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27/02/2014

Irrattrapable

Dans deux automnes, trois hivers, une fille (Amélie), un peu moins véloce que les autres, monte moins vite une côte enneigée par laquelle la ballade de quatre amis passe. Du coup, le paysage admiré par tous lui parait moins remarquable, en regard de la peine légèrement occultée par ces compagnons d’aventure, et surtout par son ami (Arman) pétri du panorama. La scène saisit la fêlure, qui passe dans l'évitement de faire comme s’il n’y avait rien eu. Pourtant, il est dit, dans le dédoublement de la narration face caméra, qu’il y aura eu un avant et un après cette montée, que le film rend dans l’imperceptible d’une  humeur explicitement mis à jour. Le regard ne rattrape pas les apparences, est prolongé du comment faire avec, presque une étape dans la relation. Une amertume de petites coupures se dévoile de ce que le temps laisse, dans la bulle du train qui repart, où affleure des regards  et sourires un peu vagues, une ombre sur la spontanéité absolue d’être dans la toccata que l’on entend si souvent dans les films américains, de la fusion de la relation enthousiasmante. L’imperceptible, si fugace et volatile, est en dramatisation, comme seul le peut le cinéma, en particulier ce film. La perte de regard se sent en perte de croyance, du mépris même léger et presque inaudible, dont la séquence entame de tenir cette fêlure à rien qui ne pourrait la sauver, mais à sa douleur d’avoir lieu. L'irrattrapable n’est pas en soi que le résultat d’un moment, il est approché dans l’après à travailler cette grâce un peu moins accordée, une grâce légèrement mais fatalement désaccordée. Le détail ne tue pas, il est porté à un comment du maintenant. Ce n’est plus aux personnages, l’un ou l’autre, de donner le pardon, ou de rattraper la situation. D’autres films actuels travaillent ces pertes de regard, en plans de ces faux dormeurs dans les films d’espionnage qui font croire à des personnages qui paraissent dormir, pendant qu’une femme se lève dans la nuit, un oeil s’ouvre sur l’oreiller, ou bien plus en profondeur en performance d'art contemporain, de ces pertes d’amours qui font partir dans des logorrhées qui oublient le moindre souvenir amoureux, pour des impasses aux rythmes coupés de composer des onomatopées qui pourraient s’entendre à l’infini, l’initial disparaissant sous la performance de la discute amère. Deux automnes, trois hivers, montre le désaccord en variation, que ce soit d’une personne face au monde, ou à l'intérieur d’un couple, ou à travers de qui a changé, ou face à l’impossible de changer, il le fait via des surfaces vitrées occasionnant des reflets d’e(a)ntre, et aussi par le regard des amis, qui est finalement le plus puissant regard. La trajectoire du film, dans son parcours, est similaire: il est fréquemment projeté dans des cinémas précis et était très récemment projeté dans le lycée où avait grandi Betbeder, avec lui, au milieu des regards connus, ou d’autres oubliés. Il chemine ainsi depuis plusieurs mois, «il court, il court». Continue son bonhomme de chemin, y compris, pour être à la page d’un cycle à Beaubourg, dans la mémoire de ces spectateurs, vivant entre oubli du temps et retour, faux souvenirs, «éclats d’oubli», éclats de verre coupant, plus que recouvrance de l’oublié. Même le spectateur perd son latin, désapprend la langue morte du sens de la loi (Chris Marker et la détestation du latin comme langue des lois) pour la réapprendre, ou plutôt ne jamais l’apprendre autrement que par coeur, le latin de la poésie incarnée, une des langues rêvées par Godard dans the old place. Face à ces regards qui tombent ou précipitent aux chutes, face à la stupeur, il est plus difficile d’entendre que l’oeil jouit au cinéma ou alors dans le sens de Bataille de perdre son objet. Dans le fragment d’un titre de livre qui laisse un peu perplexe, l’esthète ascète se signale, celui qui déambule d’oeuvres en oeuvres, en fin connaisseur des tendances et du marché, en gourou des émotions habitées de l’intérieur. La contemplation a son régime d’oeuvres. Le titre conceptualise le regard à l’oeil de l’esprit, le coup d’oeil, la lampe de l’esprit très hégélienne. Laissant de côté l’omniscience du maitre oeil avec son cortège de reproches, deux automnes, trois hivers place sa maitrise et la douleur à faire voisiner le regard et ce qu’il n’a plu, surtout vers la fin du film. Il est sur les mêmes rives que ce que note Daniel Arasse pour certains tableaux: on n’a rien vu et «on n’y voit rien». Rien des circonstances et des retrouvailles convenues. Comme si la durée engageait à voir avec d’autres yeux. Et la vraie surprise est aussi cet après de l'irrattrapable, reformantant ce qui semblait être définitivement perdu, un sens visible et une croyance au réel, malgré tout ce qui peut aller contre. La philosophie attriste, «la philosophie ne sert pas à l’Etat, ni à l’Eglise. Elle ne sert aucune puissance établie. La philosophie sert à attrister. Une philosophie qui n’attriste personne et ne contrarie personne n’est pas une philosophie» (Deleuze). Le cinéma l’est tout autant, s’il ne s’adresse pas qu’à l’oeil de l’esprit, mais aux yeux sans visage, le visage se jouant en tant que forme de cette vision. L’horizon est perdu, le rideau de fer tiré (définition du cinéma par Kafka), le réel non à son obligation de plaisir, mais bien «résigné à rien d’autre que la vie, autant que résigné à la cécité» (Borges). «On n’y voit rien» soudainement dans la fille du 14 Juillet, on éteint la lumière, reste le noir et les feux des cigarettes allumées, la flamme chantante, on attend dans le noir, «le rire voltige autour de lui, comme une nuée colorée...». Dans un film de Delphine Gleize, Carnages, Jacques (Jacques Gamblin) trouvait un oeil de taureau sous sa commode. Cela ne l’effrayait pas tant que, l’oeil tenu dans la main, perdu pour le coup littéralement, semblait lui ouvrir une dimension à l’étrange, tout aussi imprévu que d’avoir cinq enfants d’un coup d’un seul. D’un oeil, lorsque l’on ne tourne pas de-à tomber par terre, on ne voit plus avec les mêmes yeux.   

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Un plan/un mot/ un regard emporté, un poème vidéo:

 

 

http://www.lauralisavazquez.com/post/74610977518/nioques-12 

 

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