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07/08/2014

Ask Asco?

 

 

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Au cœur de l’apparente ambiance, il y a des moments qui détonnent à l’ensemble. Quelques images ici et là, à différentes accroches. Un sujet à l’apparence de gros poncif : Los Angeles. Pourtant, une autre marge en mode éclair, griffes d’existants. A la fin des années soixante-dix, début des années quatre vingt, au top du glam, Patssi Valdez et trois amis, posent magnifiquement habillés comme des stars de cette époque, mais devant une bouche d’égout hollywoodienne. Issu de la communauté mexicaine, pendant des années de noires impasses, leur collectif dynamite les codes qui plonge la communauté dans l’amalgame d’être pris pour des moins que rien, humainement sans emploi y compris dans l’industrie cinématographique, souvent mis en cause à la moindre occasion par le corps policier, et réduit dans la sphère artistique à de simples faiseurs de fresques murales. Asco (dégout), le nom de ce collectif, avec une agilité rarement vue, part de ses à prioris pour les amorcer de l’intérieur: les grandes fresques sont des stéréotypes usés, ils en feront des émanations de fantômes de tous ceux qui tombent au coin de rue tués ; les actrices d’origine mexicaine n’ont pas droit à l’image, Patssi Valdez irradie dans tous les sens d’une beauté stupéfiante; des émeutes sont passées sous silence, un repas est organisé sur l’échangeur où les évènements se sont passés, sur le terre-plein central tellement étroit enserré dans les voix de circulation, un repas où les signes de morts, les masques mexicains spécialement crées de métissage d’influence pour l’occasion, s’inscrivent en porte à faux du pur silence oublieux qui se dédouane, en un axe de convergence archaïsant. Egouts, échangeurs, centres commerciaux, l’activisme en passe déjà par les endroits sub comme s’il anticipait en permanence que les mondes étoilés que vend Hollywood se passe la pommade de l’irréel en anti rides. Les photos et les films interpellent par les détournements des codes des valeurs à posteriori de catégorisation, et au-delà par une esthétique de transformation de rituel. Leur action n’a rien de commun aux drapeaux brulés des haters, plutôt s’agit par une iconographie flamboyante d’amalgamer le divers malgré tout et par un surplus de lien. Les costumes confectionnés spécialement pour les happenings filmés (les no movies), en dress code comme autant de parures, constituent une richesse, des ressources captant les images à un faire, humoristique (un cobra de broc à brac est doré pour des no célébrations), ingénieux de reemploi, mais aussi réaliste des asphyxies inaudibles. La mort est là, à côté, dans la vie de tous les jours, dans cette ville particulièrement excessive de Los Angeles, les passeports sont aussi invalides que beaucoup de droits, leurs feuilles s’altèrent de dessins fantasques à présence tragique. A la façon de Marie Cosnay, lorsqu’elle évoque Ramon Sender, le célèbre écrivain républicain espagnol qui confronté au terrible meurtre de sa femme, ne pouvait plus écrire que des « paragraphes qui cherchent le silence », avec le moins de parole possible, tout en poursuivant une lutte, au croisement irrésolu de la passion politique et du sentiment intime (au parallèle rappelé de Lucrèce, du croisement de l’horizon des autres et de l’intimité, chez Lucrèce via les Centaures passant pour vivre à ce foyer). Aussi à l’optique de cette terrible scénariste Joan Didion, habitante de Los Angeles dans les mêmes années, que l’exposition cite pour un autre accrochage, « nous nous racontons des histoires afin de vivre » (l’album blanc). Asco s’attache à sa façon à cette « pensée magique », qui n’est pas tant du cri d’orfraie que le souci d’une dignité, d’une action au firmament orphique, « d’un faire revenir » ardent, à travers une manipulation des codes plus savante, séductrice et politique que l’usage professionnel de la reconnaissance. Scotchés au mur (littéralement pour la composition de certaines photos), à leur marque comme des plaies, des revendications hâtives mais réelles, des désirs peints en grand, et à ce qu’on peut inscrire dessus. Le terme usité par le groupe de «Regeneration» dépasse la parodie, « je voulais montrer un point de vue différent sur une part de ma culture jusqu’ici invisible » (P. Valdes). 

L’exposition se balade de villes en villes, ce Los Angeles étant daté, et de ce fait en témoignage d’époque rassurant pour la présentation en monde apaisé, même si le crédo pourrait porter au doute tant le babillage du park land au maintenant « plus jamais ça, c’est toujours ça » (jlg) interpelle des images toujours ici. Pour donner du crédit à ce positionnement, les centres villes manifestent leurs preuves: les crédits de rénovation, une présence policière démultipliée, des restaurations à la pelle en retour d’investissement ont accrue une gentrification dont le jumelage (Bordeaux-Los Angeles) échangerait les perspectives comme des miroirs d’adoubement. L'aménagement urbain retrouverait son motif à l’usage des structures plus qu’aux résidus de présences face aux grands cieux: les enfants sont là, les joggeurs aussi, et d’autres urbains aux conditions moins assurées, qui ne partagent pas exactement l’appréhension des choses de la même manière, donnant à ces étoiles au sol d’exhibition stars, un déni existant. Mike Davis (au-delà de Blade Runner, Los Angeles et l’imagination du désastre) a détaillé comment la banlieue de Los Angeles finissait pas viser Mars dans son expansion rêvée au début des années cinquante puis les décennies suivantes. Le ciel n’attendait pas, le développement avait de l’étoile dans l’œil comme autant de paille. C’est du ciel que les concentrations de personnes vivant dans des logements insalubres allaient être perçus par des précurseurs des drones, à travers des capteurs de chaleurs, retour de manivelle du réel, au milieu des années quatre-vingt-dix et des années suivantes et d’après ce que pense l’auteur, jusqu’à l’extension des dates, oeil-drone jusqu’au bout scrutant ces « anomalies thermiques » à « sensibilité étonnante » (terme de discours de police étonnamment éloquent à l’envers de leur diatribe, même le drone peut être retourné de son usage comme dans le film de Pascale Ferran). «Comparaison avec une ville telle qu’elle a grandi» (Kluge): le lisse l’emporterait dans les centres, le saxophone entendu dans la ville jumelée (Bordeaux, ville actuelle d’enseignement pour Bruce Bégout) pour rendre ce centre joyeux à un évènement, s’essouffle à faire revenir Horace Silver. La dissonance d’Asco parait vive, le collectif se laisse submerger par ce qui est un monde qui frappe à la porte, par ce qui revient et existe coute que coute à une propagation expansive, point de dilatation du réel, «extravagance à outrance». Le lissage, dans leur forme, montre un savoir entier qui se sert de la dissonance en origine ouverte, fracture ouverte, apaisée et non résiliée : les no movies sont des films qui se font et tirent de énergies de mise en scène carnavalesque imprévue. Le happening, réminiscence improvisée d’une réunion dionysienne, repose sur un parcours précis, des tenues particulières, une posture artificielle, et un découpage qui l'éloigne de l’enregistrement strictement théâtral, toujours dans le tournage d’un film et non dans la manifestation extérieure. La critique de la répétition mortifère introduit son cadre, de têtes de cortèges sont obliquées, inquiètes et toujours fuyantes. Lueurs de leur travaux que l’on emporte en traversant la commune libre de Saint Pierre rêvée par Molinier, dans son appartement à têtes d’aigles tenant le toit en illusion du ciel, trouvant un écho de happening, dans ce qu’un collectif féministe en appelle à célébrer un rosier et non plus une rosière, dans une banlieue (Pessac), au souvenir de films à une autre ré-génération, greffe sur des branches aux ramifications porteuses d’une fête apparaissante au déroulement éclectique, «improviser, c’est rejoindre le Monde ou se confondre avec lui» (r.e).

 

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