Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14/02/2014

"En attente"

Le Bal édite un recueil de critiques et de travaux qui tentent des mises en perspectives et des problématiques autour de cette question jamais autant actuelle «que peut une image?». Parmi elles, un article d’Eyal Weizman, «l’archéologie du pixel». Architecte de formation, les textes réputés de Weizman interpellent en ce qu’ils lisent des intentions et des blessures dans les constructions de Cisjordanie. L’auteur descelle des lignes de force de l’image véhiculée à un pouvoir, en associant les stratégies architecturales et les faits révélés à leur usage mortifère. Il est marqué par les négations et les réductions dont le peuple palestinien fait l’objet. Il arrive à rapprocher ce qui semble de plus en plus chercher le dédouanement de conduite, et accuse l’image prônée au regard de l’image et surtout de la réalité subie. Il met en parallèle l’architecture et l’image dans un politisation. Sans aucun rattrapage à polir les oppositions d’une espérance aveugle en l’avenir, ces travaux ont le courage de démontrer les intentions de domination d’un monde auquel on associe le terme de colonisateur, et ce à partir d’une étude précise des murs. Dans le mur construit pour séparer, il remarque l’avancée de la ligne «d’une matrice de contrôle permanent». Dans «les systèmes multicouches apparenté à la maquette d'un projet d'architecte», l’idée de «plier l'environnement à sa volonté», «pour établir de fait sur le terrain» une multiplicité de checks points. En remontant à la source des documents qu’il emploie, les mises en cause de l’architecte vont plus loin, et le regard qui lui ait donné de porter sur les documents aussi. Dans le texte paru dans l’ouvrage du Bal, l’intrusion en 2009 de l’armée dans la bande de Gaza est le détonateur d’une lecture de plus en plus critique, y compris dans son approche. Ce qu’il nomme «les pyramides de Gaza», ce sont des maisons attaquées aux bulldozers dont les piliers cèdent sur les côtés, mais pas en leur centre. Des maisons auxquelles les habitants n’ont même pas eu le temps de s’accoutumer, et dont il reste uniquement la stigmate d’un visuel. Les photographies qui étayent l’article, les photographies de «la destruction de la destruction», si l’on considère que Gaza avait déjà été attaqué, proviennent de l’autorité palestinienne, qui les répertorient, car rendant possible et justifiable un appel à la communauté internationale. Communauté qui arrive principalement par des ong, déjà rodés à officier sur ces images en tant que spécialiste, c’est à dire en tant qu’interprétant entre le sujet et l’objet. Weizman remarque à juste titre, avec amertume et mélancolie discrète, que ce n’est plus la victime qui parle, qu’elle est même masquée à l’image. Il explicite ce rôle de regardant, on réalise que c’est une question qu’il pose par rapport à lui-même. L’évocation du procès de Mendele (criminel de guerre nazi, procès en 1985) lui permet un autre développement à partir de l’image du crâne, non plus l’image du cerveau (Deleuze), mais bien le crâne, dans l'étrangeté de propos qui échoue à établir une vérification, et qui pourtant ne peut nier la réalité de la trace. Pour des avocats, des photos de crâne prouvent le visage, ils essayent de le faire le plus scientifiquement possible tout autant qu’à l’oeil, rien n’a l’air certifié. Le crâne doit prouver l’identité du mort, en même temps que la destruction, cyniquement de la part de l'Etat puissant, doit prouver l’absence de nation et rendre les corps à une impossible identification. L’article laisse supposer que la ruine n’est pas identique à la mort, contrairement aux paroles qui voudrait le faire croire. Que la volonté d’un Etat de mener une guerre par à coups contre des bandes de territoires, et de réduire donc les ruines (et les vies) à une absence de présence de l’altérité apparait clairement en une cruauté purement gratuite, non responsable. Nous le savions déjà mais l’intervention de Weizman amplifie les rapports. Et si derrière autant de destruction de bâtiments, il y avait la négation du visage, on ne peut plus dire que le rapport soit de métaphore. Le pixel serait envisagé délaissé de son mimétisme à l’image, pour rentrer dans une vacuité où la «destruction de la destruction» ne lui assure pas tant un message qu’une perte dont la redondance serait intenable. Le destruction d’une construction implique la re-construction. La destruction d’une destruction, la ruine d’une ruine préexistante, travaillent l’impossibilité d’une image, son absence en tant que telle à témoigner, plutôt le résidu en nombre, la désincarnation contre le nombre alors usé par l’autorité palestinienne pour répertorier et lancer l’appel, finalement toujours mal entendu par l’Occident. Quant à l’armée, c’est bien le crâne, l’en deçà d’une image, le rayon x de la mort qui est répété inlassablement. Le texte de Weizman a le courage de penser contre une origine, contre un milieu, et de ne pas seulement regretter par nostalgie de ce qui aurait été possible, une bonne entente, une aura que le haut de l’Afrique (mais précisément pas la Cisjordanie) aurait connu, le rêve souhaitable d’une coexistence possible. Les temps n’en sont pas là. L’archéologie de l’image sonde au plus fort la perte d’un rapport, les béances aux failles, les impasses. Dans la lignée de la phrase d’Elias Sanbar, apportant une précision à des propos de Mahmoud Darwich: «ce n’est pas du tout pour valoriser la défaite; il dit que dans la perte il y a infiniment plus d’humanité que dans l’accumulation des victoires. C’est peut-être le sort qui nous a été donné de vivre. Mais il faut bien comprendre que nous n’aimons pas être des victimes; le statut de victime nous le laissons à qui veut l’endosser». On situe l’archéologie du pixel souvent à son surgissement technique. Le replacer dans son contexte de conflit, le situe déjà dans les spectres des guerres et dans des incidences de réel, fut-ce par la perte des images, en traces irréductibles. Son statut ne se démarque plus de sa manipulation, de la négation répétée mais aussi de ce qu’il reste de signe, proche de l’illisible ou du mortifère, la possibilité d’accumulation, du fantôme du visage une présence qui hante, et relance. «La politique prend naissance dans l’espace qui est entre les hommes» (Arlette Farge citant Hannah Arendt, au sujet du travail de Valerie Jouve en Palestine). «On me demande pourquoi j’aide les Palestiniens. Quelle sottise, ils m’ont aidé à vivre» (Godard, 20 an 10). 

 

 

Delisle04.jpg

 

petits-cailloux-valerie-jouve-L-RCPmBz.jpeg

 

(Delisle/Jouve)

 

fb

Commentaires

Merci pour cet article, avec des journées pourries comme aujourd'hui, ton blog m'a bien occupé :-)

Écrit par : Anonyme | 15/02/2014

Les commentaires sont fermés.