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12/08/2014

LOIN

« Pourquoi partir?», les photographies d’Adrien Levy-Cariès s’arrêtent à Paris plage proche du contexte d’une vie, particulièrement sensible à l’indolence du lieu, aux petits détails du familier revisité, près des ondoiements des cours, reflets et fleuves. La question assume sa provocation, de concert à d’autres clins d’oeil qui sonderaient quels sont les avantages incomparables de rester sur place, tout en ayant, comme sur les photos nommés, un exotisme à user à portée de smatch de mains. Les descriptions de Vialatte à retrouver les trottoirs en Aout, attendre la pause estivale en ce qui s’apprécie en inertie, reste en mémoire de l’occasion de faire avec le vide, du chaos assourdi «à traverser sans regarder». Le voyage a tout pour lui, la route, la distance, l’autre entrée du labyrinthe, l’illusion de l’inconnue, le visible du fil du temps (Denis Roche), le paysage (ou plutôt l'écosystème), tout tout tout, et les arguments urbains apparaissent vite en contraste. Mais l’asthénie du «pourquoi partir?» tire de la mauvaise fois une bravade. L’autre réponse qui tiendrait autant que les séductions des vacances serait celle de Man Ray «pourquoi partir?» « partir pour réaliser un film». 

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Et en renversement dans une de ces interviews, « réaliser un film, c’était prendre des vacances » (mr). Quelques documents ressortent des caves ou disques durs à archives. La singularité y parait toujours neuve. Man Ray a laissé en témoignage cette façon pour fendre l’air, blasonner des contrées, s’enfoncer aux soirées et mener un projet dans le même mouvement; il alignait sa visée autant sur le temps à vivre que sur le credo de l’œuvre en train de se faire, au gré des impressions et improvisations, de ce qu’il assemblait en surréaliste, dans le cas présent de la citation, une œuvre hétéroclite au nom basque d’une maison Emak Bakia (signifiant «fiche moi la paix», dont le retour de flamme du film et de quelques recherches de journalistes repositionnent l'oeuvre sur un devant de scène). Ce film lancera une survivance, une généalogie éclatée et riche d’ondes, suivie dans un documentaire d’Oskar Alegria (où est expliqué comment le film influence un groupe littéraire, des musiciens, des enseignes qui se revendiquent du titre du film comme d’un héritage). Dans ce qu’il évoque au moment où il a fait le film, Man Ray ne passe pas sous silence la présence du soir (tournées de lieux) en trouée et condition de l’inspiration, propre à son rythme de création. Ses fêtes à la loupe grossissante sont devenues légendaires, d’une mémoire souvent à posteriori, mais sourcilleuse de l’aura des moments. «Le labyrinthe, ce bord de plage acculé» sera l'écueil passager. Le very bad trip y parait engagé avant la lettre, la tête enfarinée au zone de souvenirs ambigus, et des flottements perceptibles à des aperçus comme des signes erratiques à suivre. Peut-être que l’enfouissement y est même plus maladif, tel que une autre jeune photographe, Mélanie Bonajo, en allant au bout de l’excès de se prendre tout le temps en photos, le revendique, jusqu’à l’amertume, une honte parfois à éprouver, une fatigue à épuiser, récuser ou non d’impasses, via des anti-selfies, «spleen selfie» de soi, du monde, dans le même mouvement qu'une provoc. Les éclairages modernes diffractent le passé surréaliste aux hypothèses que les variations du film de Man Ray restent fortes à restituer aux visions. Sur ces trajectoires, n’est pas la moindre qualité qu’elles soient restés ainsi potentiellement multiples, récupérés en seconde main gauche

 

 

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La contorsion de la lecture torticolis du ciel étoilée vu d’une tour haute, accroit le vertige. C’est à ce jeu que des enfants se livrent, en ressortant à une jubilation proche de l'évanouissement «ferme tes yeux» fort et les jambes vacillantes. En y regardant, sous le tissu des figures mythologiques du ciel, l’enfer de la dérivation de tas de ferrailles, et stations orbitales de Gravity sont imperceptibles au scruteur non averti. Pourtant dans Gravity, la mission sortie de son axe de son lancement vole la vedette, plus sidérale que le fond d'écran étoilé rendu au gigantisme, le devenir du projet sorti de sa logique de rotation, l’expérimentation du hasard mal embarqué plus commune pour l’artiste que de souci pour le scientifique repris par la banalité des données, malgré le change du sourire de Clooney face à la vacance finale lenifère qui l’attend, la sortie de l’axe irrémédiable. Qu'en est-il pour la fluctuation et pour son engagement cinématographique dont on pourrait croire l’expérience surréaliste en sérum des morales, y compris même des profits d’instants, se consumant non moins en sympathie avec la sortie du regard en orbite ? Quant à la cabine qui embarque aux fêtes foraines, vague succédané pauvre de la technique de Gravity, elle n’en finit pas de faire sentir que «l’incroyablement près, l’effroyablement haut» propulse ses voyages à une autre vision d’accidentel, de collision, à une autre échelle de l’illusion du tragique (le sol qui se rapproche, le corps écrasé, l’oeil fusée). L’effet de réel: « Séquences réalistes, cristaux étincelants, et formes abstraites réfléchies en miroirs déformants » (Man Ray). Peut-être toutes les caméras, ou plutôt les appareils photos en mode film, que nous voyons sur la plage, inverse en dogme la proposition de Man Ray, prendre des vacances, c’est réaliser un film, fut-ce à la logorrhée du petit dernier, chacun y mettant sa sortie d’axe d’incertitude, de retour à un équilibre, ou d’un tout autre renversement. Pour ces vacances prolongées, Van der Keuken filmait l’inversion tentant cette main dans le vide. Filmer dans le mouvement des collisions (Man Ray), filmer le départ ou l’impression de voyage dans des liens, la durée dans ce qui part un peu plus (Van der Keuken). Entrevoir dans ce qui est ici le départ, ou dans la vacance, ce qui reste et s’assemble autrement à l’espace temps. Angoisse, audace toujours en procès au cinéma solaire: «si je fais un film sur l’audace, il me faut adopter une attitude qui autorise l’irruption en moi de la totalité de mon angoisse» (Kluge).

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(photos: Levy Cariès/Man Ray/Van de Keuken)

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