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16/03/2014

Soleil / Prolifère

Wiseman réussit un grand film pour «At Berkeley», tout le monde est d’accord. On a l’impression, au bout de sa durée, de se sentir au plus proche du porche d’entrée, de passer et repasser dessous, au gré des jours, d’être plus libre encore qu’un étudiant de vaquer d’un cours à un autre, ou de longer ces vastes étendues universitaires nimbées, à l’accès ouvert. L’incarnation d’une temporalité est toujours stupéfiante dans les films de Wiseman, là elle est entreprise aux problématiques des difficultés qui pourraient faire péricliter l’institution, et ce que représente cette institution en regard d’une Histoire. Mais aussi à revers de ce qui est souvent la patte du maitre, se signale une solitude, de plus en plus  attaquée et au délétère spectral, traversant les plans, par quelques visages, semblant de leur mouvement s’isoler de l’ensemble: un visage un peu hagard et sans âge dans la bibliothèque, une étudiante qui prend la parole seule pour essayer de démêler si ces études vont être financièrement parlant possibles, un homme d’entretien au loin face à l’immensité de terrains dont le budget alloué doit réduire le nombre de machines et d’hommes pour s’en occuper. Si le regard est plein d’hommage pour les assemblées «conseils d’administration», pour tous les efforts apparemment réels entrepris pour que l’institution continue à exister, dans le plan semble aussi persister des doutes quant à l’avenir, viable ou déjà soumis à une pression mortifère, de telles ou telles formes de travail  et de perceptions d’avenir. Et malgré ce soleil splendide sous lequel lézarder, et même si la générosité de regard est indéniablement transmisse, l’avenir se pose en jour après jour avec de moins en moins de vivres à bord, au risque des réductions que l’on sent dans les discours des «conseils» à un possible, et c’est bien là le problème, toujours la résilience en option. Le double mouvement surgit du montage, recèle d’une inquiétude qui prendrait visage, ces visages silencieux et passant dans les lieux, à contrario peut-être d’un discours ambiant assez serein. La ritournelle habituelle de rentabilité a l’habitude de se chloroformer d’insensibilité, quant elle ne trouve plus sa dose d’équilibre. Il n’en est rien «at berkeley», les portes ouvertes sont bel et bien cette façon de passer l’entrée, au style digne de l'habitation californienne d’une famille aisée abritant un vaudeville que vient contaminer Charlot d’une apparente naïveté. En même temps, le «conseil des sages» s’engonce, de par des réalités mondiales rappelées comme des faits,  dans «l’enfoncement dans le temps sans issue». Gori, citant Canguilhem: «Il y a de même une prolétarisation de l’homme (politique), qui voit sa décision, sa responsabilité, confisquées par les exigences sociales de l’économie et de l’opinion». Pris dans le rouage, l’apparence se débat en attitudes à garder la face, en garde fou, souhaitant échapper au pantin, paraitre le rempart face à ce qui s’insinue plus vite que l’ombre. Les rattrapages surenchérissent. Sous une apparente quiétude, des mouvements, des pensées ont l’air de se fâcher, à travers un dispositif de tournage qui les relie non frontalement mais dans l’exposition de leur coexistence. L’équilibre est le souci du capitaine, directeur de la faculté, selon «le sens de la nécessité», d’une densité du sérieux, mais qui pourrait être vite moins sympathique. L’aura qui parait se dégager de Berkeley provient de l’exploit (enfin particulièrement explicite dans les discours du conseil en autocongratulation) que tout tienne, encore et malgré tout, et parce que beaucoup d’amour abonde de la part de ceux qui y circulent, y ont vécu, ont participé à son histoire. Une souffrance est tenue, des initiatives valent le coup. Le dehors intrusif des données est reconnu à sa forme permissive. La chute qui se rétablit de justesse éloigne la volée de bois vert: l’institution n’a pas peur de se briser, elle est maintenue à flot par sa vigilance. Est-ce le seul développement du film de n'être qu’attentif à ce point vecteur dans l'écoulement, fragile mais avançant années après années? Il nous semblait important aussi d’entendre ce qui «à l'intérieur de l’antre» fait partager une autre dimension où le doute est ce que le cinéma transmet du visible, par l'intermédiaire de ces visages esseulés, en errance libre dans les plans. Les discours se disent à  leur courage, que l’université continue à tracer sa route comme elle l'étend malgré tout. Il y a les halos modernes d’affects, avec aussi l’imperceptible de ce que le déroulé des conversations enregistrés happe trop vite, face à ces plans où l’on a l’impression de fantôme à porter de mains, heureusement encore existant, dans l’idée large de l’université, mais aussi menacé, engrangé dans un rouage, d’une considération, et non sauvé d’une volonté affichée même d’aller à contre courant. Et Wiseman s’attache habilement, sans que cela soit une critique de représentation, à des tensions, des décalages entre un réel menacé et la fiction de l’exercice d’un équilibre. Il passe d’un cours à un autre, rapprochant des univers différents. Les séquences sont des ensembles entrecroisés à des échos, et à des déjugements, dysphonies, accords parcellaires. Aussi le film passe dans des pas, il y a de l’imitation à vaquer sur les lieux, entre collectionneur de détails et cahier d’étude. Dans la préface de l’Amérique évanouie de Sebastien Clerget, il est rappelé le point de frottement entre le paysage réel américain et la fiction souvent complètement altérée qui s’en dégage. «At Berkeley» parait comme une trajectoire aléatoire dans un paysage. Le geste intéresse le contemporain, dans la retenue de ce qui file, et face à ce qui retient. Faire un voyage avec du non voyage (Clerget) de l’archive avec de la non archive (Wiseman) (du poème avec du non poème (Miron, Pena)), trier des heures de documents pour que cela ne soit pas qu’un chaos, altère une langue de données qui masque aussi un pan du réel qui parait autrement advenir par rapprochement de séquences, en lutte avec la matière, avec la matière économique ou vitale d’un environnement, hors donnée. Le procès en rêverie des décrochages (Walter Mitty), le temps à rebrousse poil d’un autre, touchent le regard à ce qu’il pourrait advenir, là où il n’est plus souvent qu’oeil pour oeil cloisonné au milieu d’une table. Au chaos, une communauté de choses, le faux mouvement en instance de rapport. On a l’impression que le film rend le possible d’une démarche, mieux, permet de croire en un mouvement plus qu’aléatoire, aberrant, une alliance improbable du temps.  A la marche forcée et identique, la projection en prolifère.

 

 

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(dernière photo: Marion Dubier-Clark)

 

 

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