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09/01/2014

L-arme

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Le cinéma est un art de la fatigue, ou plus exactement il est un bain réparateur pour fatigués. On s’y délasse, on y laisse trainer sa journée, sa fin de journée au fond de fauteuils usés : on s’y enténèbre. Le spectateur y prend alors les traits de ces héros touchés, blessés mais non encore abattus, qui se glissent par la porte de sortie alors que, tout autour, le vieil ordre patient de la fiction et du scénario, un monde entier et ancien, un bel ordonnancement, une machinerie s’effondre dans un grand fracas d’échafaudages mikado. Sortie de là, la sensation est vive; l’esprit comme un nœud de plusieurs temporalités échappe parfois à l’analyse, à la critique, au sempiternel point de vue d’un art qui ne s’expose pas mais qui est un art d’exposés, de solitaires aussi, et qui fait de chacun un critique. Alors, parfois, au cœur s’ébauchent de curieuses étincelles, des rapprochements, des répétitions qui ne disent sans-doute rien d’autre que celui qui les exprime. La conscience exposée, affectée, n’est plus juge de tout – elle n’est plus cette petite guillotine, running gag de La Fille du 14 Juillet - ; elle est sang ou larmes, en fonction des émotions ; elles empruntent les images comme des montures, repartant dans leur sillage sur les chemins de la tradition, de la pensée analogique, élaborant des suites – qui sans-doute, et encore, ne sont que l’image un peu floue de celui qui s’y abandonne, à la croisée de quelques pistes. Il existe des mots qui éclairent les titres ou les assombrissent : matin par exemple, vent (Le vent se lève), ou bien entre ombre et lumière, larme. « Je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ». Trop souvent les films se conforment à ce programme. A quelques mois d’intervalle, les larmes ornent deux affiches et se mêlent de sang : Du sang et des larmes, film de guerre explicite, et La confrérie des larmes, thriller efficace qui aurait gagné à moins prendre l’avion et les voies express de la narration. Le sang de la guerre et le sang de la terre (le vin). Est-ce le centenaire du début de la Der des Der, les images permanentes de conflits qui nous rendent ces titres sensibles ? Les armes, les larmes : un glissement qui s’entretient. Est-ce pour cela que nous entendons systématiquement A farewell to arms comme un « adieu aux larmes », les larmes y lavant ici le sang ? Ou bien les réminiscences de la terrible beauté du trait et de l’histoire racontée par le mangaka Shin Takahashi, dans Larme Ultime ; l-arme se comprenant ici encore, comme chagrin et liquide lacrymal en poings serrés et deux petites taches rouge du coté droit de jeunes amants condamnés par un conflit mondial à être les derniers Adam et Eve devant la fin, mais aussi comme « arme ultime », arme de destruction totale qu’est la jeune fille aux deux visages : innocence le jour, armageddon la nuit ? Ce sont surtout des échos prémonitoires écrits après la première guerre mondiale et avant la seconde, et lus dans ce livre qui sonne à la façon d’un Queneau aux éclats de rire et de larmes en rouge et noir : Op Oloop de l’argentin Juan Filloy. Op Oloop est un curieux personnage, finlandais de Buenos Aires ; apparenté à Ubu, il incarne une profession et une profession de foi, celle de statisticien. Le monde connaissable s’y réduit à des colonnes de chiffres anticipant sur nos ères numériques où l’individu est un sondé en puissance. Op Oloop prend note de l’apparition du « public », de l’opinion public ; il est bien contemporain de l’industrie du cinéma et de la réclame passant à l’ombre de la publicité, mais il anticipe aussi sur la télévision, sur la création de l’audimat qui parachèvera le devenir image des êtres. Désormais, il ne s’agit plus de devancer le désir soupçonné du client, d’accorder le désir, mais bien de le constituer, de dégager des tendances. Et, lors d’une « bouffe » digne de celle de Marco Ferreri, Op Oloop et ses convives dynamitent ces tendances futures avec verve. Le vin y a le bouquet du sang versé sur les champs de bataille, cette « étrange couleur des larmes de ton corps » et clef de voute du suspens propre au récit original porté à l'écran dans La Confrérie des Larmes.

Extrait : « - Du vin, du sang ; du sang, du vin ! J'ai vu des paysans qui, en levant leur verre, se signaient et se mettaient à pleurer en pensant qu'ils buvaient le sang de leurs fils. J'ai vu des champs criblés de cratères d'obus où les cadavres contorsionnés se confondaient avec les sarments de vigne. J'ai vu des grappes de têtes blondes, dont le jus abreuvant la terre avide serait un jour transformé en vin mousseux et mis en bouteilles. J'ai vu, dans le matin limpide, dans les vignobles calcinés de la Moselle s'élever des fumerolles pareilles aux membres d'un fantôme. Et partout, couronnée de diadèmes, de pampres et de fil de fer barbelés, la chair verte de la jeunesse fermentant à l'ombre, ignominieuse et boursouflée. Voilà pourquoi le vin m'enivre de chagrin avant de me faire sombrer dans l'oubli. Chaque gorgée me rappelle les essences humaines qui transmutent en lui et exacerbent ma tristesse avant de l'adoucir ». Ce texte souligne avec force le nœud de la fiction : un certain rapport entre l'ivresse du pouvoir, les privilèges qui en sont les agents actifs, et une propension de ce dernier à se nourrir du sang des anonymes, sans visage ni personnalité dans les sphères les plus éthérées.

Op Oloop poursuit par le dénombrement des croix dans les cimetières, s'essayant par le décompte , « en suivant l'ordre méthodique de la mort », de jeter « à la face de la civilisation » les cadavres broyés par la barbarie des armées et des gouvernants - « fonctionnaire de la tristesse ». Un des amis invités réplique alors : « La guerre est une belle et grande chose », et sa diatribe recouvre tout un pan du cinéma et des films de guerre tels que l'Amérique nous les envoie. Ce qui se joue dans son argumentation, c'est « la guerre sensationnelle », sa représentation, la gamme des émotions que certaine production en tire, un spectacle persuasif plus vrai que nature, le rêve (cauchemar) de l'héroïsme meurtrier fait par leur spectateur. Extrait : « C'est la symphonie héroïque du cinéma. Et les bruitages y occupent une place de premier plan en faisant entrer en résonance l'âme acoustique du spectateur avec l'explosion assourdissante des obus et le sifflement subtil des balles. La guerre est une chose magnifique, riche en effets et en trouvailles détonantes. Un bon ingénieur du son peut aisément surpasser l'impact fantasmagorique de la mise en scène. Le tonnerre l'emporte sur l'éclair. Le aïe de douleur sur la blessure ! La plainte du soldat moribond, gisant dans la boue d'une tranchée jonchée de cadavres, impressionne davantage que toute la souffrance exprimée par cent pages de Barbusse. Et que dire des pleurs à peine audibles du bébé oublié dans les ruines d'un village incendié ? L'âme la plus insensible se révolterait, Op Oloop, en entendant ton discours. La guerre est belle au cinéma. Dans la fiction les gens pleurent. Dans la réalité, ils souffrent. La fiction est une catharsis qui lave et purifie l'âme du spectateur par les larmes. » Heureusement et comme pour parodier cette prédominance du son sur la vision, le laïus sera interrompu par un pet sonore et inélégant.

Faut-il en appeler à la « violangue proétique » ? Op Op se tenir sur tous les fronts à la fois comme nous y incite Christophe Tarkos. Aller de film en film, d'oeuvre en œuvre, par bonds et y revenir dans une boucle...

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