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16/04/2014

Braise parmi

 

 

Qu’est ce que la dernière d’une première? Participer à une première, soit, c’est souvent le gage d’une oeuvre présentée avec diligence, dans l’esprit d’insister sur un engagement, ou au gré du moment, selon la réflexion de Patwardhan sur la préférence vers ce qui vient de naitre «quel est votre film préféré? - Le petit dernier». De l’autre côté, assister à la dernière n’a plus sa place au petit écran avec Eddy Mitchell écumant des cinémas contre toute idée de réhabilitation; la dernière est, maintenant chez les grands distributeurs, à prix réduit, histoire de faire grossir les chiffres une dernière fois pour prouver à l’investisseur que le film a «cartonné». Mais la dernière d’une première ou la première dernière fois, seul le cinéma l’archipel au nom prédisposé pouvait y convier dans un esprit joyeux à suivre une bande, celle du film Une braise sur la neige. Après une semaine de projection, il s’agissait de clore un moment de découverte, une semaine pour le réalisateur chaque jour présent à entreprendre conversation avec des quidams passant sur le boulevard, pour qu’ils viennent voir le film, entreprise quelquefois couronnée de succès comme il l’a concédé. Le film est une curieuse histoire, fictionnelle à l’excès, ce qui en fait son pari. Beaucoup de scénarios américains n’ont plus peur de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, mais toujours avec la contrainte de faire croire à un réel même complètement artificiel. Au moins, dans une braise sur la neige, la fiction ne cherche plus à retrouver un équilibre, et avance en ligne de forces d’être présent au labyrinthe, aux chausses trappes d’une expérience mentale. Du coup, les séquences peuvent s’emboiter d’un réveil à un autre, d’un sursaut au suivant, sans savoir où est l’initial, avec cette vague impression que le devenir irréel peut être ce qui gagne, dans une magnifique séquence avec une actrice face à un miroir, se contorsionnant la peau à sonder sa présence avec en filet de voix se l’entendre dire préférer encore la pitié à l’indifférence. Qu’on adhère ou pas au film, il parvient à étirer le temps, lucilius indéfinissable, à surprendre l’heure et le lieu de ce qui se retrouve là émergeant. Le réalisateur, passé par Cheyenne Caron, soutenu par Mocky en bon chef de file, évoque son montage qui lui aurait imposé une fois fini autre chose que son projet premier. Certaines séquences puisent tant aux images factices de la traitrise d’une aimée (dans le sens de la femme de Shanghai), aux méprises des sens, à une histoire de plus en plus horizontalement racontée tant l’usure gagne, qu’elles en tirent une forme magmatique dont on ne sait plus à l’avance la résultante, la fin de séquence clignotant d’une fiction s’hypnotisant dans l’impasse d’un retour. Le film décline le fait, trame son temps attaché au sortilège d’une immanence de couple improvisée, les deux protagonistes étant l’un comme l’autre plutôt surpris, jouant par ricochet de leur rencontre peu banale. S’il n’y a plus grand chose à vivre, quelques rets ou rayons aveuglants proviennent en lumière assourdie d’un fond de résonance sonore et visuelle, du possible encore miraculeux d’être l’un en face de l’autre, ouvert aux supplices qu’on ne maitrise pas. Le réveil est dévoré au laps à forte déclivité d’avoir sombré dans une béance de l’histoire. Le regard lucide de l'état dans lequel sont les choses est laissé de côté pour le doute qui opère encore d’une latence d’engourdissement. C’est peut-être un couple diabolique, dans une tradition cinématographique, mais qui tirerait alors son énergie du statisme, d’une intensité pour un couple épave qui cherche à se faire mal. L’argument emprunterait facilement à ce qui tourmentait Shepard: «peut-être que l’histoire ressemble davantage à des moments, plutôt qu’à cette longue forme épique qui n’a plus aucun rapport avec notre vie, tellement tout est fragmenté et brisé...Et pour moi, c’est dur à avaler, parce que j’ai toujours tendance à évoluer vers cette forme classique ancienne, même si j‘en suis incapable». Les deux protagonistes, fille et garçon, s’envoutent, pas vraiment en harmonie simple du hasard, mais suivant les instructions précises du tourment menaçant, comme s’il y avait une science algébrique de la rencontre passant par les contraires et les répulsions. Dans le générique longeant des lieux parisiens, la musique n’illustre pas l’extérieur de la rue, mais semble en confrontation d’existence, improbable à se faire entendre distinctement. Une lecture possible d’une relation à l’image et entre eux? C’est qu’il y en a beaucoup de lectures entreprises par les spectateurs à la fin, au point de citer Baudelaire et Queneau sur la même branche, aussi les surréalistes, et avec en coin du cerveau l’idée que la poésie passe principalement dans les paroles. Demeure l’impression d’un film, comme dirait simplement un spectateur venu de la rue, «différent», un film ulule, un film un peu pelote, permettant aux personnages d’aiguiser des griffes sur une matière, aux spectateurs de le tirer dans des directions éparses, échappant comme il faut selon la volonté du montage. Cette dernière occasion de projection curieusement et généreusement clôturée d’un morceau de musique improvisé en salle, comme si c'était la meilleure façon d’évoquer à posteriori le film, toujours dans l’excès de la fiction, maintient contre tous les reflux de fin du monde que l’industrie propose et matraque (Noé), une parabole aux airs d’archipels à laquelle tendre en retard de retour. On entend que le film risque d’être prolongé finalement la semaine prochaine. Comme s’il y avait un après à l’après, dans le sens du palimpseste, à l’image du couple du film, aux sons assourdis des références, aux échos lointains d’images libératrices, un présent après. Après une chute, «quelle est l’intensité du surplace?» (Quintane).

 

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