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07/05/2014

Mauvais génie / tête au carré

Gaëlle est reconnue, éditée, appréciée. Elle -personnage, personne, écrivaine, figure- sidère aussi par ce qu’elle avoue de double vie à tiroir, comme être réceptionniste dans un grand groupe pour joindre les deux bouts. Autrement dit, derrière un pupitre, elle en voit passer, comme on est appelé à en voir passer, face à un public, des usagers, la tête en essuie glace. Elle voit et décrit des types imbus, qui n’ont pas assez bu par définition, elle a appris à les reconnaitre à leurs besoins de dominer, ne serait-ce que du regard par au dessus. Elles en croisent d’autres aussi plus impersonnels, lambdas, fantômes, au pire quelconques, à peine perceptibles. Au milieu de ce qui fait au bout du temps et de la file une foule, sous le renseignement obligé à donner et l’apparent échange, elle guette autre chose. Ce qu’il y a gravitant autour, dessous la politesse, l’attitude, la démarche. Elle s’exerce à développer son sens de l’observation, en un décuplement qui en aurait la résonance de ce qui est la vie face au cours du temps, l’échouage ou l’anarchie des échevelés soupçonnés parfois heureusement contre ce qui donne trop le change. L’observation pour les policiers, c’est le jeu «qui est-ce?» renouvelé à l’infini; «elle» observe bien différemment comme à cette autre langue, à l’envers de ce qui se dit, entre la caricature en sourire aux commissures (façon Daumier, Monet), et le regard à une rage,  flirtant aussi au sourire, à la Tati, la scène se mettant en branle au multiple d’être touché par ce regard mêlant des éléments à une irruption, «au terme du voyage, un éclat de rire délivrerait de l'angoisse», « le cinéma, c'est un stylo, du papier et des heures à observer le monde et les gens», «autre chose que les faits purs» (Tati), le plongé dedans cette observation soudainement bulle, Tati en satellite même lointain des heures en suspens. L’auteure a pris ce métier de subsistance pour la liberté en sourdine, celle d'écrire comme elle veut, c’est à dire non soumise aux impératifs qu’elle aurait face au rédacteur en chef et à la tendance du moment. Une part de travail obligé, de présence endurée, une part morte. Qu’elle aiguise faisant du cinéma à ces dépens avec le conseil de Tati, l’observation en pédagogie d’un style remarqué à l’insu, et à rendre sensible par le détail. Dans les livres de Gaelle Obiégly, on y sourit moins que dans le film burlesque, la maitrise du burlesque tient à la forme haiku d’une douleur et d’un signe et là, on est dans le spectre du vague à l’âme, dans le déplacement, rêve et embarquement immédiat à sortir du microcosme, ubiquité constituée par la vie des autres, principalement par une écriture qui malaxe l’expérience au désintéressement, un désintéressement qui se laisse saisir par les choses qui vaudraient par la traduction qu’elle pourrait augurer, créant leur espace temps de survenu, altérant l’empilement de l’expérience vécue à ce qu’elle porte de son creux de la considération abusive. Dans ces, ou ce livre, les paragraphes tiennent d’une voix qui en se parlant à elle, s’ouvre dans la confidence, aussi de films cités, avec une connivence repoussée de pas à pas accordé, ombrageant l’intériorité qui ne se substitue plus à la voix à la surface, aux reflets de ce qui est croisé, en fer ou séduction. Baudelaire, Benjamin le rappelle, détestait les bas bleus, ces filles qu’il appelait ainsi par ce que, pour lui, elle se préoccupait trop de littérature et d’émoi simulée. D’un renversement à alchimie directe sur les sens qui filent, la séduction opère plus que jamais dans ces notes contemporaines d'écrivains, comme autant de puits sans fonds, obscurité à s’entretenir avec ce qui est sous-jacent, qu’une phrase ou un sourire entretient, ou qu’une attitude fait mourir, ce que l’apparence recèle en dehors des circonstances, sur pas forcément cet Autre, mais le mineur (Rosset) la minorité (Deleuze) la ligne éclusée du désir. C’est comme ça que les films sont donc aussi cités dans ces livres, peu en sujet, mais par principe de citation, en relai de ce qu’ils disent sur les bords, comme «en télépathie». Du puits du confinement, il y a des ressorties qui se fracassent à l’instant d’après, c’est la vieille ritournelle de la répétition mortifère déjà trop en soi. Mais dans le livre, comme dans l’usage des films dans une mémoire de spectateur, le prochain, qu’on pourrait rapprocher de la prochaine sortie de la semaine, est ce regard fixant à haute irradiation, du désert rouge de préférence, le sans prise effleurant désarçonnant, «le caractère ambigu et désarçonnant du rapport entre l’image et la réalité» (Passerone sur Antonioni) «tout est dit dans les parenthèses, le reste constitue peut être le superflu pour masquer l’essentiel. Et si ce que je dis risque d’être faux, c’est sur ça qu’il faut compter» (Gabriele George). On aime aussi certains films pour les aspérités, des imperfections plus que pour la plénitude d’aura éprouvé, «puis le beau temps devient du mauvais temps, comme dans la vie; le contraire de ce que nous attendions triomphe toujours sur ce que nous attendions, ou vice versa» (Silvana Ocampo). Surtout quand le film cherche à éprouver cet aspérité, en existence de cette fêlure. L’ecrivaine a quelques rapports aux films expérimentaux. Et puisque cette Gaelle cherche celle qu’elle pourrait être à une autre forme, à une forme d'écriture romanesque, elle a l’air inquiète de déceler les éclairs de virtuels. Sa plongée s'argue de ressemblances à l’errance de bads romances de film noir américain, autant qu’à l'épreuve de la photogénie existante ou non de la multiplicité des visages. Le rapport à la foule, dans le goutte à goutte des arrivées à une réception décrite plus que dans la mêlée uniforme, se déploie en résonance proche de ce qui, chez le réalisateur beat Christopher MacLaine, est capté à un prisme, tel ou tel visage pris même dans le folklore de la rue pouvant être élevé à un reflet romanesque de destinée, un hétéronyme pousser dans ces termes, un fragment d’un hypothétique tiré vers les extrêmes d'accéléré (technique cinématographique qui rempile des termes vitaux), séquences comètes, laissant aux abois sur des vides et des constellations diffuses. Gaëlle donc observe: au bout d’autres sensations dans une autre langue, de plus en plus à la coupure qu’incise la caméra dans le tissu, le recadrage à ce qui surgit de la foule, dans la volée d’une fraction de temps (adjointe et « mal » aux irréductibles, comme Depardon à un coin de rue de Buenos Aires, dans un quartier d’affaire se mêlant des gens aux têtes affairées, le déclenchement sur un pull rouge dans le soleil, sur une femme au gobelet...Et de l’autre côté du mur d’exposition, dans le même pays, sa série sur une fille avec des chiens vivant à un coin de rue, son travail juxtaposant les deux, à ce mur muet). L’observation de l’employée semble aussi sonnée des blessures, comme si «à une passante» était éprouvé par ailleurs par une femme, «ici les yeux sont tellement courants qu'on boutonne ses vêtements avec» (Bettencourt), à la fois d’une fatigue et aussi à des yeux d’une rédemption se demandant si c’est irréel, bien réel. Les étoiles au front ont des mauvais génies rendant soupçonneux les anges gardiens à bonne volonté, mauvais génies à receler des feux, aimer en toute conscience. Le mauvais (comme on a taxé le cinema de mauvais lieu, que l’opinion publique puisse reprocher au chômeur d’y aller, dans un beau texte de Roberto Arlt) n’est pas que cette impasse à ensorcellement dont on reviendrait, il est en toute connaissance de cause le signe d’en passer par les formes à une possibilité, un possible. Et l’argent dans tout ça, l’obligation du travail d’être rivé, ne dicte plus sa loi première d’être assis là, il s’enfuit, il est à travers ce petit boulot pris dans une relation au surgissement de ce qui seul compte, pourquoi pas un rire, transmissible à un retour au réel, de la réceptionniste. Le personnage d’abus de faiblesse signe des chèques, avec une raison en toute conscience pour elle, comme sur un lit d'hôpital, il avait été question de ce qui était le plus important, de nouveau rire. Un documentaire tout va bien grossit la sédition des apparences de renoncement, à décider d’apprendre, regard sur la société et travail sur le corps à exprimer le burlesque de ce qui a été vu, ou possiblement peut être révélé par soi. Dans le petit fascicule qui accompagne le film, l’idée parait forte dans l’esprit des réalisateurs (Pablo Rosenblatt ,Emilie Desjardins) de postures à apprendre, jamais naturelles pour les étudiants clowns, endurées à l’épreuve de devenir cet automate visible à autrui dans sa posture. Et alors que l’on croyait le monde des clowns seulement inquiets de la performance, et ce malgré toute la nostalgie pesante sur son cours, Tout va bien articule une impasse s’envisageant à un exercice, politique si la présence du burlesque, comme c’est le cas, envoie d’une pichenette dans le monde des réductions de têtes, l’archipel précaire des visions, fut-ce aux béances de ne pas savoir jouer comme il faut (quelques larmes d’étudiants désarmés face à des ressources à trouver en eux). Des commandements abstraits, la langue de la nuit pour une Gaëlle, hantant les visages. Une solitude gagnée en survie, ce qui suit «du regard la main hésitante qui prépare leur nouvelle survie ou leur nouveau sommeil» (Herbert). «Je suis dans la solitude, je l’ai gagné.» (Obiegly). «Oeil tu es ici mais ce que tu vois est ailleurs», une expérimentatrice qui tente d'enregistrer ses pensées, entre télépathie escomptée et pensée en suspens.

 

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