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29/11/2011

Place Tahrir / Place de Jaude et mon âme de berger

Clermont-Ferrand. Son maire, bienheureux de porter le nom d'un... célèbre cinéaste. Ses toits de tuiles, ses murs lépreux, ses rues tortueuses où alternent les zones froides et chaudes, ses arbres maigrelets, sa rivière fantôme, son église romane enserrée, sa cathédrale noire d'avoir vu naître Blaise Pascal disait un fameux écrivain et chroniqueur d'une Auvergne Absolue. Nous pourrions en tartiner des lignes et des lignes de ces clichés qui n'en sont pas. Ses auvergnats, toujours emmitouflés (cher Alexandre Vialatte, cela n'a guère changé, ils sont toujours à se nourrir du froid); ses auvergnats qui toujours se targuent d'être les premiers en tout : la plus grande boite de nuit, le 1er tramway, le 1er tramway sur pneu, les premiers plus longs et hauts viaducs (et là, l'Auvergnat et Rouergat main dans la main ne lâchent rien, fidèles en cela à la devise « Sem d'Auvernha, lachem pas »), les Fades, Garabit, Millau, notons qu'ils ont voulu faire de même avec les tunnels (le tunnel du Lioran fut en son temps le tombeau de nombreux terrassiers) mais malheureusement même en arrosant les volcans à la Volvic ils n'ont pas pris un centimètre – pourtant il est entendu que leur hauteur morale est supérieure aux données physiques -; continuons justement avec le 1er observatoire d'altitude (au sommet du puy de Dôme comme il se doit), le 1er téléphérique (au sommet du puy de Sancy comme il se doit), et allons-y allonso, après le départ de la 1ère croisade, nous trouvons un des 1er et plus brillants orchestres de chambre au monde (... en concert prochainement près de chez vous... ), un festival (international) du court-métrage – fameux, mais institutionnel et un brin ringard, aussi fumeux que la fumée noire de Lost -, un festival alternatif, Vidéoformes, qui a investi le champ du numérique il y a bien longtemps et dont nous aimerions qu'il prenne d'assaut la Maison de la Culture et sème la zizanie parmi la Jetée, et enfin, un festival de documentaires, Traces de Vies, et dont voici l'affiche :

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Si nous étions sémiologue au lieu de banalyste, nous dirions que cette image a de curieuses accointances avec l'artwork d'un disque, qui a peut-être lui même inspiré le nom d'un groupe de crevards du cru, Mustango de Jean-Louis Murat. Tout se recoupe.

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Le sieur à l'âme de berger illustre par l'image que voilà un titre « nu dans la crevasse », mais aussi, il cite discrètement un plan des Saisons d'Artavazd Pelechian.

 

Tahrir, place de la Libération de Stefano Savona a reçu le 1er prix de cette 21ème édition de Traces de Vies. Lors de la même programmation été projeté un petit film, Vibrations : 7 minutes prises dans le vif de la révolution tunisienne par une anthropologue de formation, Farah Khadhar. Le montage épouse les émotions nées d'une nécessité d'être présent, d'assister à un événement qui bouleverse et dépasse le discours rationnel de l'universitaire. Les slogans de la jeunesse soulevée - « dégage! dégage! » (nous rajoutons pour nous même « pov' con ») - alternent avec des plans de la mer déferlant et soulevée également. Prise dans l'action, la réalisatrice se concentre sur l'élémentaire, sur les correspondances; mais soucieuse de l'idée de transmission, Farah Khadhar prépare actuellement un long métrage qui revient avec plus de recul et minutie sur la situation tunisienne, un film dont le titre nous touche : Brûlures. - "Le cours ordinaire des choses me va comme un incendie" chantait Murat.

Dans le documentaire de Stefano Savona les « dégage! dégage! » tonnent également. Le film s'abstient de tout commentaire et se tient tout entier dans l'unité de lieu qu'est la place Tahrir du Caire. Il y est également question de vibrations, comme si, soudain, de cette place, se prenait le pouls de l'Egypte mais aussi d'une humanité en révolte, de notre humanité. Le réalisateur s'immerge dans la foule qui tint des jours durant le pavé contre le pouvoir en place, contre la répression, ensemble, compact pour éviter toute dispersion, répondre à toutes les coercitions, paralysant le pays et secouant l'inertie médiatique. Deux jeunes étudiants, une jeune femme et un jeune homme sont semble-t-il les guides, les points de repère de Stefano Savona au milieu de ce désordre apparent. Tout vibre dans ce regard pris d'une caméra à l'épaule : les yeux brillants des manifestants, les idées et les espérances discutées longuement, les chants populaires qui se créent in vivo, les informations qui passent par les téléphones portables, les réseaux sociaux, et sont soumis à toutes les interprétations, la prière, la lutte à coups de pierres, la violence, la solidarité, comme si le monde se recréait là. Cette farandole de visages (la foule devient enfin particulière et prend figure humaine) se termine par un plan d'ensemble qui mesure l'espace du combat, un petit rectangle, avant de revenir pour une dernière séquence qui résonne singulièrement avec l'actualité puisque l'on y entend un groupe d'irréductibles se navrant de la prise du pouvoir par l'armée, refusant de partir, de s'apaiser. Stefano Savona nous permet par sa présence et ce regard à hauteur de sourires d'assister à l'émergence d'une « Commune », il saisit et diffuse une onde, un élan vital.

Au centre de la capitale Arverne, se situe un autre rectangle, une place, curieuse, certainement la seule et donc 1ère place bancale (qui sait?) puisque son plan est incliné; de bout en bout le général Desaix défit un Vercingétorix de convention, ou vice versa selon le champ et le contre champ que le visiteur adopte. Alors que Tahrir passait sur notre âme de berger, quelques valeureux s'essayaient à un « Occupy place de Jaude ». Alors certes, c'est moins spectaculaire qu'un « Occupy Wall Street », mais il y a là dans la ville de Roger Quilliot spécialiste de l'auteur de L'Homme Révolté et initiateur de cette loi qui reconnaît pour la première fois le droit à l'habitat comme droit fondamental, dans la ville de cet homme qui écrivit dans ses mémoires des pages d'amour qui pourraient figurer au coté des plus belles poésies Arabes (« des yeux qui voit la beauté »), le geste de vouloir embraser. Et si la 1ère croisade d'Urbain II qui partit de ce sol revenait en boomerang; et si nous prenions le temps de nous souvenir de ce berger du Cantal qui devint pape, pape de l'an mille, un des grands hommes de l'Occident, et qui, surtout, sut se nourrir en son temps des lumières de l'Orient. Murat chante dans « Bang Bang » en reprenant un mot de Staline : « Qu'auriez-vous fait sans moi mes petits chats – Et bien obéis comme des cadavres! ». Ce que nous apprend Tahrir, c'est la désobéissance en beauté - l'Auvergne ne manque pas de cailloux.

 

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