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01/12/2013

Quelle bête est cet homme?

Les vaches sont nos ancêtres. Nous en sommes persuadés. Nés de leur ventre immense. Le premier mamifère à s'être extrait du limon a gravi la terre ferme du rivage en secouant son encolure et a poussé une longue ligne de basse en sourds meuglements, créant, appelant par son souffle même son pénible gardien, l'homme. Il n'est pas anodin que la vache soit sacrée en Inde et que sa fréquentation est nourrie de nombreuses mythologies comme celles des Peuls qui voit en elle l'origine de la féminité, la mère des femmes, de leur beauté, de l'humanité.

Un documentaire projeté dans le cadre du Festival Traces de Vies, De Chair et de Lait, réalisé par Bernard Bloch, dit l'animal, le raconte dans sa longue histoire commune avec l'espèce humaine, cette drôle de bête qui tantôt traite ces chairs et son lait comme sa chose, sa propriété (la mécanisation du vivant et de sa chaine de production), tantôt la fête avec toute la fantaisie et la joie dont il peut faire preuve (les vertus supposées de l'urine bovine en Inde). En de courts tableaux (selon le mot du documentariste), le film propose un voyage autour de notre seul monde, sur les trâces de vie qui se déploient à partir de la relation entre la vache et l'homme. Il se passe de commentaires, à l'exception de quelques phrases laconiques adressées à la caméra par les éleveurs (on rélève approximativement, d'une agricultrice de l'Aubrac, cette réflexion « les animaux ressemblent à leur éleveur, et vice versa »), d'un chant sortant d'une bouche en gros plan (les Peuls sur la rive du Niger), et du témoignage d'une chercheuse (?), enfant autiste, qui sut entrer en sympathie et empathie avec l'animal, qui su établir des correspondances intimes entre son comportement, ses peurs, ses perceptions, et les siennes propres, rassemblant ainsi, dans ses propos, au coeur du film, l'homme et de l'animal en une proximité insécable : une communauté étroite de vivants qui serait en quelque sorte l'horizon politique d'un documentaire ouvert. Chaque séquences est entrecoupée de plans sublimes, en clairs-obscurs (relevés par une musique en nappes vibrantes), le plus souvent, du chignon au museau en passant par le soyeux chanfrein, de la tête hiératique et majestueuse de l'animal; ces portraits pris en extérieur ou dans l'intimité de l'étable, dans la chaleur et la puissance d'une présence, sont, pour le spectateur, l'occasion d'une véritable confrontation, yeux dans les yeux, un procédé qu'éclaire une citation liminaire de Walter Benjamin : « épier dans la bête ce que nous avons oublié ». Peut-être avons-nous laissé en chemin, abandonné au gré d'une rationalisation proprement occidentale, une certaine sensibilité à l'environnement, les geste de la caresse, voir enfin, non plus seulement regarder mais faire advenir à la vision l'échelle toujours réajusté d'une humanité qui nous fonde : le geste, par exemple, de Pierre Créton – l'accolade à la fin de Secteur 545. Ce qui nous saute au visage, c'est une animalité dérobée par les pratiques marchandes : les forces vives d'une existence qui n'est pas de notre pouvoir, miraculeuse (?).

En hommage à ce festival qui se tient obstinément, depuis 23 ans, à Clermont-Ferrand, capitale régionale et à Vic-le-Comte, ancienne capitale de la Comté, village entre forêt et plaine, entre secteur d'altitude, agriculture extensive et agriculture intensive typique de la fertile Limagne, on surprend ce bout de phrase dans le récent ouvrage, Critique de la Raison Nègre d'Achille Mbembe, une phrase sur l'oeuvre de Frantz Fanon et la perception par le colonisé de sa vie comme « une lutte permanente contre une mort atmosphérique », de la violence « de contempler avec ses propres yeux la réalité d'une « existence proprement animale » », « une existence brimée et abîmée » : « une recherche obstinée des traces de vie qui persistent dans ce grand fracas », écrit Mbembe... Bernard Bloch a insisté sur le fait qu'il ne réalisait pas un film à thèses, signalant qu'il n'avait pas de réponse a priori à apporter aux questions que le film soulève. Critiquant, en passant, la démarche d'Harun Farocki : les longs plans descriptifs du cinéaste allemand incitant à une attention soutenue et à une analyse détaillée des gestes du travail, à une critique. A l'inverse, il nous semble parfois que le film péche par sa coupe facile et entraînante; il emporte à sa suite un spectateur s'en allant découvrir le monde dans un voyage aux frontières d'un certain exotisme. Ce refus de laisser entrer la durée – la durée du geste dans son travail – brosse une poésie de la diversité, un poème à la différence, mais rate le quotidien, la permanence d'une lutte pour mieux gagner de quoi vivre, ou simplement vivre. Qu'importe! La prudence idéologique est tout à son honneur, elle maintient ainsi cette ouverture à la cause animale comme condition d'un humanisme (« une humanité à la mesure du monde » Aimé Césaire), faisant plutôt valoir un universel composite de multiples singularités, ce que symbolise l'extraordinaire variété de pelages, de morphologies du grand troupeau que le long-métrage rassemble. D'ailleurs, le réalisateur concluera le débat par cette confidence : les vaches lui auront permis d'entrer en politique et donc d'apporter des résolutions à ses réflexions.

Il est important de revenir sur ce « grand fracas », cet état du monde que Bloch trame et tisse en s'attachant bien plus qu'à une simple observation aussi minutieuse soit-elle, mais à un véritable dialogue avec ses protagonistes aux quatre estomacs; la caméra bavarde avec leur grands yeux, elle leur demande comment ils vont, quel poids d'espérance et de douleur sont en leurs fonds? L'objectif note les marques qui leur sont faites par cet environnement qui les chosifie et que l'homme nomme monde, son monde. Les fresques de Tassili témoigne du long compagnonage du bel herbivore avec une société s'établissant et s'élaborant par son apport... La vache nous a fait, bien plus que les savoir-faire issue de la domestication. Une part de l'animal échappe à jamais à notre entendement, et sa chair et son lait que l'éleveur travaille a souvent l'allure d'un don... Il n'est pas acquis que le principe de civilisation s'édifie sur une volonté prédatrice, mais bien plutôt sur une collaboration. L'acte de rasia, le désir de posséder et d'outrager sont seul l'apanage du capitalisme moderne. Le film le met à nu par les allers-retours qu'il ménage entre le travail des hommes et le travail des bêtes, par les gestes et les réactions qui fondent une relation (vélages, naissances, tranhumances, pacages et paturages, stabulations, autant de limites physiques et ethologiques définissant le « lieu » de l'animal, production de lait, de viande, reproduction, commerce, abattage rituel ou de masse). A ce titre, il fait echo à d'autres films, Bovines d'Emmanuel Gras par exemple (autre similitude entre les deux réalisateurs, leur non connaissance du secteur agricole, un regard novice se fascinant à son objet par une rencontre, sur la route de Stevenson pour Emmanuel Gras, dans les Pyrénées pour Bernard Bloch), aux recherches contemporaines, aux analyses, encore, d'Eric Baratay (Le Point de Vue Animal). Eric Baratay compile les traces de vie laissées par les animaux domestiques dans les archives humaines; à partir, de ce corpus, il est en mesure d'établir une histoire, certes avec de nombreux manques, mais du coté de l'animal. Il rompt avec une vision unilatérale, plus préoccupée par des objectifs de rentabilité. Les animaux ne se trouvent pas en marges d'un discours utilitaire mais au centre d'une réflexion sur le travail. Un cheval dans la mine est un travailleur. Une vache à la trayeuse bosse, trime, et développe en ce sens des stratégies stratégies d'adaptation, voir de résistance.

Bovines relève de cette démarche : partir du point de vue de l'animal, de son étant. De chair et d'os, comme son titre l'indique, prend le relais là où le film d'Emmanuel Gras s'arrête; il questionne le vivre-ensemble de l'homme et de la vache, interroge le travail de la bête qu'elle est sommée de devenir. Bovines oeuvre par sa structure dans l'enclos; le documentaire entre dans le temps et l'espace de l'animal pour mieux en faire apparaître les finalités (des vaux élevés sous la mère pour leur viande) et les limites manifestes dans les barbelés encerclant les prés. Bernard Bloch, au contraire, procède par déclosion; il emprunte à la fresque (à la fresque de Tassili), il déploie des chemins menant à l'exédent du réel - « la mort dans la vie » -, aux métamorphoses, aux ombres dans les ténèbres desquelles se nouent les forces des pouvoirs coercitifs, s'approchant de la perte et de la destruction. La réalité montrée par De chair et d'os se double pour le spectateur apte au voyage d'une rêverie aux accents de cauchemars, dont l'acmé est la séquence tournée dans les abattoirs brésiliens. Le film trace un parallèle entre le geste rituel qui s'affronte à la mort, l'apprivoise comme évenement jamais anodin, et le « déni » de vie et donc de mort exprimé par la chaine de l'abattoir. Il est impossible de faire l'économie du « désir capitaliste » d'opulence, d'entassement de richesses, se jouant en ce sinistre endroit. Le « désir capitaliste » se construit sur un « déni de vie » qui est son point d'aveuglement (La part animale de Sébastien Jaudeau). La mort n'est jamais anodine, l'abattoir industriel choisit au dépend du rituel l'occultation. La carcasse y supplée la chair qui est avant tout la chair du monde et la chair de l'image et du film. Le progrés technique éloigne de l'usine funèbre, de ce mouroir, la souillure, toute idée de contact et de transformation qui apparaît encore il nous semble dans Le sang des bêtes de Franju (les bourreaux sont nommés, y ont fonction et attribus). Ici, le travail déshumanisé est répétition mécanique. L'animal est bête, bétail; il perd son statut d'être vivant, pour endosser, en parodiant Achille Mbembe, le masque de « bête-marchandise, bête-métal, bête-monnaie ». Le devenir-bête accompagne la croissance économique d'une classe et d'un monde occidentale qui n'est pas le « Tout-Monde » fort heureusement, comme en son temps le « devenir nègre » a été la condition de l'essor phénomènal du premier capitalisme, la création d'un homme enfin jetable et cauchemar de Spinoza (Bertrand Ogilvie). Sous des dehors d'humanisme (rendre la mort efficace, rapide, sans douleur, productive, acceptable et par la même l'exclure de considérations éthiques – mélange d'ingénierie et d'un moralisme narcissique, sans objet autre qu'une bonne conscience de consommateur), la civilisation technique et rationnelle produit une parfaite vision de l'enfer. Aimé Césaire cité par Achille Mbembe : « Le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s'habitue à voir dans l'autre la bête, s'entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête ».

Est-ce exégérer que de le dire? Nous sommes en parfait désaccord avec l'intervention d'un spectateur s'étonnant de la comparaison faite par le réalisateur avec l'expérience concentrationnaire. Bernard Bloch y a songé (Franju y a-t-il pensé également, peut-être pas avec la même virulence?) à la vue des troupeaux serrés dans les « torils » sous un arrosage constant, aiguillonnés par des décharges électriques venues d'un homme posté sur son chemin de ronde, sans visage, à l'opposé du beau plan en légère contre-plongée qui fixe le regard du sacrificateur et boucher sur la place du village africain. Les déportés étaient ainsi aspergés, maintenus au maximum dans un état d'ignorance, de passivité. Cette butée/point Godwin nous avait déjà surpris lors du débat qui suivit la projection de Bovines. Il est certain qu'un imaginaire nous hante. Il est évident qu'il ne s'agit pas d'identifier le sort des vaches à celui des juifs, ou des esclaves, mais de se saisir soudainement d'une « racialisation » à l'oeuvre, la figure animale, et, dans l'animal le ravalement au rang de bête de l'homme assujetti par d'autres hommes. Il nous semble impossible de faire l'impasse sur ces interrogations, sur le partenaire qu'est la vache et sur les civilisations plurielles qu'elles a portées dans ses pis et dans son ventre, de la place de sa chair et de son lait au sein d'un appareil productif qui ne voudrait rien d'autre que de s'auto-engendrer et alimenter.

 

aa

Commentaires

Dans Mille soleils, une scène d'équarrissage, que la réalisatrice dit avoir tourné aux premiers repérages, s’intercale de réalité brute, s’amplifie du regard perdu de Magaye sur son troupeau, c’est un plan inextricable sans regard, passant derrière le mur, à une neutralité indécise (dans un film de Judith Abitbol, "à bas bruit", le même regard perdu, là volontairement un vacillement, d’un rapprochement du parcours d’une femme à une robe animale de chair cruellement incisée). La carcasse est ambiguë: elle signifie la mort (Pig-Chiken suicide), mais aussi cet entre deux qui n’a pas la mort comme différentiation, lorsque l’animal traine son âge sur les côtes, rosse, d’avoir fait un temps, plus vraiment à signifier une logique de la sensation (Deleuze sur les carcasses peintes par Bacon), ou extrêmement esthétisante de l’art contemporain (les carcasses, le prisme d’un visuel autoréférent, au cinéma, chez Denis Côte), plutôt dans des parallèles de figure, une coexistence homme-animal, un faire corps du «devenir animal» à une durée, qu’une jeune dramaturge, Mariette Navarro, donne en texte à Denis Lavant, qu’il va lire et relire, tant il l’apprécie et tant certaines images ne se départissent pas d’un corps qui brûle, «qui se tient debout sur un seuil», «comme on dit, il se pose là, trouble, dérange, fait obstacle»(Siméon). Le générique de World War Z finit dans son rythme sur des scènes petit à petit plus inquiétantes de tentative anthropomorphique de traduire des attaques, un temps fantasmatique chronos figuré à une crudité où les morts et les vivants doivent se différencier pour exister. La carcasse, en entre deux, c’est aussi comme dans ce poème hindou cité par Pasolini, dans les notes pour un film sur l’Inde: si un moine voyant dans une lande déserte des jeunes tigres mourant de faim, il donnait son propre corps pour les rassasier, un lien à une animalité où la question de la bête en nous est plus que jamais sur le vif d’un seuil. Merci aa!

Écrit par : JD | 01/12/2013

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