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19/12/2013

Au point de vacillement

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Une femme au visage et aux habits tachés de sang erre. Un prédicat visuel, une colère. Cela pourrait donné lieu à deux représentations dans deux films chinois dissemblables, avec des engagements antinomiques à la société. Purement de genre, d’époque, fictionnel, esthétisant mais d’une esthétique à apprécier un peu dégagé, et alors cela serait le secret des poignards volants, de Zhang Yimou, dont les linéaments de l’amour tiennent en alerte mais ne dépassent pas le cadre d’un film pour lui-même. L'héroïne est couverte d’hémoglobine, alors qu’elle s’arrache un poignard du coeur pour viser une dernière fois un ennemi, qui plus est ex-mari. Peut-être qu’il y a une histoire d’amour impossible et une critique d’une domination en conséquence, la critique est interne au film et à une bande de méchants, et si l’on veut métaphorique, de rapprochements larges, presque uniquement divertissants. C’est en faisant des recherches sur la dynastie Qing pour un film d’époque que Jia Zhangke est frappé, lui, par les parallèles s'incrustant de corps avec la chine actuelle. Plus dans le sens d’Arlette Farge, de déchirures sanglantes, que de disparitions évanescentes d’un lien social. Le film de genre attendra. A touch of sin s’impose. Du parallèle historique dans la tête du réalisateur, la violence a rapport au réel très actuel, elle est le résidu et le manifeste social qu’on ne cesse de lire ici et là. Le réalisateur enquête et dit se nourrir des faits divers, et les dépasse dans une traduction à ce qui pourrait être du réel une figure des rapports prégnants au maintenant. Parmi différentes histoires qui se relient, la troisième histoire se focalise sur une femme (Zhao Tao, l’égérie de Jia Zhangke, mais aussi sa compagne, filmé à une épreuve). Employée à l’accueil, à force de brimades, à bout d’humiliations dans une scène démentielle avec de l’argent qui fouette un visage qui défie presque mécaniquement les coups, elle finit par user du couteau qu’elle a récupéré accidentellement de son amant, après un contrôle douanier. La violence est tout autant accidentelle de ce qui a été vécu et emmagasiné dans une journée que de réponse à un insupportable immédiatement. S’en suit une errance blessée, aux aguets. La sortie du personnage dans la nuit foudroie de fêlure yeux ouverts, les sens en alerte, peut-être d’en découdre avec le complice, d’errance sur la route, marquée au sang, à la douleur proche de l’image de l’animal blessé sur la route, éclairée violemment par les phares des voitures, le couteau en prolongement de la main, mu d’un automatisme de défense qui ne ferait plus sourire comme dans le film de Zhang Yimou, tant la réalité est frappante, nous frappe de ce que peut ce cinéma. Cela se passe dans le Hubei. Dans la tradition des wuxias, lit-on, quand un personnage tente de rétablir l’ordre, la justice s’empare de l’acte épidermique salvateur aussi fin et net qu’une lame, et dans a touch of sin en lien direct aux dérives de la société. Les quatre destins ont la volonté d’exister soit à un amour, soit à un honneur. Le réalisateur ne cherche pas à orienter la lecture des actes violents à une pitié ou une compréhension, mais à voir l’inoculation de «ce qu’il y a d’humain dans cette violence», habité de «la volonté d’être véridique» (Antony Fiant,  le «spécialiste» français de Jia Zhangke) plus que de représenter la vérité pour elle-même, et d’en rester à l’injustice. La rédemption ne peut être que chez Scorsese véritablement salvatrice; dans l’épisode de la fille, chez Jia Zhangke, aucune rédemption n’est validée et les plans laissent des suspensions, en regard. Il est question de suicide d’animaux dans une émission, et l’employée emporte avec elle la question de ce qu’on attribue habituellement au plus humain. L’instinctif est atteint plus que par la survie, par la propagation d’un mourir, butoir d’une société. Les actes sortent du champ de là où on voudrait les amoindrir, les rentabiliser. Des suicides entrainent avec eux la base là trop présente dans le champ, dans le rire des compromissions. On y voit une force dont seul les animaux rendent le face à face au regard, par exemple à la vue conjuguée d’un passant avec un singe sur le dos, en coexistence. Les sorties s’hallucinent de croiser les yeux d’animaux. L’animal qui passe à coté de soi silencieusement d’une ondulation, ou placé d’une représentation de tapis sur le fusil, c’est-à-dire reflété ou regardant, avec l’intensité d’une stupeur trompe le cours lénifiant et sa force attribuée a l’air de rejoindre des parages d'une vitalité plus obscure qu’il n’y parait. Le sentiment d’étrangeté que l’animal au côté implique (le documentaire et ses faux semblants, François Niney), le principe du hibou (Frederic Neyrat reprenant Bataille, ailleurs une citation «le hibou survole, au clair de lune, un champ où crient les blessés») contribuent à rendre les transitions, dans le fonctionnement du film, mais aussi dans l’altération de cette image de la Chine miracle économique, comme une langue dont le mutisme ressemble à celui des images, qui ne s’articule plus à la durée, mais au surgissement d’une réalité d’un précipité à l’abime. Nous n’avons pas assez de culture chinoise pour apprécier le travail au dialecte (rendu dans l'article de l'Humanité sur le film), ainsi que la place de la musique, qui semblent déterminants à tout point de vue, mais même sans repère immédiat, le film fait place non plus à l’histoire officielle ni à son miroir l’histoire anecdotique, mais à l’hallucination, à sa vacance stupéfiante, à partir d’une sonorité, animale, le cri d’un tigre, l’avancée d’un serpent. Particulièrement dans le troisième épisode. La fille est sur la route, au moment où elle appelle la police: le plan se fige à la perdition de tout, y compris de ce que la fiction ne la sauve pas. De ces tufa shijian ("incidents soudains") (le Monde), le rapport à l’animal serait plus proche d’allégorie de ce qui meut aux frontières du mutisme, témoin de ces personnages déjà loin de leur ancienne vie. Le spectateur est laissé sur le carreau. Cela ne serait à ne pas comprendre que le festival de Cannes, encore, se refuse à ce point d’être politique, c’est à dire juste répétant les marges déjà explorées, avec jamais un palmarès qui pourrait, ne serait-ce que même secondairement, se faire retentissant d’un grondement sourd. Un verre de champagne lui préfère le possible débat qui ne correspond même pas à une Adèle. Le prix du scénario sauve la face. Au point d’être sûr que le prochain annoncé film de Jia Zhangke dit d’arts martiaux ne sera probablement pas que de divertissement, au point de ne pas être reconnu au palais, mais qu’il ira chercher seul dans l’exploration de formes qu’il renouvelle à chaque fois, une approche inédite, comme à ces débuts, au temps des groupes de films plus expérimentaux de ce réalisateur. 


 

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