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21/04/2014

La crème de la crème

De guerre lasse. Sans réfléchir, le spectateur se rend au cinéma comme l'homme mis en joue lève les mains au ciel ; c'est-à-dire en se laissant guider par les stimulus que lui impose l'image, la réduction de désirs complexes, d'envies contrariées ou paradoxales à quelques stéréotypes de genre (la vitesse virile d'une course automobile, de jeunes corps dénudés à peine nubiles, des super-pouvoirs improbables, ou un délire fun). Il faut bien l'avouer, il y allait un peu de cette fatigue, de ces automatismes, à l'idée de voir La crème de la crème, dont nous enregistrons le nom du jeune et dégourdi réalisateur (mais quel carnet d'adresse !) a posteriori : Kim Chapiron. Le souvenir vague d'une bande-annonce avait, dans notre inconscient, identifié ce film comme américain (les stéréotypes encore : une bande de gamins montant un réseau de proxénétisme au sein d'une grande école de commerce sur le modèle même de l'enseignement proposé, sur le modèle même d'une économie libérale ; après tout le sexe est marchand, il obéit à l'offre et à la demande). Curieuse attention éveillée, lorsque, surprise, les acteurs (au jeu ne jalousant en rien celui de leurs camarades outre-atlantiques) se sont adressés la réplique en français ! Il semble que Kim Chapiron, l'initiateur d'un collectif qui a fait parlé, Kourtrajme, soit revenu de cette vision « d'aller au cinéma pour voir un cocktail explosif d'images transgressives, de moments drôles, de passages sexy, et que l'instant d'après ce soit effrayant, psychédélique ». Est-ce le passage justement par la case prison (son précédent film sur les pénitenciers pour mineurs, Dog Pound) qui teinte ainsi ce dernier long-métrage de cynisme, d'une critique dont les accents mélancoliques et inquiétants se laissent difficilement devinés de prime abord ?

La crème de la crème appartient au cercle des films mettant en scène les dérives de la société consumériste, et plus précisément sa dérive en délire (Le loup de Wall Street de Scorsese, Spring Breakers d'Harmony Korine). Ils ont en commun d'appuyer – laissant souvent affleurer leur propres limites, une impossibilité radicale de s'extraire de la matière dont ils sont faits qui est celle même de l'entertainment – sur un fait : l'invasion par le divertissement du quotidien et son changement de nature, sa volte ou plutôt sa récupération modifiant le détournement critique et transgressif de la fête populaire (le carnaval) en parc d'attractions (lieu où s'accentue le contrôle, lieu de ségrégations sociales et économiques – Disneyland mon vieux pays natal de Des Pallière). Le pacte faustien qui préside au Loup de Wall Street est le même que le constat unissant les trois étudiants dans leur entreprise, il repose sur un non choix préalable, l'impossibilité des possibles, une vie asséchée et prédestinée d'homo economicus : la seule alternative restante, dès lors, est celle posée entre l'ennui – voir la solitude de celui qui se déclare hors-jeu –, « l'être exilé sous la figure de la banalité quotidienne » (l'agent fédéral du « Loup », les provinciales de Spring Breakers) pour employer les mots du philosophe et écrivain Bruce Bégout, ou le pur amusement « comme règle unique de toute activité humaine, laborieuse ou ludique, quotidienne ou culturel ». Une poursuite du bonheur dont Bruce Bégout dans son travail sur la « suburbanité » note comme inscrite dans la constitution américaine : « jouir sans restriction, à n'importe quel prix, n'importe comment et avec n'importe qui, mais jouir tout de même ». Il oppose à cette forme appelant un ailleurs et une utopie un effet inverse mais cependant constitutif et consubstantiel à ce mode d'existence : la transformation – voir l'invention – de la banalité, d'une « zone grise » dont le Motel serait la figure emblématique ; un substrat - un présupposé comme préfabriqué à tout désir (impossible) d'évasion d'un centre ville devenu commercial -, le symptôme, le point d'appui de l'automobilité d'une société que les mouvements politiques (des années 60 et 70 notamment) ont échoué à changer pour, au final, en faire une société du changement permanent – une errance qui se traduit jusque dans les rapports sociaux, les appétits et les soifs canalisés.

De quoi sont victimes nos trois héros ? De quoi également s'affranchissent-ils ? Ils sont victimes d'une variante de l'american way of life (celle qui empêche en sous-main Scorsese de lâcher le courtier et l'héroïque comme moteur de la fiction, et Korine de révéler le désir « altéricide » et négateur de la volonté de puissance lorsqu'elle se branche sur la jouissance immédiate et réitérée du joueur) ; des victimes en quelque sorte de la réalité du rêve (maintenir en soi une capacité autre, de pouvoir s'imaginer autrement, de se fantasmer et se créer). Pour cela – pour se créer – ils affichent le programme de la business school, l'applique jusqu'à sa déraison : la profonde inhumanité que son schémas concurrentiel implique. Ils le dénoncent en amenant l'institution à les confondre comme traitres, c'est-à dire comme des concurrents. Et si ils pensent, tous, à des degrés divers perdre pied, c'est bien leur âme qu'ils réintègrent. Ce qu'ils apprennent au fond, alors que leur trafic est éventé, n'est nullement la « realpolitik », cette leçon tancée par les adultes (l'étonnante « fausse-scène » du conseil de discipline), mais l'apprentissage du sens commun, de la « magie grise » du quotidien pour qui toute rencontre avec l'autre, en vis à vis, est l'exceptionnelle, l'échange, toujours, un bien précieux qui échappe à la reconnaissance de soi par les autres ou bien des autres par soi : le fortuit et le scandaleux. « La rencontre avec autrui recèle encore une part d'indétermination totale » écrit derechef Bruce Bégout. Leur apprentissage est une expérience au sens empirique, une expérimentation, une épaisseur et une distance avec l'objet de la connaissance, ce que le film oppose au futile et au sans conséquence, à la fiesta perpétuelle des étudiants : une expérience saisie dans le temps et l'espace restreints de la soirée, sans hier ni lendemain, où en être équivaut à « sortir » de la banalité, à faire « l'expérience des limites dans les limites de l'expérience » et à traduire les « paradis artificiels » en « éden de l'artifice » (Bruce Bégout). Si apprentissage il y a, éducation, initiation, il ouvre à un questionnement politique, celui peut-être posé par Rancière dans Le fil perdu : « la question politique n'est pas de sortir du rêve pour la vie, mais de distinguer ce qui est du rêve et ce qui est de la vie ».

Il reste que ce « petit » film bien distribué à la bande son impeccable (Ibrahim Maalouf) émaillée de chansons qui sont autant de trouvailles (Rachid Taha, Michel Fugain synthétisent le projet, l'affreux Lac du Connemara est enfin rendu à ces commanditaires, à savoir la future droite décomplexée, imberbe ou barbichue) propose de nombreuses séquences indomptables, contredisant fortement la citation préalable et ancienne de son réalisateur d'un spectacle sourd et aveugle, virtuel seulement, un choc, une « théorie du choc », avec pour finalité, sous le dehors des « effets », un constant appauvrissement des émotions et de l'expérience de spectateur au profit de celle de consommateur. Telle scène d'amour tarifé ou non, le doute est laissé, sans caresse : belle et pourtant glaçante ; où à la jouissance, fugace, succède un plan d'une « banalité » touchante, le revers d'un rêve mais aussi dans cette pudeur de se revêtir (pour le garçon) le rêve véritable d'une intimité enfuie. Telles courtes séquences, dispersées, de courtes visites aux parents qui sont comme des plongées dans ce « sens commun » qui échappe (pour des raisons différentes que nous tairons) aux trois jeunes gens : la jeune fille des cités lit des mangas, un père accepte la légion d'honneur pour faire plaisir à sa femme, une mère (cueilleuse de fraises) s'inquiète des amours de son fils ; autant d'échappées loin du cynisme incarné par le directeur de l'école à qui on ne la fait pas, mais qui restera, comme nous-même, stupéfait devant l'obscène d'un baiser reprenant en les outrepassant les codes hollywoodiens du satisfecit final pour offrir l'image même de la relation fusionnelle qui est le « sel », la douleur, le goût de la vie : aimer et/ou aliéner.

 

 

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