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24/02/2014

Mnémothèque

Des profils de réseaux sociaux continuent à exister après la mort d’un "titulaire de compte". Ressemblant sensiblement à la surface des tombes, les murs d’expression deviennent les lieux des souhaits en rapport à l’éternité. Des pratiques ritualisent la disparition par l’intermédiaire de mnémothèque qui rythme les images en laïus de deuil. Les cimetières italiens présentent sur chaque tombe le visage du mort, généralement jeune au faite des traits qui séduisent ou se tiennent, ou alors dans l’âge très mur, cette fameuse tête âgée qui prend la place pour longtemps. Mais le mur facebook (ou autres) doit constituer sa mnémothèque aussi de l’instant accessoire d’une tartine welsh mangé devant un match de rugby. Des doubles d’éternels, accessoirisé à l’extrême d’un instantané. Les usages vont même plus loin; il est proposé désormais de recomposer des éléments épars laissés par le disparu. Mort mais médiatiquement vivant. Voix et images rentrent dans des associations post-mortem, qui implique des doutes, des tensions sur les décences, la prévalence des synthèses combinatoires qui s’opposent quelque peu au «montage de la vie effectuée par la mort», à cette idée, en deçà du jugement, de noble face à des fragments différents. Double informel en errance, comme si le bazar avait définitivement pris les choses en main. 

 

La technique en prend toujours pour son grade, en procès de sorcellerie. C’est plutôt son usage, dans une perspective opposite au tragique, qui assoit une valeur établie, la vie identifiable remise en jeu dans des associations virtuelles, photos et vidéos dans le grand bain, l’image désincarnée ayant droit au délai. Quid «du sens cruel de la réalité»? Dans la mnémothèque du réseau social, la vie devient l’attribution de valeurs toutes faites, reconciliation avec le temps qui passe, culte de l’authentique avec la voix et l'image dans de nouvelles combinaisons. La science fiction n’est même pas ambitionnée, il s’agit juste un double qui à la longue doit se révéler plus ennuyeux pour l’avenir que le moindre embryon d’hétéronymes. Cette vie numérique, c’est la vie attendue et projetée (du style des morphings «à quoi ressemblera votre visage dans 20 ans?»), du procédé pris de cours si je décide de m’arracher les dents ou de les inverser dans une contradiction intempestive burlesque (Jerry Lewis). Le souhait d’éternité correspondrait à une sorte de croissance infinie, inventoriant des formes de reproduction comme quelque chose de programmatique, Eterni me. Lorsque certains courts métrages de David Rimmer dépendent de programmes de machines digitales, ces dernières sont sous le coup de la volonté. Dans l’idée des nouvelles applications, il y a l’idée de maintenir la mort, à un état d’entre deux, à un coma artificiel partant de la mort cette fois-ci. L’éternel, en bulle spéculative de retours. La croissance, au delà des données vitales, en nouveau repère d’une adoration. La survie, une affaire de fichiers joints en combinatoire, la «trouvaille heureuse» d’un supplémentaire, assez semblable au gimmicks de générique qui n’en finissent plus dans certains films d’animation, «le meilleur, c’est la fin», du sur-rire un peu forcé, et surtout après la fin. Les programmes répercutent l’avis, à-vie, dans des systèmes de foyer, la salle se constituant en public répondant. La conformation du programme l’emporte à ce que Moullet notait justement de Fritz Lang, précurseur de  cet usage technique dans certains de ces faux rêves, du trafic après la mort, en modalité synthétique, victorieux non pas de la tombe mais s’exprimant du dedans: «Enfin, l’idée d’arrivée (pour vivre, l’homme doit s’adapter, se confondre avec le décor de ce monde vide et indifférent) est facile à critiquer, non pas en termes moraux qui laissent la part belle à l’arbitraire, mais en termes artistiques. L’ultime stade de son expression, et le stoïcisme constipé qui le caractérise, font place à la monotonie de l’Irréel auquel l’Idée devait logiquement aboutir. Ne reprochons pas au concept langien d’être vieillot ou réactionnaire, reprochons lui de tendre vers la négation de la vie, et somme toute de la réalité». Les identités puzzles sont rejouées dans le propagateur d’images, dans le sens d’une programmation d’une économie qui irait même jusqu’à surjouer sans la moindre contrariété, cette monotonie.

 

 

Les programmes des journées de la Chinoise, récemment remis au jour dans une pièce à Bobigny, montraient comment critiques, analyses, affirmations participaient d’une reformulation de la politique ouvrée à une quotidienneté. Non pas que la politique soit en soi le maitre mot, ou l’esprit absolu par lequel il faille passer, mais naturellement, comme une exigence, une courtoisie, une façon d’être courtois, cette ligne de courtoisie derrière laquelle on dit maintenant d’attendre puisque on nous dit qu’il y a trop de monde. L’attaque de François Chevalier, la société du mépris de soi, de l’urinoir de Duchamp aux suicidés de France Télécom, reproche à la Nouvelle vague d’avoir fourni des êtres inaptes à se défendre dans le milieu du travail, des êtres évasifs, sur lequel les ressources humaines n’ont pas manqué d’affuter leurs incisives. Pour nous qui avons la nouvelle vague au coeur, le coup est rude de voir ainsi rapproché l’étude de l’emprise de servitude, ses adhésions et ses effets, et ce qui pourrait faire office de dehors à ces prises, l’inaptitude à rentrer dans le mécanisme, précisément la nouvelle vague, surtout une façon de lui tenir tête pas seulement dans la lutte, mais dans l’existence même. Antoine de Baecque propose une lecture plus incarnée dans l’histoire, des passages pourraient s’opposer à ceux du livre de Chevallier, surtout lorsqu’il évoque la qualité «furieuse» des postures de tournage. L’attaque de Chevalier se pétrit de l’oubli des cellules constitutives d'agencement, que l’on voit passer et prendre la parole dans la Chinoise, certes qui n’est plus vraiment nouvelle vague dans l’optique de de Baecque, puisque s'arrêtant vers 1962, mais coordonné à elle dans son devenir. Des réunions sont filmées dans une durée d’appartement, ou pour la pièce dans un espace précis et ces réunions paraissent ni représenter une génération engendrant sa répression, ni représenter le surréalisme des années 60 entretenu par Breton de supprimer la conscience pour supprimer le néant, mais plutôt engendrer une jubilation, de mots sur les murs et de flingues derrière des livres, de choses en train de se faire face aux tendances actuelles ou aux vies qui se font, de «confronter des idées vagues avec des images claires». La pièce de théâtre, reprenant la partition du film, travaille les fragments: d’un temps, surgit lentement et se recompose, minutes par minutes et presque pixel par pixel, dans une fascinante chorégraphie, l’image fantôme du film, «en Zone», à être là d’un présent. Contrairement à l’idée de la société du mépris de soi, la reprise ne se love pas dans une enclave, comme la nouvelle vague n’a pas l’air de trop se lover sur soi, de même ce n’est pas les souvenirs qui comptent, souvenirs dans lesquels s’enliser comme dans le roman de Pynchon Vineland, où une ex militante d’un collectif cinéma, finit par se ranger dans un maquis indolore pour ne plus être recherché. L’idée de la Chinoise est prolongée d’une parole errante, d’une parole continuée déjà par le réalisateur dans ce qu’on connait un peu de lui, «ils font des oeuvres alors que, par un travers de mon esprit, je ne parviens pas à sortir des tentatives», parole qui fait sienne les mots de Gatti, présent il y a peu à Beaubourg pour projeter le lion, sa cage et ses ailes (dont il faut dire le regret de l’avoir manqué), «c’est à dire un homme nait bien avant son jour de naissance et quelquefois il meurt bien après le jour de sa mort». Le vingtième arrondissement parisien donne au nom d’un de ces théâtres le nom de «théâtre de l’opprimé», en hommage à Boal, «théatre de langage porté par les exclus du langage», où est constamment mis sur le grill en réponse à la question d’une économie "y-a-t-il une vie après la mort?" la question d’un film de Michel Khleifi, la mémoire fertile, provenant précisément de ce territoire physique mais aussi mental de la Palestine, "y-a-t-il une vie avant la mort?" où la tendresse, assez rare, le discute à la mort, mort programmée, souhait du pouvoir, et avec une réalité qui est plus que jamais le propre de l’idée de filmer un maintenant âpre "la vie est un miracle d'impuissance". Le «programme» de La Chinoise (ou le «qu’est ce que je peux faire?») prend des allures de réelles méthodes, avec une pluralité en jeu, des sens physiques et des images en tension. D’ailleurs on ne lit pas le programme pour aller au cinéma (le propre du médiatique), mais on se tient informé des sorties, dixit le Mépris en passant. C’est que la critique de Chevallier, qui par ailleurs dans la seconde partie du livre se présente en étude juste du milieu du travail, des invivables et des suicides, idolâtre davantage la pratique de l’art contemporain, l’idée du «tous créateur» très logorythmique des macintosch, et des programmateurs sans soi, en réaction contre la société dont il faudrait se sauver individuellement. Face à ce crédo de création comme une forme uniquement de réaction, qui remet un coup de pression sur ce qui a raté dans, ou de la vie, l'attitude n’aide pas vraiment. Il y a l’idée de prendre la parole, mais decontextualisé, et de finalement s’adresser uniquement à l’art, fort de places vides et de prédicat absent. Sans doute, nos facultés nous permettent-elles juste, et encore dans le meilleur et très rare des cas, d’annoter («annoter de la philosophie» WB) d’annoter l’image, non la recouvrir de réappropriations parfois malvenues, croire en l'épreuve du peintre, pour les rêves et les films, « en se détournant d’un bon tableau, il faut pouvoir le revoir comme s’il était encore devant soi», essayer le mot sur ce creux, l'image fantomatique et échapper à la paralysie ambiante. Les mots et les images trahissent peut-être, mais dans l’image aussi existent des détails de ne pas fermer une porte alors que c’est marqué en gros de la fermer, qui échappe aux données qui seront toujours là pour cataloguer en portrait officiel du déjà mort, à juger de la mort avant même qu’elle advienne. Donc de ne pas fermer la porte, de filmer des ombres en attente, et ces yeux de drh, qui sont aussi d'une femme: 

 


Offre d'Emploi - Jean Eustache par manugin

 

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