Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14/04/2014

Comme des chiens

Le chien : plus vieux compagnon de l’homme. Plus vieux compagnon de l’homme à égalité avec le serpent ? Il se raconte que le diable, ou les esprits – les djinns – se manifestent sous la forme d’un chien noir. Etre chien est une métaphore tout autant qu’un symbole. Ce qui est certain c’est que le genre canidé goutte peu les grandes théologies monothéistes, lui qui dans le quotidien des humains affiche l'animalité et sème le trouble. L’archange Gabriel refusa d’entrer dans la maison d’un prophète au motif qu’un chiot s'y était réfugié. Le Christ, à la table de son banquet, tolère à peine qu’aux chiens (les païens) reviennent les miettes – il y a des priorités, des mérites, des hiérarchies établies par la foi : les chiens ne doivent pas manger dans l'écuelle de leur maître, ni le pain des enfants de la communauté des croyants. L’homme éclairé, l’homme des tables de la loi, n’est ni Job, ni Noé, ni même Booz ; il a la vue claire, il sait distinguer des échelles dans l’ordre du vivant : il classe selon une morale, selon une connaissance de ce qui est bien et mal. Qu’il n’y ait pas, dans les faits, de pur et d’impur dans la nature et hors de lui, peut lui importe, tant qu’elle se lit au rythme des pages de la révélation dont il est porteur. Le chien serait alors ce lien entretenu avec la part animale, avec la part supposée instinctive et basse de l’humanité, ajoutée à des sentiments hors de toute noblesse – hors libre arbitre – à savoir la servilité : des liens, qui, du maître aimant à l’animal tenu, détournent sans-doute de l’adoration du Dieu unique au profit d’un pouvoir profane. Le maître ne joue-t-il pas – comble de l’hérésie – à être dieu avec son fidèle compagnon ? Gare à celui qui est comme le chien.

L’image du berger est autrement plus valorisante – gardeur d'un troupeau d’âmes blanches et paisibles, innocemment dépendantes de leur guide. Une croix à porter parfois, pour celui qui soulève (Les Saisons de Pelechian, l’iconographie de certains chapiteaux romans) à bout de bras le corps de l’animal : un effort sacrifié, consenti, afin que la brebis revête les attributs annociateurs de l'immolation. On a là un don et non pas ce rapport torve aux senteurs de souffres mêlées de poils mouillés et de terre retournées qu’est le dressage. Manipuler la carotte et le bâton est un acte de compromission avec une réalité matérielle et prosaïque (se faire obéir impliquant une zone de non intelligibilité, une zone autre, glissante, échappant toujours à l'emprise de l'intelligence humaine) et une perpétuelle politique de négociation ; le chien, la queue entre les jambes où les babines retroussées est aux ordres, miroir de l’opacité de nos comportements et de nos âmes – : un diable capable de fourberie certes, mais le reflet de nos attitudes. Il est vrai que nous ne connaissons pas encore de chats policiers ou de « chats allemands » (dans une œuvre de 2002 – In Order not to be there – Deborah Stratman filme en caméra infrarouge un chien de garde aboyant, se ruant vers l’objectif à peine retenu, la gueule ouverte, chien de l’enfer et véritable agent du cauchemar des nuits sécuritaires).

Exemple de soumission, l’animal occupe un intervalle entre le civilisé et le barbare, entre la société ou la bonne compagnie et les amours chiennes ; il est le représentant d’une frontière au bord de laquelle les certitudes identitaires se confondent, un miroir dans lequel se reflète une sociabilité parfois malsaine. Dans le dernier film d’Alex Van Warmerdam, Borgman, de longs lévriers ( ?) précèdent (incarnent – le doute est laissé) les « démons » sortis de terre et qui semblent investir la quiétude bourgeoise, usurper – en parasite – les vies (soulignons une troublante proximité de thèmes et de mise en scène avec ce petit bijou signé Melvil Poupaud et intitulé en miroir sans tain Melvil). Du point de vue de l’éthologue, la dialectique du maître et de l’esclave se renverse aisément et le toutou à sa mémère, au gré des manipulations génétiques et des créations de races en fonction des marchés (aide de camp et de chasse, animal de ferme puis animal de compagnie), apparaît bien comme une incarnation des figures inquiétantes du parasitage dont le mode d’être et d’évolution, serait d’épouser la condition humaine à la manière du rémora sur le dos du requin, de la tique ; et ce pour mieux figurer aux pieds de ses gisants. D’ailleurs, si on en croit Clifford Donald Simak, la civilisation pourrait bien finir par appartenir à notre vieux compagnon.

Il est clair que nous sommes – en puissance – des chiens. Nous le sommes aux pieds de nos maîtres (les chefs de bureaux qui s’emboitent à l’infini), nous le sommes quand nous laissons venir à nous les chiennes, nous le somme lorsqu’en rage, nous tirons sur la laisse de la force publique et des hommes en armes, nous le sommes tout autant, lorsque, homeless, la comparaison surgit, spontanée, sous les plumes, alors que certains - des semblables pourtant - campent aux marges de la société bienséante, l’apparence miteuse de chiens errants. Qu’elle est alors la place du chien ? Certainement entre la terreur qu’ils inspiraient à Rimbaud (la crainte pour ces peaux et tissus mis à sécher) ou le souvenir mélancolique des jappements nocturnes se répondant comme une musique dans la nuit de Marrakech pour Emmanuel Hocquard. Plusieurs documentaristes – programmés au dernier festival Cinéma du Réel – ont ainsi posé leur caméra au bord du monde : Les Messagers de Laëtitia Turia et Hélène Crouzillat (témoignages de migrants), Sauf ici, peut-être de Matthieu Chatellier (portraits pris au vif d’une communauté Emmaüs), Trois Cents Hommes d’Emmanuel Gras et Aline Dalbis (huit clos tourné dans un centre d’accueil et s’enfonçant dans la nuit des oubliés, des laisser pour compte, au bord de la démence) ; mais c’est sans doute chez les burlesques que l’on trouve le regard le plus limpide sur ce terrain vague ou bout de trottoir qu’hommes et chiens se partagent.

critique-une-vie-de-chien-chaplin1.JPG

Trois longs métrages sortis à peu de distance évoquent ce compagnonnage et cette figure métaphorique. C'est eux les chiens d'Hicham Lasri outre de témoigner de la vitalité du cinéma marocain, propose sous la forme d'un film présenté comme l'extrait brut des rush tournés par une équipe en reportage et en dérive une coupe de la société marocaine ; le film empruntant pour se faire l'oeil et les traces d'un homme sans mémoire (sortant de prison suite à la répression des émeutes du pain en 1981), d'un homme livré à l'état de chien errant. Le personnage interprété par l'incroyable Hassan Badida ne tient pas en place : il part sur la trace d'effluves qui sont autant de résidu de sa mémoire, obligeant les journalistes à le suivre jusque dans la zone, jusque dans les terrains vagues et autres non-lieux dans lesquels et devant lesquels s'envolent une volée de gamin, toute la vitalité de la rue mais aussi des migrants en transit. Qui sont alors les chiens ? La question posée est brûlante pour le pouvoir interpellé ; pourtant devant son audace (l'ivresse, les amours clandestine, l'illicite), le scénario recule laissant au média (la télévision) le dernier mot : celui de la reconnaissance et de la réconciliation. Le chien alors ne mord plus : il est un homme ordinaire.

De chiens errants, il est question également dans le sublime et dernier film sorti à ce jour de Tsai Ming Liang. Ici ils ne sont pas mobiles. Dans l'espace défait d'une construction monumentale abandonnée des capitaux, ils stationnent – lares de ruine -, hiératiques. Les obsessions du réalisateur taïwanais (les trous, les architectures détruites (en larmes) – un monde tendant vers le déluge, se diluant) se déploient en de longs plan-séquences ne tolérant pas (à une exception près : les deux plans finaux) le champs contre-champs, s'obstinant dans le refus de toute réciprocité. L'errance est maintenue à/sur l'étendue du plan. La famille déclassée, à la rue, est dans l'impossibilité de « raccorder » (de se rattacher) à d'autres formes, à une existence construite sur les échanges (relation affectives et marchandes); la cellule familiale est autarcique, elle s'organise en parallèle, en parasite, les échanges dès lors sont vécus littéralement comme dévorants (la fabuleuse scène de dépeçage d'un chou anthropomorphe). Et lorsque le face à face est possible (la dernière séquence), ce n'est pas non plus dans l'affection partagée en vis à vis (l'homme tient son souffle dans le dos de la femme) mais contre un mur support d'une image : la fresque d'un autre champ pierreux et ruiné. « La mélancolie est l'affect du monde bouché » écrit Laurent de Sutter à propos d'Une sale histoire d'Eustache. Mais de l'inertie de ces chiens sourd une puissance repliée qui semble n'attendre que la fin de la saison des pluies pour s'éveiller – une bête tapie dans « le court-circuit du monde » que serait le trou. Des chiens-anubis seraient alors enfin prêts à guider les hommes au travers des enfers de cette « cosmographie invivable » de notre modernité. Des chiens stalker, des Buck prêt à courir à perdre haleine dans un plan-séquence d'Audrius Stonys et que l'on retrouve par exemple avec émotion de nouveau Dans la fin du règne animal de Joël Brisse.

A priori, il est difficile de débusquer une référence au chien dans L'étudiant de Darezhan Ormibaev (réalisé en 2011). La vision d'un pays où règnent conjointement un libéralisme sauvage, un clientélisme, une corruption alliée à un régime autoritaire n'est guère plus joyeuse que le monde de Tsai Ming Liang : les mêmes autoroutes, les mêmes immeubles flambants neufs ou en construction – tours de Babel déjà vaines. L'adaptation de Crime et Châtiment de Dostoïevski est rigoureuse, méthodique, tenue en un découpage serré qui porte l'influence de Bresson. L'assassinat de l'usurière est remplacé par celui de l'épicier (les « révoltes de la faim » sont devenues invraisemblables dans ce monde sans lendemain et privé de possible). L'élan altruiste (l'amour) est incarné par une jeune sourde et muette – elle personnifie la situation d'individus sourds et incapables de se fédérer mais aussi la compassion sans bavardages et hors trafic d'influence ; une figure féminine opposée clairement à celle de la starlette qui ouvre le film par une image narcissique et autiste d'un désir consumériste réservé aux meilleurs : aux plus offrants et à la force. Houellebecq, en réponse à une journaliste qui lui posait la question d'un roman dont le narrateur serait un animal, disait : « Quand je vois les chiens attachés à l'entrée des supermarchés et qui attendent leur maître, je me demande comment ils voient les passants qui entrent et sortent. C'est difficile à faire mais c'est intéressant de s'entraîner à avoir leur regard, à éprouver ce qu'ils ressentent en voyant les humains s'agiter. Il y a beaucoup de choses que les animaux ne comprennent pas. Pour écrire, il faut être comme ça, dans un état de semi compréhension. C'est un état d'esprit poétique. En étant séparé, on voit les choses de façon un peu étrange. Dans le meilleur des cas, je me sens comme ça, loin de l'humanité. » L'étudiant d'Ormibaev pourrait souscrire à de tel propos – est-ce cet abîme qui s'ouvre à son regard après son double meurtre lorsqu'il s'arrête fixement devant le véhicule de l'une de ses victimes (il en oubliera le pourquoi de son crime : le pain, la frustration de la satiété) – pétrifié d'horreur devant le mouvement pendulaire d'un petit chiot de plastique posé sur le tableau de bord ?

 

aa

Les commentaires sont fermés.