Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08/10/2014

Summer crossing

En un sens, Still the water pourrait être une réponse à Real de Kiyoshi Kurosawa.

STILL+THE+WATER.jpg

Yann Gonzalez, l’auteur des Rencontres d’après minuit, lors d’une présentation récente du Jardin qui bascule de Guy Gilles, à la Cinémathèque française, avouait avec émotion son impuissance critique devant une œuvre qui le touchait de trop près, l’aimantait et le bouleversait immanquablement. Il notait, comme pour lui-même, une remarque d’un journaliste des Inrockuptibles ; elle indiquait que dans le cinéma de Guy Gilles il s’agissait moins de « plan » (une construction et mise en scène) que « d’images » (de l’affect à l’état pur dira Yann Gonzalez). Nous reprenons à notre compte cette émotion incontrôlable, ces sentiments devant « une image » qui, inexplicablement, nous apparait chargée d’affects à la façon d’une adresse intime ; nous reprenons cette émotion et la reportons sur l’œuvre entière de Naomi Kawase, sur la personne même de Naomi Kawase. Pour quelle autre raison, retourner au Méliès de Montreuil, si ce n’est pour voir Still the water dans la salle même où la native de Nara présenta ses premiers films à l’occasion des Rencontres du cinéma documentaire de 2011 - les Rencontres du cinéma documentaire tiennent d’ailleurs, en ce moment, l’affiche (du 7 au 17 octobre) sur le thème de la correspondance ; cette thématique sonne aussi comme une anticipation de la future programmation du Centre Pompidou dans le cadre de « cinéastes en correspondance », et dans laquelle sera certainement projetée toute l’œuvre filmique de la cinéaste.

Ne pas pouvoir dire une image, et l’écrire quand même. Naomi Kawase pratique le don, preuve en est ce film où elle circule dans le quartier de Shibuya échangeant de menus objets avec les passants qu'elle rencontre. Elle est généreuse. Les images tournées existent et par elles le monde devient ce lieu ouvert, habitable. - L'image comme un cadeau de la cinéaste à la vie. L'émotion est si forte, si instantanée, que l'équilibre en devient précaire; la raison critique s'efface devant le sentiment et la capacité des films à nous mouvoir – dans le bruissement du monde – de l'intérieur. Still the water ne déroge pas à la règle ; plus encore, le film est à tout à la fois le démultiplicateur et la synthèse d’une pratique. Il reprend ce qui mobilise toute l’œuvre : la traversée du deuil. L’amoureux de ce cinéma y reconnaîtra sans peine (dès les dix premiers plans) toutes les figures de la cinéaste (l’eau toujours, les éléments, la lune, le soleil, la vie sur la peau, le tatouage, la question du père, le cycle de la vie et le passage de la mort) ; il y verra surtout un déploiement sans égal de toutes les traversées possibles des pertes (de l’enfance, des êtres chers, de l’affection, pertes symboliques et réels) et, au-delà, une synthèse de l’attention à, de la relation à, de la pensée à, de ce qui construit un individu et le dispose au monde. Peu de cinéaste ont cette envergure, d’une extrémité du visible à l’autre, de chaque extrémités de l'être : - jusqu’à filmer le « passage de la vie » (la fresque autofictionelle et biographique (immense), et portrait (immense) de la grand-mère de Kawase, défense organisée et farouche d’une vie minuscule (nous pensons qu’un « son off » et une « voix » de sa grand-mère a été entée au premier tiers de Still the water), jusqu’à filmer la vieillesse et la solitude, jusqu’à filmer la naissance (droit dans les yeux), jusqu’à filmer la mort et un arbre par la fenêtre comme peut-être jamais on a regardé un arbre (jusqu’à user de la distance avec la « mort au travail », celle de la juste distance d'une caméra enregistreuse et indiscrète, en la transformant progressivement en l’espace du lien).

Le cinéma de Kawase est hanté par l'abandon. Mais cela ne suffit pas de le mentionner. Un ouvrage récent de Frédéric Worms, Penser à quelqu'un, incite à dépasser ce constat initial. Worms s'interroge sur les relations, personnelles, interpersonnelles, sur l'importance de la pensée et de la pensée vers, non seulement dans la constitution d'un sujet, d'un soi (Winnicott), mais aussi dans la fondation de toute pensée et de l'esprit critique qui en suivrait. Les analyses sensibles du philosophes disent ce que les personnages de Kawase endurent et questionnent ; elle disent aussi le rôle essentiel de l'oeuvre d'art dans le maintien possible d'un écart entre soi et les autres, entre soi et le monde, un écart qui s'apparenterait à un sas, une poche d'air, un espace non annihilé par les violences (Worms parle de violations) et les pressions de toutes sortes, un espace maintenu et pouvant dès lors être investi par la pensée, les émotions, les sentiments (le lieu de l'expression). L'oeuvre est la condition, ainsi, du dialogue, de l'échange, la certitude pour l'Etre de ne pas subir un anéantissement. « Nous ne sommes pas d'emblée « quelqu'un », nous le devenons ; nous pouvons aussi cesser de l'être ou de le devenir ». « Il faut le souligner encore, écrit le penseur : « dans la vie », la violation peut aller jusqu'à étouffer l'expression et l'action. Mais le rôle de l'art (et aussi des grand récits moraux et religieux, dans la culture humaine) est d'éducation et de résistance, autant que d'expression. Et par l'expression, ils ouvrent un entre-deux dans l'expérience de ce qui pourrait empêcher tous les entre-deux. » Il suffirait de citer longuement les passages de cet ouvrage, et toute l'entreprise de Kawase s'y éclairerait des feux du mystère. Le deuil, l'être brisé : mais dans le même geste ouvert. Le « sans réponse » de la mort : mais la présence d'une pensée (d'une pensée à) irréductible à la disparition, signe définitif d'une altérité, d'un adieu ; et, en retour, face au « sans réponse », à l'absence, à la douleur, la « responsabilité » (« désemparé mais responsable »). L'analyse empruntant à Levinas est belle et serrée, le spectateur y reconnaîtra sans peine ce qui bouleverse Kyoko. « … il faut aller de l'adieu à quelqu'un jusqu'à l'accueil de toutes choses... » (Worms). La séquence de trépas est une rime interne à l'oeuvre, elle s'enrichit du documentaire sur la naissance, Genpin. Dès lors, « il faut aller vers cette ouverture, sur le monde, sur la pensée, sur la morale, sur la politique, à travers la relation à quelqu'un. Ce sera, aussi, la condition d'une véritable relation à « soi » » - le personnage de Kaito l'éprouve. « Mais avant d'y venir (à l'ouverture) se rappeler qu'elle porte en elle le risque de la « fin du monde ». »

Jim Hall Bill Evans - Undercurrent.jpg

aa

Les commentaires sont fermés.