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18/06/2014

Modèle d'employé(e)

A force de l’avoir vu occupé à de nombreuses taches, il arriverait d'halluciner voir Ben Stiller de dos, attendant son tour à la photocopieuse, ou revenant d’aller chercher le courrier, nous lançant un salut bref de reconnaissance typique des personnes employées au même endroit. Vêtu de la même chemisette, avec la pochette près du coeur, celle à mettre le stylo pour prendre des notes, y cacher peut-être son Owen Wilson pour se disputer. Au cinéma américain actuel, il incarne le type qui préférerait faire autre chose mais est enferré à ce job à réalité subalterne de circonstance, gardien de nuit pour ne pas paraitre à son fils complètement raté et oisif (la nuit au musée), rêveur décrocheur à trier des photos argentiques (Walter Mitty), ou encore représentant modèle, urticant à sa propre intransigeance, d’une loi à appliquer à la lettre en Strasky. Will Smith joue avec une désinvolture assurée celui qui n’a pas la gueule de l’emploi. Ben Stiller part de la grille d’horaire pour épouser une vacuité, celle de revenir toujours au même point à la même heure. Il n’est plus totalement le scribe, car même le temps éternel à l’ombre du scribe périclite d’une boite qui ferme. Que deviendrait Bartleby au remaniement, au même sort que toutes ces plantes vertes que les grands groupes distribuent en bon point de dommages des liquidations? Jean Luc Nancy le rappelle dans de nombreux textes, il ne l’aime pas le personnage de Melville, il n’aime pas son terne, le dégagement au poussiéreux, le spectral à l’extrême de son enfouissement dans le commun, pourtant aussi un spectre de réel parmi d’autres, comment s’en sortir sans sortir. Il préfère les passages d’iles en iles dans Mardi, la traversée à ces sociétés hétéroclites en paysage changeant, à ce que les «ne pas» traversent des communautés plurielles. Les scénaristes prennent cette tangente de l’air au large, en jetant Walter Mitty au grand air ou le simple Larry dans l'écheveau de l’histoire exposé au musée. Les personnages campés par Stiller parcourent le paysage ou l’histoire empilée, en grande portée, trop grands pour un seul homme, qu’il va devoir d’une façon ou d’une autre absorbés. L’improbable de l’emploi, l’inattendu des heures, s’engagent à son apparent contraire,  l’embardée, encore sourcilleuse d’une situation mais devenait le quotidien d’un planning, réalisant une ambivalence d’aventure à l’intérieur même du répétitif et du menacé. Quelle pourrait être la résonance entre Walter Mitty et Audrey, de Bird People, partant d’une situation de travail? Dans le film de Pascale Ferran, le saut est aux frontières des choses plus tragiques, la voix intériorisée, le regard, non indirect libre, constatant de sa place le ballet des déplacements happés à une forme de vide, le dernier point fumant à l’horizon d’une cigarette consumée. L’introspection «buvard» n’a pas que la description comme moteur, prend le temps à ces signes. Le temps buvard est dans la sensation, dans la ligne de l’envolée, on ne peut «pas faire autrement», n’en déplaise aux télé-contrôles. Le regard s’étire à une autre attention. D’une poubelle, il s'égare et revient de façon parcellaire à une remémoration à un «ah oui»; dans le contre champs, le personnage de Camelia Jordana fume avec son collègue à peut-être autre chose que des échanges professionnels, comme un dessinateur n’est pas surpris de la bulle aérienne qui échoit sur son assiette. Pour Ben Stiller, la problématique d’un travail passe par lui, par sa capacité inédite à se révéler dans ce qu’il n’affectionne pas, fut-ce la situation plus potache possible, ou la plus glissante dans un cadre,  tout en essayant de gagner un coeur, faire croire à la femme qui déjà semble le comprendre, qu’il n’est pas que le fou qui croit que les choses, les lignes peuvent bouger, la nuit, le jour. Pour cette Audrey de Bird People, la fatigue se surajoute à sa métamorphose. Une posture dans un lit  est aussi sacrilège que liberée, du boulot de ne jamais déroger aux règles, une impulsion virtuelle. Dans le documentaire de Denis Gheerbrant, On a grévé, le métier de femme de chambre est approché en pudeur de ne pas automatiquement connaitre le sujet, le réalisateur entre en contact avec ses filles, en essayant de comprendre la pénibilité, inimaginable de cadence, se reflechissant au miroir d’une autre époque au portier d'hôtel, les dernières des hommes/femmes, le plus invivable, filmés à hauteur de réalités et non de discours récupérés (« la réalité, ma seule passion »). Le mouvement de séquences de Pascale Ferran se déploierait d’un miracle revelé d’un faux geste, jusqu'au conte, voir cette autre femme de chambre en Cendrillon, comme si on la voyait enfin, en prolongement du conte dans le réel, en étant passé par la technique mieux qu’ Agnes Jaoui. On peut également la rêver en comtesse au pied nus, à un autre fracas de rentrer dans l’existence, plus décisive de la frontalité du regard qu’elle envoie vers la fin, après les regards de côté traduisible à une métaphore développée par le film, un autre regard ce qui ne lâche pas prise de l’intensité, en retour de l’irrespirable ou des silences des transparences. Le modèle n’est plus celui de l‘employeur, il est façonné par la réalisatrice qui s’adresserait à sa jeune modèle, une "lettre" à une jeune poète. Dans la fracture, les plans tiennent le vol, le sol, jusqu’à une perte de langage, un regard sur ce qu’on avait pas vu en sphère proche, une voix démultipliée à celui qui arrivait de l’extérieur prenant corps au collectif, pour Gheerbrant. Et alors qu’on nous rabâche les oreilles sur comment s’en sortir individuellement, quelques plans partagent le même moule, la même galère, dans la même salle de cinéma, par laquelle nous passons de concert, en synchronisme d’être au précipité d’aventures, de luttes . 

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