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12/09/2014

à travers une vitre -2

Quand on entend dans un dialogue de film, «à travers la vitre», on parle généralement de balles qui traversent ou de corps projetés, de ce qui vole en éclats et passe avec les débris. Le poète nous dit que les impressionnistes, après avoir peint le dehors puis l’intérieur, se sont arrêtés stupéfaits aux fenêtres; cette vision de l’intervalle a au cinéma le corolaire de la violence, de la rapidité, et d’une projection à rejoindre hors de, à ces dépens, ou entrainés aux désirs quitte à se couper aux herses du reflet pulvérisé. Sur la surface de la vitre, se colle aussi la fantasmagorie des apparitions d’ailleurs (outre tombe?), et des clignements d’avoir mal vu, faille à songes ou souvenirs. Le lieu de la vue apparait comme celui le plus exposé, en première ligne des atteintes, des jetées, du non traduit.

 

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Le poste que le rêveur occupe en passant, à son temps défendant, est mal pris, «on dit aux enfants de ne pas perdre de temps à regarder par la fenêtre, comme si les enfants n’avaient pas que du temps à perdre; on recommandait aux jeunes filles de ne pas se livrer ainsi au dehors, comme si elles étaient des mouches posées sur une vitre; on moque les hommes de faire le concierge là où il n’y a rien à surveiller» (Thomas Clerc). Le hasard d’une vue se maudit des jugements. De même que l’intérieur se claironne à l’opprobre, alors que la photographie pourrait débuter à prendre cette chambre et cette fenêtre, d’après la pensée dans l’Adieu au langage, le moment où le dehors est transmis à ce regard intérieur avec la couleur de l’extérieur poussé à vif (comme dans l’éloge de l’amour), à partir d'une chambre. Au fond de l'espace, c’est une fenêtre à l’ancienne, avec la croisée, des vieux hôtels non rénovés ; on ne voit pas de la même façon à travers une vitre d’un bâti du dix neuvième (Buzzatti, y voyant de part en part, «l’uniformité d’existence qui ne devaient être qu’aventures, romances, hasards»), qu’à travers une véranda (où le ciel tombe sur la tête, la pollution, les orages) ou encore la baie vitrée (Yates). Les déferlements sont à la frontière des claustrations (les derniers projets d’Eustache, la chambre du fils de Moretti, le jaunâtre des ambiances glauques d’Enemy). Il y a les blancs aveuglants pompant la ville chez Fitoussi mais aussi les fondus au noir qui ne finissent pas, à travers ces trouées, l’intérieur du cadre en déshérence dans laquelle se refléterait une durée sans fin d’une lumière crépusculaire. 

 

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Le pont des soupirs, le dernier court de Godard, le seul à vraiment évoquer les ponts de Sarajevo dans une série au même titre, interroge une valeur de la photo à exister à rendre le réel, car s’il s’agit juste de prendre, c’est "l’access denied" à la souffrance, à n’y rien comprendre, à piller, en posture indécente, alors le « pas payé » du réel s’entend en litanie forte de voix, dit vite à l’allure d’incantation indienne, de rage. En contrebalancement du pont à moitié suspendu, une photo qui ne paie pas en retour du réel, reste lettre morte. Si le film est un postulat qui ne lâche pas et qui vaudrait aussi pour ce qui voit là sous nos yeux derrière la vitre, alors quelle décence d’images à partir de ? Celle vécue sur des années, à filmer ceux qui dorment en bas de chez lui, à une plus impressionnante porosité avec le temps, Japp Pieters est recroisé cet été. Le texte de Marie Cosnay descellant la voix encore à l’intérieur de l’exilé (Benjamin) au regard du migrant sur ces fenêtres éteintes, vue de l’extérieur, avec sa ligne de force, d'écriture d'éclairer les captivités, les rétentions illimitées, inhumaines. Marie Darrieussecq hantée :« je repense à Mille Soleils, le beau film de Mati Diop, où celui qui ne veut pas s’embarquer dit : «La mer n’a pas d’ami.» ». Franck Smith et les morts méditerranéens. Le film Freddy Hotel de Massimiliano Amato: même si le rapport a été lu maladroit, la lumière saturée du dehors, entre deux rideaux d'hôtel opaques, ne retrouverait une condition de sa visibilité, qu'à ce qu’elle soit partagée vraiment à l’unisson, à la personne qui vit à la même lumière et l’endure de sa précarité, fuyant une réalité insondable, dont la moindre des choses serait une réalité à hauteur de regard ou comment habiter une frontière commune (Mano). Les journaux si friands de jouer avec la haine, mériteraient qu’on les oublie, qu’on ne se fie plus qu’à ce qui semble en demeure de visibilité de la rue, d’un maintenant, à travers ces voix littéraires et cinématographiques qui assument leur reflet à ce qui est vu du dehors, l’autre partie du pont à construire du regard, au travers des mutismes.  

 

 

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(dernière photo Marie Cosnay/ Myrto Gondicas)

 

 

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