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31/08/2014

Fin Août

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«Chouette, un serpent!». Voir un serpent dans la nature, si la fiction a eue l’habitude de le signifier en panique, est si rare qu’on s’en réjouit à une chance, comme de voir un renard prompt à fuir dans les hautes herbes. Quand le serpent est nuage, le phénomène devient subjectif d’être subjugué par le panorama, des paysages alpestres vus du dix neuvième siècle de grands spectacles de la montagne dévoilée. Les tabloïds argumentent les nuages en suspicion, mauvais irréel, dangereux; le personnage joué par Juliette Binoche (Sils Maria) voudrait dans un autre sens la beauté de l’incertain, une beauté comme un regard venant de loin de ce passé, puis quand c’est possible par les climats, n’est même plus sûr que cela soit cela le serpent légendaire formé par les vapeurs. Enfin quand cela semble correspondre et que le nuage tend au visible, un mouvement du film propose une injonction silencieuse à accepter une disparition, du phénomène à un personnage. Ah que le temps s’effiloche, devrait-elle scruter l’âge au cotonneux innocent du nuage, se dilatant, se déversant dans la vallée d’un noir orage, ou toujours en promesse, procès d’aérien si le regard plonge à sa sérénité d’accepter de scruter les choses en face, mais toutes ces métaphores sont subtilement évitées, aérées. Le réalisateur livre-t-il des clés sur la puissance du hors temps, l’assistante est-elle une projection mentale de l’actrice réputée ou réelle d’un avoir lieue à une confrontation, la répétition de la pièce est-elle si poreuse d’histoires conjointes, l’interprétation s’y perdrait, à une façon d’égarer ni dans le fond de l’eau des types, ni dans la clarté de se laisser voir, plutôt à l’entre deux eaux, et en traduction de ce temps crépusculaire si affectionné par le réalisateur, tiens, c’est déjà fin aout, la vacance étirée sur un laps sondant le poteau d’angle pas loin. L’apparente présence du maintenant, et du passé, sont contrebalancé en doute par l’évanescence suggéré par le style de film, avec ces fondus au noir, les plans non déroulés jusqu’à leur terme, mangés, les scènes empêchés de leur bout, leur accomplissement, leur bout à bout dans le montage au malaise des actions, remise en question, regard en miroirs. Les formulations complexes, accepter de se dire ou d’entendre, comme chez Mankiewicz («problématique à la limite de lignes enchevêtrées de l’interaction» Deleuze), paraitraient en demeure d’exister face aux instants T, flottant de ne pas décider de statut aux perceptions internes ou externes, faisant songer véritablement aux séquences étirées du cinéma hongkongais dont on doit à Olivier Assayas d’avoir fait passer ce cinéma, en projections et en lectures. Le film est complexe, l’immédiateté plongée dans des eaux, en parage d’une angoisse sous l’apparente maitrise, peut-être sous la totalité à l'ambition d'étreindre et contraindre toutes paroles sur/des images (à être en total partage avec le rôle de Kristen Steward, de sa présence terrible dans les brumes à ce qu’elle défend d’un personnage de grosses productions, donnant au rire de Binoche le mépris de la mise à distance, mais ce serait déjà penché, hors du système du film, sortant de la durée). Les séquences tissent leur contraste lorsqu’elles distillent des gestes qui dépasseraient les personnes et l’obligation de perception visuelle, dans quelques plans à volonté d’être perçus attrapés à la volée, comme de tendre le cou pour boire un verre alors qu’il faut partir vite, jusqu’au bout finir ce verre de Laroze en un détail qu’on peut imaginer voulu à la mise en scène d’un personnage, à sa manière de boire en rapport au temps (les détails de composition comme au théâtre, comme les notes précises du théâtre de Shakespeare relu par le couple déçu par une représentation au début d’une femme douce) en même temps qu’un gout fort, note à l’intérieur du déroulement, message au mutisme d’effet, au milieu des communications. Le serpent invisible/trop visible en couleuvre à l’intime. «Et ils s’échappent dans le ciel avec la corde du jour» (Thomas Vinau).

 

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24/08/2014

Orages du possible






 

Que serait-il/elle devenu(e) si elle/il n’avait pas pris cette direction, ou si il/elle pouvait marcher à reculons pour continuer à profiter de ce chiche soleil trop rare, bref si l’on pouvait tout vivre à la fois, l’avancée, le recul, le choix fait et celui qu’on aurait pu/dû faire? Parmi tous les mondes. Le vertige des possibles se construit de sédiments à arborescence, qui ne personnifie pas en incarné visuel les schémas de scénario à l’infini, mais inclut perpétuellement ce qui est perçu du monde, ses exclusions, ses douleurs, des mouvements aléatoires, dans la tête. Comment rendre visible le virtuel, du moins tous les revers à une force qui signifierait autre chose de sa plainte? L'étrange histoire de Benjamin Button rembobinait l’accident d’une héroïne à l’enchainement délétère de tous les détails ayant mené au choc tragique, le chauffeur de taxi s’il n’avait été retardé par son lacet puis par sa femme, n’aurait pas alors causé le dommage irrémédiable ; l’accident était contingenté à ces détails de la vie en torrent visuel collision de deux parallèles. Alors que le vertige des possibles se ronge le sang du virtuel de toutes vies, en conjonction d’espaces, loge difficilement la faille de la trame numérique aux perspectives qui hantent un esprit en déambulation, dans ce que le monde atteint au-delà de tout, des visages croisés qui en disent quelque peu. Cela en constitue la maladie du monde, perclus d’insomnies ou d’errances qui s’ignorent comme telles, misères et éclats portées au regard en incidence, palpation d’un parcours à l’excès d’une voix errante. L’absolu de tout saisir tend le flux résiduel du monde à des étreintes qui le vont s’entrouvrir à d’autres latences, une musique lancinante du passé renaissant se déploie sur la grande ville. Les séquences s’arrangent en leitmotivs serrés s’ouvrant et se fermant à des paroles intérieures, ayant l’ambition de signifier toutes les pistes possiblement vivables et traduisibles, tous les précipités de solution à des semi accords relatifs avec le temps. Il y a cette image fabuleuse où le virtuel (les différents choix) se confond avec la suite de ce qui aurait ou aura lieu dans la soirée vécue, image accélérée tacite de multiple et d’un confondu, se posant la question en saturation, explosée d’un trop plein de vie contenue. La page blanche, celle pour l’instant demeurée vierge pour la fille du film, est saturée de ce verre qui ne déborde pas ; l’écriture ne se déclenche pas, mais se peuple, du dehors « calligraphie-moi », Michaux et ses idéogrammes, là le plan de poissons en bandes fait l’effet d’une même peuplade au cœur du plan en page non écrite et pourtant bruissante. L’incantatoire discute le magma intérieur. L’expérience parie sur des signes indéchiffrables dans la nuit, en radiographie de chercher loin de soi quelque chose qui fasse écho au trouble des échecs, des revers, des choix, la disjonction en chaleur prise dans les glaces du monde, ou froid face à ces chaleurs apparentes. «Et dans chaque gouttelette la rumeur de la mer entière toujours un pli dans le pli comme une caverne dans la caverne» (Pazzottu).

 

 

 

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Touchée coulée par les asphyxies de vies, ramenée à son expérience des choses lacunaires, non dites, non devinées, au milieu du labyrinthe d’une marche cyclique (rythme du film), une avancée: quelques portes s’ouvrent, quelques comptoirs augurent des pauses, mais surtout une nuit particulière, de réconciliation avec l’ex, bouleverse les fuites à une suspension « et s’il ne fallait pas prendre des décisions dans le passage ». Au montage coupé à la violence d’un orage, à son ampleur de déflagration, pendant que des corps se redécouvrent charnellement, filmés comme chez d’Agata, en manipulation de la vitesse au plus proche du lit, la passé s’oublie affleurant à ce qui se contraste et se concilie dans la foudre traduite. «Un avènement enfin: cette peau». La pétrification du monde de tous les possibles est transvasée dans une forme détonante où il est demandé comme un sésame à l’autre de devenir l’«oubli de ton oubli », encore plus fort que les litanies des « si » évaluées en rapport gain/perte, dont le personnage miroir, assise à côté de Vincent Dieutre, émettait des paroles à la terrasse d’un café, songes de rencontres. L’orage donc, en une rémission, explosive et temporaire, d’un mal, convalescence des lumières et des apparitions à un plein. On se souvient que chez Ange Leccia puisqu’il nous convie chaque été à le redécouvrir avec bonheur, comme la réalisatrice du Vertige des possibles, a convié chaque dimanche de cet été à venir voir le film vertige prolongeant la possibilité de rencontre au public, que le phénomène climatique est ce qui faisait la chambre noire, la pièce, que la condition d’une vision dépendait de l’éclair, quelque chose du voir était en jeu à la fulgurance d’un prisme, articulant le visible à une autre correspondance initiale. Pour Black Storm inquiet des bourrasques, la mise en image de l’extinction panique la fiction en signe d’apocalypse, en humanité qui n’aura plus sa place, le cyclone propulsant une dernière fois une voiture dans le ciel, dernier tour de manège. Alors que dans le dispositif de Leccia ou dans le film au vertige des possibles, une ombre s’infiltre aux déflagrations enregistrées, en parallèle de ce qui pourrait être audible dans le silence, en palpitation soudaine, à l’envers de la projection mentale, en retour du monde aussi incertaine qu’un éclair, altération du ré el (fp), des choses vers un retour. L’axe vertical déroutant. La lumière subitement contrariée dans son ton, fugace d’appartenir à un regard, en rémission passagère de tenir le tout à un rayon qui prendrait en son sein. Quels rapports à la déambulation initiale? Images de chantiers, blasons de blessures. 

 

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18/08/2014

Dress code

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Le Beau Monde (de Julie Lopes Curval) rend en mélopée la technique de la broderie à une forte expression sensible, qui, dans le travail de fin d’étude d’une Alice, transpire l’attente, le désir face à l’attente, celui qui fait se diriger vers la porte quand on croit que la personne aimée rentre. Mathilde pour la tapisserie de Bayeux à son chevalier Guillaume le conquérant, Pénélope attendant Ulysse, sont citées dans le film, en figure d’inspiration pour l’étudiante travaillant à une fleur de pavot devant signifier la beauté vive et fugace, puis décomposée rapidement, en parallèle d’une histoire personnelle. L’immersion dans l’attente, dans une temporalité autre de la passion, est particulièrement perceptible lorsque le personnage brode avec à l’écouteur des récits romanesques lus, paroles dans le silence et dans l’intériorité de la bulle, au fond de la nuit. Le projet filmé épouse beaucoup de problématique, le beau monde est à la fois les belles choses faites en affect, et la classe sociale à laquelle la fille finit par se cogner, aux petites cruautés tacites, aux ironies toujours à fleur de bouche, soit disant à corps défendant, mais bien saillante en la matière, et qui ne s’excuse jamais de travers de coutume. La fiction s’emporte, selon un propre de la fiction, à ce qui n’est pas contrôlé ou justifiable, relayé par l’amour présenté. Il faut accepter, petit spectateur de la salle (trop souvent voulant à contrario être agi par le film, à ce que Rancière en décrit l’expérience pour le ciné expé), de rentrer dans une coquille pour juste « regarder » (que le film stipule en puissance, « est ce que regarder, c’est penser ? »), regarder un drame qui s’affirme en rythme assourdi, comme si on tapait à une vitre, la main dans un linge, aussi volontaire de présence qu'amorti en politesse pour les choses.  Le vent, les rouleaux de la mer, la Nature qu’on aime à entendre saturer la bonnette de son à une impuissance sont ici modulés aux sentiments intérieurs, en moderato accessoirisé à une partition qui choisit d’orchestrer ses chocs, les traitrises apparaissant par mégarde, oubli, faute d’égards. Car drame il y a ; la réalisatrice parcourt parallèlement à l’histoire, une critique sociale, et alors qu’Alice pourrait être sûre de sa vision des choses, fière d’un héritage autrement assumé malgré les brisures, et donner de l’assurance au garçon bourgeois dans sa mise à distance d’une famille aisée bien stéréotypée, le film choisit l’amour et la description du travail de sape d’une déstabilisation du regard de cette fille, qui « aurait tout à apprendre » face à une culture, ou tout du moins, face à sa morgue, dans le rouage des regards exclusifs pour qui l’art est tout. Les maux du sentiment constituent alors la trame du vécu et du scénario. Une Alice en fleur bleue violette, comme ces fleurs aimées par le personnage dans les bas coté ou les champs en jachère, aux prises aux vents et sur les rives des écueils, les spectateurs croyants n’étant plus à l’abri. L’écriture brode ces glissements, des résonances dans le visuel et le thème, happements de son d’une image à l’autre, les plans de bus enregistrant des palpitations où l’on entend le souffle, masquant le trajet à l’émotion. Ainsi, elle s’accrocherait à mener de front son discours peu politique en même temps qu’une parole aimante, à la fois sensible à des sens qui s’éveillent puis qui sommeillent, puis du rapport au sommeil plus profond (la tombe), le latex travaillé dans l'etude en matière à son rappel de dérivé en morphine, explicable d’une perspective à une histoire pour laquelle le film fabriquerait une toile, peu pour capturer, mais pour entretenir cette boule intérieure « sans lequel il n’y aurait pas d’autres issues possibles ». « Quel vêtement fais-je donc mettre ? », la question de fait du matin pour des yeux mal réveillés, ou autrement l’occasion du brio pour le dandy, n’ont pas la fragilité de maitriser la technique de ce qui s’effiloche, temps, matière, sentiment, ou du moins, de tester cette technique à un courant de vie moins maitrisable, avec cette présence renouvelée d’incertitude avec laquelle l’actrice Ana Girardot est à chaque fois impliquée en silhouette au plan, à un cadre de vie dépassant la lecture. En un ajustement au monde en coeur battant (les mots (images) sont des vêtements endormis, jean-louis Giovannoni). Film/Couture. Une réplique de Langlois renvoie les projections à « de la haute couture », les listes se propagent su des cahiers, en forme de montage, d’orfèvre des transitions. Françoise Lebrun bouleverse l’idée même du souvenir d’échange à une correspondance, au patchwork de moments, à relier l’hétérogène en qualité d’étoffe, l’assemblage d’un crazy quilt sur le fil, sur des liens minimes et ravivés. Quant à Jean-Pierre Oudart, son texte la Suture, s’échange en un sésame pour cinéphile, la suture, terme médical sur les plaies ouvertes, là aussi sur les peaux à plaies, dans les films de Bresson. Une autre suture pour le Beau monde, le choc de ce qui n’est pas encore fini ou encore dit, ni encore totalement vu car pas encore passé, d’autant plus douloureux, la peau sur les os en combinaison à un être là périlleux de ces «mondes» en contact cruel. 

 

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