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15/06/2014

Aujourd'hui à jamais

La maitrise du temps. Le temps comme matière. Qu'il soit filé, tendu, observé muettement et fixement d'un point de vue lointain, trituré, accéléré ou ralenti, il est avant tout cette trappe dans laquelle se plait à disparaître l'habitant des salles obscures. Il est le corps du film mais aussi le lieu même de la séance ; ce temps libre, vacant, propice aux rêveries, aux histoires, aux absences. Un temps qui outrepasse le chronomètre, le minutage, les heures de travail tout comme l'entropie, l'inertie, le temps de la mort. Le cinéma est bien cet étrange art où la mort frappe tous les après-midi, et se revit (Bazin). Voilà, pour ceux et celles qui apprécient les voyages temporels, les fidèles de Code Quantum, de Demain à la une, des Jours sans fin, une surprenante et guerrière variation. Pour une analyse plus fine et nourrie, il suffira de lire les nombreux articles se cachant derrière la pluie d'étoiles venue saluée cette réussite. Qui d'autre que Tom Cruise pour interpréter cet homme éternellement jeune, pour rejouer sempiternellement ce qui a fait sa gloire cinématographique et sa marque de fabrique, le beau soldat en uniforme, freluquet, gringalet, féminin, et pourtant, n'hésitant pas à s'emparer du plan comme d'un moyen pour gagner, à la sueur, une forme de virilité. Le corps de cet acteur est un étonnement, une publicité anti-ride, anti-âge. Est-ce cette adhésion à la scientologie qui lui permet ces résurrections compulsives, ce re-born ? La fontaine de jouvence prend deux aspects : physique tout d'abord, et qui voit l'acteur défier sur leur terrain les habituels gros bras hollywoodiens, spirituel d'autre part, au sens de corps spirituel, puisque ce super-héros possède un corps peu remarquable, qui malgré une dépense conséquente, conserve une dimension à la Keanu Reeves, éthérée : - corps glorieux si l'on flatte l'adepte et le scientologue. Qui d'autre pour jouer ce personnage destiné non pas à renaître, mais à ne pas mourir ? Qui d'autre pour, ironiser en abyme, sur ce militaire fantoche, lâche, vendeur d'images, vendeur de guerre, recruteur de chair à canon ; homme médiatique exploitant la mort en image, la mort des autres comme un produit d'appel parmi d'autres, et apprenant, dans la réitération de cette journée en enfer, un courage, y gagnant une dimension : l'inconnu. Le film pourrait ainsi se lire comme le cauchemar télévisé de celui pour qui l'expérience n'est plus le champ du réel (douleurs, horreurs comprises) mais le champ de la caméra : l'écume d'une apparence (la guerre des apparences, la guerre des images). Contre cette idée, le gradé du Kentucky assène jusqu'à la prise de conscience (?) de sa recrue, la vérité insoutenable du champ de bataille : le retour des cercueils à leur famille. En somme un homme qui préfère au « petit monde qui ne fait de mal à personne, un grand monde qui fait du mal à beaucoup de gens » (JLG). Curieux film débarquant en pleine célébration normande, en pleine commémoration de la Grande Guerre, et, mêlant aux combats sur les plages ensanglantées le souvenir de Verdun. Curieux film, balbutiant, ironique, qui déjoue la redite, le goût d'une époque pour le re-vivre – tous les ans si possible. Tous les ans si possible, les soldats seront fauchés dans leur jeunesse en tentant de reprendre pied sur cette grasse, indifférente, et odieuse Normandie. Face à ce bégaiement ad nauseam de l'histoire des Hauts Faits et Gestes, face au souvenir chéri, embaumé, rien de tel que l'oubli propice à la remémoration, rien de tel que le cri de Chestov en butte, sub specie aeternitatis vel necessitatis : non, « personne n'a empoisonné Socrate. Le « fait », le « donné », le « réel » ne nous dominent pas, ne déterminent pas notre destin, ni dans le présent, ni dans l'avenir, ni dans le passé ». « Tu mourras » cher Tom C ! Oui mais... pas encore... ou encore et encore... derechef. Ce film discute de la mort et donc de l'amour qui est toujours agonir. Si l'histoire reprend dans ses principes La conquête du courage de Stephen Crane, la perception intime, l'identification à un regard, la vue de l'intérieur - une identification qui se mue au cinéma en véhicule extracorporel, en corps d'emprunt -, elle en démonte, par la répétition, les ficelles narratives. Les scènes se cognent et génèrent des frustrations d'où sourdent un rire nerveux. Edge of Tomorrow est une vision sans fard de « la mort de la mort ». L'inconnu est à ce prix. Le trépas n'est pas filmé. Le film emprunte avec audace à l'univers virtuel des jeux vidéo dans lequel le game over est un appel à rejouer inlassablement. Perdre la vie équivaut à une déconnexion, à se débrancher. Notre héros, en proie au répétitif, au monde clos du gamer, a soif de possible sous la forme du non-déjà-écrit, de cela-ne-peut-pas-être, d'espoir en somme. L'action, dès lors, va tendre vers le bug, quettant l'instant décisif, le moment où ça déraille, où le destin ouvre à d'autres fatalités. « Epuiser tout ce qui se communique ». Dans l'obscurité de la salle, l'individu se demande : si je pouvais rejouer la scène comme on refait la prise, modifier une virgule, une intonation, un geste, prendre cette voie ci plutôt que celle-là, qu'est-ce qui changerait et se redéfinirait dans la masse des données présidants aux liens de causalité ? Ces autres fatalités qui creusent le film comme autant de rencontres sont symbolisées par le combat que livrent un homme, puis un homme et une femme devant la fin de l'humanité, puis un collectif (de bras cassés) contre le « réseau », ici représenté par ces « mimic » au nom a valeur de programme. Il s'agit d'une lutte du mécanique (les pitoyables et archaïques armures) – de chevaliers customisés – contre le dragon du numérique identifié aux neurones – c'est une lutte pour gagner le droit de sortir du jeu, de l'emprise d'un monde réduit à ses connexions, pour gagner le droit de mourir, si possible héroïquement, le droit de lutter de toutes ces forces contre la perte dernière et de l'accepter. La lueur, l'inspiration, la différence viendra de l'improvisation : du changement de cap. Le saut de chaîne? ce serra le sentiment, la part irrationnelle et amoureuse. Une autre ritournelle affleure et concurrence le scénario. L'amour toujours recommencé. Un état qui désobéit au temps sagittal, se lavant toujours dans la même eau, se lovant dans le moment toujours revenu (aujourd'hui à jamais) de l'affection déraisonnable. Combien de fois lui faudra-t-elle le tuer pour l'aimer ? Aimer est-ce tuer ? Est-ce être anéanti ? Combien de fois devra-t-il mourir pour gagner le droit de l'embrasser ? On meurt d'aimer au théâtre et au cinéma : c'est l'instant tragique et pathétique à la fois. Et lorsque le deus ex machina surgit, que le héros se présente devant sa belle, chacun lit sur son sourire la réponse à la question posée : What do you want ?

I want you Alice Cooper.jpg

La vérité brute est qu'il s'en passe de belles sous la Pyramide du Louvre depuis qu'on y a découvert le tombeau de Marie-Madeleine. De plus la tour Eiffel est soumise a de dures épreuves ces dernières années. : un peu molle, elle pique du museau dans le fleuve. Et comment taire ce plan fugace et surprenant dans une oeuvre-produit américain du Président François Hollande. Les 20% qui n'ont pas abdiqué devant la culpabilisation permanente des cheffaillons, devant le battage médiatique de quelque ministre d'occupation du terrain de l'insignifiance, qui n'ont pas troqué ce rêve d'une société pacifiée, se reconnaîtront.

 

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