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25/05/2014

Peut-être bien que noir est un verbe

http://lederniercoquelicot.hautetfort.com/archive/2014/05...

Peut-être bien que « noir » est un verbe, une définition de la photographie par l'ombre et le travail du négatif  : une œuvre au noir. Il est difficile de quitter cette lecture (Une image /peut-être/vrai.) comme il est impossible de sortir indemne du journal d'Alix Cléo Roubaud.

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Ce qui est sûr alors que les mots du journal et les photographies s'appuient contre la nuit – des images contre-nuit alors que certains prennent des clichés à contre-jour – ce qui est sûr donc, c'est cette émotion qu'Hélène Giannecchini transmet par son écriture, par ses analyses, par sa plongée dans le fonds Roubaud ; ce qui est sûr, alors que le crépuscule avance vers l'inéluctable ténèbre, c'est que l'on ne quitte pas ses pages tout comme l'auteur s'est déprise malaisément de la présence insaisissable de la jeune femme brune morte d'embolie pulmonaire (?) à 31 ans : - si intensément et pourtant aussi inaccessible que la chose-en-soi, à jamais perdue dans sa biographie ruinée, dans la documentation lacunaire. Hélène Giannecchini nous/me bouleverse car elle écrit le livre de la fin du deuil d'une recherche (même universitaire) ; elle écrit le livre de sortie d'un travail d'immersion, lorsque décanté des ambitions d'attraper une totalité, de compiler, il ne reste que le « dépôt » : la figure de l'oeuvre, de l'oeuvre à l'oeuvre. Ses mots ont l'intensité triste et sauvage du regard fatigué du mineur à la remontée. Comment n'être pas ému à se fendre de savoir cet appartement, cette chambre noire, à portée, inchangée depuis 30 ans, engoncée dans son silence, lieu où patiente la lumière, alors que passant nous levions (avant 2011) les yeux sur sa lourde porte, sans savoir le secret, le cœur absent ; comme nous ne manquons pas de jeter un œil rue des Blancs-Manteaux, par delà le square, croyant sentir une sorte de respiration.

L'oeuvre est – absolument. Les mots si grandiloquents pour d'autres disent bien la part de ce qui agit et ne finit jamais de finir. La chercheuse, la documentaliste nous/me rappelle ce montage de Pelechian, le plan d'une masse de terre soulevée par une explosion se figeant, soudain, par la grâce de l'arrêt sur image en des montagnes s'érigeant, se redressant. Le biographique, l'anecdotique, cède, rétrocède une image qui n'est sans-doute pas le langage mais nous rend libre de nous taire, libre de tout commentaire, à un désir de la dire, de communiquer sa part de vie en deçà de son arrêt. Image n'est pas la mort.

De la non-pensée peut-elle influencer, infléchir, influer, enrichir, devenir de la pensée ? JLG balance la question dans son Adieu au langage. Le photogramme, le visible-vu, cet intervalle au futur antérieur qui est celui de la photographie (la présentation de Si quelque chose noir voulue par Alix Cléo) est le point de rencontre – au moins du regard. Le cinéaste suisse le défend contre la solitude, la solitude la mieux partagée. Il isole le caractère intraduisible, le mutisme de l'image, la débarrassant du bruissement des bavardages – drôle d'acouphène -, immédiatement vue mais non lue, aussi impénétrable que le demi sourire de la Joconde. Il isole la nudité, un mystère tout entier contenu dans son absence de mystère : l'apparaître. Le cinéma de JLG rejoue le geste d'abandon du vêtement, détricote la théologie du vêtement du coté de Walter Benjamin (« relire relire WB ») et de la beauté qui ne signifie rien d'autre qu'elle-même, dans son essence indévoilable. Il y a certaine équation dans ce cinéma : image et nudité, corps et mise en scène. Et les solutions trouvées développent à partir de ce « un » ou plutôt du non-égal-à de splendides dimensions : les pôles (féminin-masculin), la 2D à laquelle se rajoute désormais la 3D, peut-être l'animal, le regard de l'animal oublié de l'histoire (la caméra de Godard s'abaisse ici jusqu'aux genoux). L'ailleurs des dimensions de l'image restant la parole. Le dit-du-monde est cette pensée en acte qui cherche en l'oeil, en ce puits sombre, sa part manquante, qui cherche à voir la paille ou un voir différent, renversant, révolutionnaire : ce que nous sommes au delà de ce que nous sommes devenus.

 

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Il n'y a définitivement pas d'image juste. D'où les mots. Les photos d'Alix est vertigineux sur ce point. Hélène Giannecchini en dit un peu plus sur le lien nocturne – le pacte passé entre les deux oiseaux de nuit et sur un pan de réflexions commun. L'hypothèse est posée d'une possible influence du cinéaste sur la vocation d'Alix Cléo (elle s'affirme photographe peu après leur rencontre) et de la profondeur théorique de l'universitaire canadienne sur le versant expérimental du cinéma d'Eustache. Il reste        il reste cette douleur, cette entrée au 4 novembre : « Jean Eustache s'est tué la nuit dernière.j'avais reçu un coup de fil de lui./comme une mort naturelle;comme s'il portait la mort en lui depuis si longtemps qu'il fallait qu'il en meure./Mais fallait-il vraiment la morgue,l'autopsie – et fallait-il vraiment. » La respiration de la ponctuation est celle de la nuit, suffocante ; elle est celle de la gorge, serrée ; celle du cœur, emballé. Elle marque une cadence singulière qu'on retrouve – et ce n'est pas anodin (mélange d'érotisme, d'épiphanie, d'héraldique, de quotidien et de séquences fulgurantes ou non, chiffrées) dans la poésie d'e.e. Cummings. « Le sexe et la mort » dit-elle - belle à se damner -, de sa bouche marquée d'une cicatrice au pli du « chut », au pli du silence de l'Ange - la prise de parole serait donc une liberté chèrement et durement acquise ? « Tu me verras morte » lançait Alix Cléo au poète. Il a vu, et, longtemps le silence s'est fait devant ces « épreuves » où le corps de la photographe est mis en scène au seuil de son effacement : couché et mêlé à la lumière et à la noirceur des sels d'argent.

Alix Cléo qui a pu se prendre après avoir ingérer une surdose médicamenteuse – se photographier au seuil de la mort. Alix Cléo qui sut comment être spectre dans l'image (passer inaperçue de l'objectif, circulant dans le temps de la pose longue), qui sut comment écrire avec sa nudité, « laisser une trace de son corps », d'un corps qui n'est plus, qui est plus. Alix Cléo détentrice du dernier secret de la pellicule - surface sensible -, au bord de disparaître. « Et si quelque chose noire ». Quelle serait la deuxième proposition : l'élément grammatical manquant si il existe ? La photographie elle-même s'interroge Hélène Giannecchini. La chambre noire, la dernière chambre, l'atelier de l'alchimiste : cette pièce vide au centre de la ville, au cœur de l'Etre ? « Le mensonge est porté par l'invisible ». Un petit cordon d'un store prêt à être tirer sur l'image... Mais, c'était sans compter sur Hélène Giannecchini : « l'archive est une figure du don ».

 

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