne sent pas de taille à relever toute l’ampleur, il y avait perceptible, la résonance d’une douleur à exploser dans un cri, le cri de Lavant face à un suicide, qui n'était peut-être pas sans rapport avec la façon de Carax d’envisager le passé, et ses films d’avant, en regard, comme on dit d’une fracture qu’elle est en regard de sa plaie, et par ricochet à l’unisson de la douleur, aussi sociale qui semble avoir accompagner l’existence de luttes dans ce lieu, les mains de Denis Lavant sur un bastingage avec une parole pour la sombre tâche des profiteurs, et dont l’imagerie de la pseudo renaissance des lieux ferait table rase, avec un «tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles» agaçant. Il en était de même à Marseille, pour Marseille, capitale de la culture, quand quelques dockers refusaient d’absoudre la manifestation culturelle de ce que les lieux signifiaient pour eux, de travail, et d’existence simplement, devenus vides puis désormais porte-manteaux, certes de très belles initiatives culturelles, mais comme Brecht détestait les accords de voix qui acceptaient le monde à son déni, un peu louche de passer l’éponge. Non pas que le devoir de mémoire devrait l’emporter, mais presque dans une question d’allure, de fière allure. L’initiative actuelle d’exposer des photographies dans un bâtiment de la Samar, toutes plus techniquement réussis les unes que les autres, à leur achèvement, provient principalement de jouer objectivement avec des taches vides, des zones d’ombres, des principes très conceptuels. Alors le fantôme est une mannequin hantant les lieux, les travées ont des reflets, les tâches et les boucles de ferronnerie constitueraient l’Adn du  bâtiment rendu à une dimension d'atome, mais avec l’objectivité qui est aussi silencieuse que le nombre de licenciements au bas d’une page de rapport. C’est très palpable de thématique moderne, dans le fantomal, dans le jeu des ruines, avec la liberté dont chacun peut faire de l’usage qu’il veut des ruines, le livre de Jouannais étant très clair sur les lectures opposables d’un passé. Lisses esthétiquement, il ne faudrait pas quand même heurter les mécènes aux dents longues si ressemblants aux patrons de Porcherie (là où d’autres mécènes prenaient des risques volontairement avec leur image, l'âge d’or, du Vicomte de Noailles, l’or sombrant désormais au S des courbes virtuelles, une signalétique à un degré zéro). 


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A côté des tirages, deux amoureux se sont emparés des murs, pour y graver déjà des graffitis. Les petits gestes paraissent à l’insu, pour qui aurait le regard qui s'échappe (à chercher...). Ils ont l’air de faire corps à la friche, d’habiter un passage, très modestement, justement en se foutant un peu de l’importance du message à transmettre, existant pour eux, lovés. Frêles dans l’alvéolaire, ils ont la discrétion du détail. Voués à la perte, un sens précaire, «fragile et flou», se voit en lutte aux ennuis d'acceptations. Ils sont assez proche d’histoires aussi indistinctes que multiples qui ont rendu l’endroit à un plausible, ayant brassé de l’air et des rencontres, aussi étranges que de philosopher sur son toit (les premiers rôles de Nathalie Richard dans un film de Loizillon), errer un peu perdue à d’autres regards (Le grain de sable), se saigner la main avec un hameçon pour passer un mois avec une touriste (Fallet), s’absorber des minutes à éprouver le temps de l’aquarium (Fred Uhlman s’ennuyant du triptyque «le commerce, la paix, la peinture sur les chapeaux de paille»), où on trouvait «de tout» annonné dans un film le graphique de Boscop (projeté à Lyon vers minuit chaque Samedi au Cnp Terreaux, de 1976 à 2010 immanquablement chaque Samedi), mais aussi de ces bastingages grondant de révolte, l’intempérance « nul ne se révolte jamais trop. C'est du trop peu en cela que naît la déception. Il en est de la révolte comme de l'amour : l'excès les fait vivre» (Gayraud). Ce plausible d’existences multiples est ce qui semble ne devoir jamais s’inclure, ou comment la trajectoire du souvenir de corps à l’intérieur aurait démarche de «reculer pour prolonger le lieu, avancer pour disloquer l’espace» (Duclos), ne pas saisir que le résultat des travaux, mais au milieu de la dislocation, rendre justice au «plausible» d’une sonorité qui a existé aux murs, naviguer à vue comme Lavant, en images inconfortables de leur irruption dans le tissu des archives ou des perceptions acceptées, une lésine contre le raclage des benefs, et délimiter un contour, s’occuper d’un reste d’oubli, d’une liberté, surprenant d’un graf signé en substance comme par le dernier oiseau de l’année d’un livre de Vialatte, l’oiseau du mois, le dernier oiseau, le dernier des hommes tombé du ciel, hagard. 


 

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