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08/02/2014

1 - Lacrimae rerum

-«Alors pourquoi tu pleures ? – Je ne pleure pas ».

« Ce lac de larmes, semblable à la mer qui entoure l’île des Morts dans le tableau d’Arnold Böcklin, exerce un appel vénéneux comme une succion, sa vocation est d’engloutir » écrit le vieux maître, dans ce bel article, déjà cité : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document.php?id=1644.... Le vieux professeur y esquisse avec une clarté et un esprit de synthèse que nous lui envions une rapide histoire iconographique des larmes – motif récurrent et « éminemment cinématographique ». Elles incarnent ces contraires qui (sous)tendent le mouvement des images animées et leur impriment une certaine tension : entre architecture (sculpture) et musique (l’une finit le temps et ouvre l’espace, l’autre clôt l’espace et ouvre le temps). Manifestation des abysses et des profondeurs de l’âme, extractions de sentiments sous forme de gouttes salées, symptôme d’une vérité révélée de l’être, elles sont aussi, à l’opposé, une surface translucide, l’expression d’une transparence, un affleurement, une image écran : simple miroitement de lumière et d’ombre. « Au cinéma, on pleure beaucoup, sur l’écran et dans la salle. Le moment de la montée des larmes et de leur jaillissement dans les yeux d’un personnage est reconnu par les spectateurs des films comme celui d’une intense émotion qui peut avoir des effets contagieux dans la salle » écrit encore Jean-Louis Leutrat. Un fil ténu et tenu entre le film et son spectateur, entre ce qui est vu et celui qui voit. Olivia Ronsenthal en a fait d’ailleurs le socle des témoignages recueillis dans son livre « Ils ne sont pour rien dans mes larmes ».

Les larmes versées témoignent des résurgences, des sources qui irriguent le 7ème art, et l’affilie peut-être au tragique : à ce besoin de pleurer (sunt lacrimae rerum et mentem martalie tenagunt) qui lave le regard, retourne le visage à sa nudité, soulage (40% de stress en moins disent les psychologues en blouse blanche), et renvoie l’être à une certaine virginité (curieux « reset » expérimenté si souvent par l’enfant). Jean-Louis Leutrat le souligne encore : le cinéma est un accès toujours renouvelé à cette source d’émotion (quasi archaïque). Toujours renouvelé car en boucle, les larmes rouleront à chaque passage sur le visage de Nita (Supriya Chowdhury) dans L’Etoile Cachée ; elles continueront à monter, hachées en explosion lors du monologue finale, reniflées par Veronika (Françoise Lebrun). Chaque spectateur possède sa carte secrète de gestes, d’attitudes, qui invariablement l’émeuvent au plus profond. Dieutre reprendra, rejouera, pour lui-même, le monologue de la « putain », endossant un découpage comme un habit et des dialogues comme le chemin d'une intimité. Rosenthal, dans le dernier texte de son livre « Larmes », élucidera, pour elle-même encore, le pourquoi de cet « éternel retour », elle comprendra, enfin, le message dont elles sont porteuses : la part inconsciente (maudite) restée connectée à un non-dit du scénario des Parapluies de Cherbourg, et pourquoi effectivement « ils (les personnages) ne sont pour rien dans ses larmes ». A croire que les films sont véritablement des vallées creusées par le chlorure de sodium. Leutrat allant jusqu’à formuler cette magnifique hypothèse d’un cinéma capable de pleurer. - Lorsque le corps s’affaisse, perd de sa matérialité et fond, la larme apparaît. Il ne s'agit pas que d'une simple humeur mais il est question aussi, pour employer un mot de Schelling, de « corporalité spirituelle ». Lorsque deux plans s’enchaînent en un fondu, l’espace-temps et le réel se diluent, l’écran, soudain liquide, sanglote.

Il serait intéressant – alors, que la question de savoir où commence et finit le cinéma agite de nouveau le champ critique, rebattue par les innovations technologiques et la défragmentation des écrans dans les espaces publics et privés – d'analyser la prolifération des images selon une notion, peut-être forgée en son temps par Ricciotto Canudo, celle d’ « écranité ». Canudo fut sensible à l’unisson que représentait une foule de spectateurs, à l’abandon du corps social et physique pour – dans sa vision holiste d’un corps de spectateur unit et uniforme tel le corps du prolétariat – n’être plus qu’évasion, surface sensible en adéquation avec le film. Une conception proche de celle d'un art total abolissant le quotidien pour les puissances de l’imaginaire (c'est à se demander si le jeu de vidéo n’a pas réalisé ce rêve de substitution). A la foule de Canudo, s’oppose la notion de public, d’agrégat d’individualités. L’écran y revêt les apparences de la vitrine. L’explosion des interfaces recoupe en partie ces deux « fonctions ». La foule des écrans désincarne l’être pour ne plus en faire qu’un support, le dépersonnalisant au rythme d’une mémoire immédiate, de flux sur lesquels il ne serait plus que nécessaire de se brancher. C’est l’objet de ce livre stimulant de Valérie Charolles, Philosophie de l’Ecran. La philosophe en appelle à une philosophie de l’écran qui resterait à bâtir, notant, à la manière de Merleau Ponty, l’existence possible d’une traversée de l’écran, une capacité intacte de regarder : voir par la surface peinte, le sujet, les formes et les couleurs, voir par le plan, son étendue et sa durée. La goutte d’eau, la larme de cinéma – entre immobilité et mouvement, lumière et obscurité, matériel et immatériel – serait bien plus en ce sens qu’une métaphore, mais un exemple d’écran riche de virtualités multiples, et non plus l’aplatissement du monde aux dimensions d’un smart-phone. Elle en serait le visage, la nudité, l’essence : entre vérité illusoire et réalité mouvante de l’artifice : un réflecteur entre le sujet et le réel.

Et lorsque l’écran s’en tient à fixer les noirs, lorsque le cinéaste s’empare de la caméra et refuse obstinément de s’arracher à ce qu’elle filme - la matière du monde (sa nature spinozienne !) -, lorsqu'elle s'en tient, têtue, à l’enregistrement fidèle de la co-présence ; la caméra est, alors, l’instrument de ce léger tremblement qui laisse filer, au dernier plan, inconsolable (Straub), l’eau du ruisseau, le flot héraclitéen des pleurs, pour la lumière, vibrante, extraordinaire photosynthèse, pour la vie immédiate, si incertaine et par là même sublime.

 

man ray 1932 les larmes _t1.jpg

 

http://photographiesurrealiste.wordpress.com/2013/03/31/l...

 

aa

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