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06/10/2014

Fausse déception

Pierre Zucca était ami d’Eustache, il aimait particulièrement ses films, le faisait jouer aussi. La cinémathèque lui rendra sans doute hommage, comme elle le fait récemment si souvent pour des satellites du cinéma, aux friches libres de la fin des années soixante dix. Comme dans un reflet altérant, certaines séquences des films de Zucca pourraient faire songer à  la maman et la putain. Un homme assis dans un bar commande un cognac. Il entend des pleurs. Dans son dos, une femme a la tête enfouie dans le pli du coude. Il lui tend un mouchoir, lui propose une consommation et lui raconte une histoire. L’histoire achoppe sur un mot incompris et finit en queue de poisson, à l’évocation d’un bâtiment nazi, chute malencontreuse. La séduction n’aura pas opéré, le cognac n’est pas bu, la fille aux yeux d’amande se tire en lâchant un réel « ça va mieux », à défaut de faire davantage connaissance. Zucca écrivait qu’il n’arriverait jamais à l’intensité d‘Eustache, et s’il y a beaucoup de séquences miroirs affectueusement évocatrices, elles partent vers une autre dérobée, celle qui ont l’ambivalence des choses qui ont lieu tout autant que pas totalement dans l’incarnation. Le diner en tête à tête est pourri d’un troisième larron aimant la même fille ; la ballade dans le square parisien s’ombrage d’une mauvaise fois ulcérée sur des détails. Est-ce que la vraie vie ne serait pas ailleurs, à d’autres ? Et que les journées ne ressembleraient pas qu’à des figures auxquelles rien n’arrive sinon une attente?  «Toute ma vie, je n’aurai été qu’un bleu» (Gainsbourg), «une imposture?» (L'enlèvement de Michel Houellebecq). Seulement les balcons sont mal fixés et des coups envoient sur des fenêtres, dans quelques séquences de Zucca, à changement brusquement de ton, à embardées qui finissent par faire aussi mal que les songeries du doute. On pourrait croire qu’à voir un personnage joué par Bernadette Lafont s’amuser à embêter un garçon, qu’il ne s’agisse que de petits malheurs de quelques individus, mais une plénitude contrariée le discute à l’amertume aux bords du cadre, qui pourrait être beaucoup plus grave, le commerce des corps proposés en monnaie d’échange aussi triste qu’un matin maussade. Dans les réalisations pas toujours concrètes ou concrétisées d’un personnage, une tonalité singulière aux charmes du secret des choses entretenues à un mystère d’avoir lieu distrait la lumière du jour des vérités. Des joies surviennent aussi, de nulle part, catastrophiques gommant la lecture du malheur, en enchainement à ce que les choses touchent sans appartenir même à une histoire, alacrité sans ambages en enjambement du soi (chutes réelles des personnages), ou ce n’est pas tant moi qui profite des choses, qu’un rythme curieux où elles adviennent sans crier gare, en logique de hasard, au milieu des matières de rencontres, cruelles et légères d’une confusion, maintenant les déceptions à un ailleurs virtuel. On ne regarde pas que des blessures, une certaine image du corps affleure en séduction, soufflant le froid et le chaud.

L’ornière des situations délétères ne laissent parfois pas le choix d’y être plus sommairement plongé, à travers certains plans à une immersion non choisie, comme le dernier film des frères Dardenne où l’intime était en procès d’une dimension sociale plus altérante que la libération de la porte du foyer refermée pour être de nouveaux soi(s). Le jour y rognait la nuit. Globalement, les stratégies de décevoir réellement illustrent une lubie du management, ânonnant à qui n’a pas le choix que de l’entendre une résignation à la déception, perclus d’explications de devenir résilient, au petit cas de l’indigence. L’ecrivaine Elisabeth Filhol, passée par ces milieux étouffants, met en perspective ces discours en réalités imposées, la surprenante bonne foi des uns à vouloir de faire fructifier le virtuel, aveugles aux horizons assombris qui ravagent jusqu’à une forme d’intimité de l’autre côté d’une balance. «Donnez du travail, c’est à dire le prendre», finalement on ne pense plus qu’à ce ça, malgré ou à cause de toute l’absence de pensée. Emmanuelle Pireyre développe de son côté, une force répliquante à ces condamnations, à l’irréel du monde: une résilience en ligne de force de revenir de tout ce qui atteint, avec une prédisposition à être séduite par ce revers, à son poids de renversement des réalités amenuisées, comme dans le film de Leone, quand le personnage est au milieu des impasses des raisonnements de deux grands propriétaires et éclate les apories de domination, récupérant en seconde main les dollars, le donnant à une famille, ondoyant de l’illusion du centre de la balance, seule  justice et équilibre, « tire moi dessus, j’ai de la vieille tolle qui fera tirer la langue à ta winchester », retrouvant une suite à des chemins, gestes contraires au service, mains ouvertes, paumes accueillantes. Quelle illusion au nom d’une croyance au réel pourrait encore exister au coeur de la déception sur le bord des cadres comme des vides?

Un développement comme un entrainement serait de répondre à ces stratégies par  des stratégies à la démesure des périls, récupérant des mots d’ordre à leur vacuité, partir de ce vide à d’autres courants. «Stratégiques déceptions» est le titre d’un travail vidéo d’Anne Deleporte, fil de beaucoup de ces projets, qui ne fait pas que pointer du doigt un problème, et implique la condition d’une vision à partir d’une matière vide de son centre. Dans une vidéo récente, des mains façonnent selon ce qui ressemble à de la poterie; les bords refaçonnées font s’associer des moments à des formes, en champs mouvant, coupé en montage dès que des prémisses d’une initialisation s’entrevoient, miraculeuses d'apparaître face à ce qui le contredit. A l’origine il y a une entropie, l’absence, dans d’autres films de la vidéaste, le thon congelé, le carton à tir, la matière empêchée. A la fin d’un modelage, ou d’un regard, un centre, même vide, répond d’une forme en extrême devenir de sauter à la surface, même d’un infime. « Deceptive appareance » est une expression anglaise très répandue, terme du reflet dans le miroir à l’incertitude de l’avoir vu, encore du devenir spectral en désaccord douteux de l’existence de la chose renvoyée, fumées d’identités. En même temps qu’à chaque instant, dans des conditions bien précises, une réapparition corps formes en plan de batailles est en jeu, pour des corps en villes en images devenues corps politique, comme le propose une belle exposition encore en cours (Pantin). Non, les déceptions sur tous les états ne l’emporteront pas puisque les états fuient, les ribambelles d’échec à concevoir des jolies frises iront s’empiler en vieilles habitudes à clin d’œil ; décevoir la déception agace une réalisation, dans l’autre sens d’agacer (du gout tiré des choses, des sucs), pour ce travail de la vidéaste.La joie du faussaire, de F for Fake, ne s’arroge pas tant l’enflure du mensonge, que sonne d’une complicité à s’approcher des traits des grands maitres, les connaitre sous un autre angle de cet abord, quitte à créer de nouvelles périodes en mouvement paradoxal. Dans une relation, d’autres sonorités, aux airs altérés quelques musiques. Critiquer en imposture appartient au contempteurs de la vérité pure, expert déçu par le faux. «Le vrai est ce qu’il peut, le faux est ce qu’il veut» (Benjamin). Le faussaire de Welles gagne sa vie comme ça, des élans et d’autres puissances se développent de tels rapprochements (l’étude de Deleuze sur F for fake l’explicite en haute voltige). Anne Deleporte, par la captation sur une matière modelée faussement si facilement, place le faux à un autre niveau, avant la final de la copie parfaite, au rebut d’autres formes et instants, peu en objet donné, mais dans la mouvance des écarts. A un en deçà de l’image (Murielle Gagnebin), soustraire au plein en repeuplant d’aspérités, de creux, liés souvent au désir. Une désillusion créatrice: une chair. Immaculée déception (Pierre Peuchmaurd), celle qui part des fatigues, des mélancolies, jusqu’à «courir à perdre Hélène», s’y perdre, jusqu’aux dents perdues de tant de chutes (un personnage chez Zucca face à une fille aimée). 

 

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