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13/04/2012

(Benoît Forgeard) Anne Steffens

Que peut une actrice?

Que disait déjà notre cinéaste fauché, interprété par Benoît Forgeard : j'attends qu'un mari me fasse marrer, qu'un cinéaste me cinétise... On pourrait penser que notre curieux personnage fait le malin, le Beau, si il n'y avait pas sur son bureau, en lieu et place de la traditionnelle vanité - du crâne humain -, un impayable paon empaillé, à qui, légèrement désoeuvré, il s'amuse à mettre - sur le bec - une paire de lunettes.

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L'actrice est peut-être cet élément actif de la toile qui vous cinétise, surtout lorsque cette dernière est bruiteuse ou « coureuse nue » (Anne Steffens). Justement, en mettant en scène le bruitage de son film, Benoît Forgeard nous ouvre les entrailles du cinéma autant que si c'était le plateau de tournage qui était mis en abyme. Il délivre avec l'aide de sa charmante bruiteuse ce qui cinétise : ce potentiel d'accord (et donc de désaccord) de l'image-son. Pourtant, de manière assez subtile à notre goût, il évite l'écueil du document sur le métier de bruiteur, la simple révélation d'un processus de fabrication qui ne serait rien d'autre que l'expression d'une technique, pour, au contraire, fragmenter ses plans, ses cadrages, son montage, de façon à ne pas montrer la bande passante conjointement avec l'action de la bruiteuse. Il cinétise en substituant à l'auditorium, au plateau de cinéma qui reste un espace de travail, avec des contremaîtres, des ouvriers qualifiés ou non, un autre atelier voisin du laboratoire : ce lieu possible de l'expérimentation où l'expérience élargie de l'attention est possible. Ainsi, le film est loin de replacer le cinéma au coeur de son industrie, de renvoyer le médium à ses simples moyens; il crée une chambre dans laquelle l'écran que nous apercevons de façon fugace figure un mur, une marge ouvrant peut-être sur un extérieur mais qui est surtout une sorte de « paillette » dans laquelle se démonte ce qui semblent être les chutes d'un projet plus commercial et dont, toujours de façon fugace, nous apercevons et entendons des bribes. Le réalisateur d'ailleurs semble se désintéresser de ce « film extérieur » où de courts dialogues dits par deux personnages synthétisent en des formules lapidaires l'essence de ce qui motive les sitcom et autres télénovela : quand j'ai envie d'une gaufre, je mange une gaufre, si j'ai envie d'un homme, je mange un homme. Il favorise a contrario le pacte que le conteur peut passer avec son auditoire; et, de la même manière que le chant des vagues peut se bruiter avec des objets détournés de leur usage, nous sommes prêts à habiter des images surgies des décalages nés du talent des « raconteurs » d'histoires qui vous font passer des vessies pour des lanternes; à éprouver ce plaisir enfantin d'être (volontairement) dupe (ce qui n'est pas synonyme d'oubli de soi, mais correspond à l'élargissement de son âme), de se prendre au pouvoir de l'évasion : échapper à l'enchaînement, à l'asservissement, que parfois le tumulte audiovisuelle cause.

Dans le premier des courts-métrage, Maud Delmas (Anne Steffens), jeune actrice ne payant plus ses factures de téléphone, est contactée par son opérateur pour mener une étonnante opération publicitaire en traversant nue les enceintes sportives, ayant seulement sur elle le logo de l'entreprise dessiné. Détail du synopsis : c'est son ami souffrant d'une maladie de peau l'empêchant de sortir au grand jour qui aggrave la dette téléphonique en se pendant au bout du fil. Le mouvement du scénario tourne ainsi autour de la question de la visibilité, « de se montrer ». Mais à aucun moment, nous ne verrons Anne Steffens devenue la Coureuse Nue dans sa tenue d'Eve, alors qu'elle fait le choix d'endosser le masque du rôle que les entrepreneurs lui proposent plutôt que de retourner auprès de son Jules, devenant ainsi l'agent du système (entre virus et antivirus la frontière est parfois mince comme le montre le troisième court-métrage). Curieuse héroïne de notre temps qui ne s'effraie pas de la mort, d'un cocktail préparé au cyanure, qui investit le centre de la représentation (le médiatique) comme un poisson glisserait entre deux-eaux; sponsorisée, dans le plus simple appareil, absolument visible et pour cela – nous nous l'imaginons – vulnérable; et néanmoins, anonyme, concédant par ce geste de se déshabiller son visage au corps publicitaire idéal. Que peut une actrice? Peut-elle gagner contre la marchandisation de sa prise de risque qui est de s'exposer aux regards, d'être l'agent d'un récit? Il nous semble que oui : gagnante, dans la foulée de la Coureuse Nue, en imposant un plaisir du jeu dans d'autres règles du jeu, sportives ou non, et en refusant les idées préconçues à l'origine de l'argumentaires des communicants de l'entreprise de télécom, qui sont le voyeurisme et la (fausse) pudeur, enfin, en les détournant en joueuse culottée. Le plaisir du jeu sera alors de savourer la signature vocale de Anne Steffens, de l'écouter et de suivre son étant. L'actrice serait-elle un trait d'union, la jointure de l'image et du son (le verbe fait corps en l'occurrence), cet électron libre du champ de la caméra et de nos inconscients (fantasmes), qui habillée d'un coté, dénudée (qui sait) de l'autre, se maintient dans le disjoint de l'image, c'est à dire souvent entre l'ego et sa représentation, traverse le champ de course du monde en soulevant les coeurs? Elle serait une sorcière moderne qui par transfert nous rendrait à nos propres puissances d'être, comme la Coureuse Nue guérit, magiquement, son compagnon, libère son visage - il dira d'elle, dans le jardin de Ménilmontant, lors de la scène finale : « c'est vraiment une fille super ». Cinétiser est bien un néologisme qui exprime un curieux pouvoir, que même animatrice ultime d'un quelconque parc d'attraction, une actrice de la trempe du surfeur d'argent, du calibre d'Anne Steffens, possède telle une implacable capacité de subversion de l'espace saturé de signes devenus publicitaires, de transformer, même en hors champ, un monde bruyant en un monde bruissant de sonorités. Au Mexique, les Desnudos étaient des Indiens qui, pendant 20 ans, ont revendiqué leur droit à récupérer leurs terres. Constatant que même une grève de la faim ne les rendaient pas plus reconnaissable au yeux de l'opinion et des instances dirigeantes, avec un désespoir plein d'humour (cela n'est pas incompatible, le film de Forgeard le démontre à sa manière), se sont dévêtus troublant soudain l'ordre public; enlever leurs vêtements disait une des femmes de ce mouvement c'était comme pleurer. Nous lisions également il y a peu dans un quotidien la création par Google de lunettes connectées (Project Glass) qui imprimeraient, pour l'utilisateur, sur la vision même toutes les informations qui mobilisent actuellement tant de doigts sur les smart-phone. La « vrai vie » se transformerait soudainement en un écran. L'économie de marché est d'essence totalitaire; en incendie, elle ne cessera que lorsque le combustible, le comburant ou la source de chaleur viendront à manquer. Ce n'est pas l'intime qui l'arrête. Elle nourrit des questions normatives du type « réussir sa vie », où chacun est réduit à un score de personnalité. Bientôt, dans l'oeil nous aurons le taux d'atomes crochus de nos concitoyens. En attendant de se découvrir éco compatible avec nos semblables, rêvons à la Coureuse Nue; accrochons nous aux dernières répliques de Réussir sa vie, lorsqu'à défaut de payer la bruiteuse, le réalisateur l'invite au bois, à se promener, et qu'après un court instant de réflexion, elle lui répond « d'accord, mais on pourra parler de sentiments? ».

Que peut une actrice? Sa voix qui vous parle, sa présence là pour nous, son énergie à dire un texte là pour vous; son corps vu et donc toujours un peu nu en intermédiaire – un corps qui manifeste. Anne Steffens en interprètant ce personnage a suscité des ponts, d'autres désirs de jeu, puisqu'elle origine la création, à la Ménagerie de Verre, autour de septembre 2010, de la pièce de Chloé Delaume, Eden, matin, midi et soir.

Extraits d'une conversation (la journaliste écrit Coyle pour le groupe de musique COIL, mais l'humour de l'écrivain Pointe comme les brillances de l'outre-noir de Pierre Soulages) :

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Colette Fellous : Mais peut-être que vous pourriez nous lire un autre extrait de… parce que j’aime beaucoup comme vous lisez vos propres textes. On entend plus bien le… votre propre rythme…

Chloé Delaume : Alors ce que je peux vous proposer c’est un extrait d’Eden, matin, midi et soir qui est une pièce de théâtre que j’ai écrite pour la comédienne Anne Steffens qui est une jeune femme que j’avais vue dans un court métrage de Benoit Forgeard, La course nue et j’ai vraiment construit le personnage avec elle, on faisait des réunions de travail pour construire la psychologie du perso. C’est une pièce sur le suicide. J’ai fait un peu ma Sarah Kane, mais avec beaucoup plus de blagues et Anne, vraiment s’en est très, très bien sortie. C’était assez magnifique. Je retravaillerai avec elle à l’avenir. Alors, donc, le début.

« Hier soir, j’ai voté la mort. Je me suis longuement concertée et on étaient d’accord, toutes d’accord pour une fois. La mort et qu’on n’en parle plus. Qu’on ne parle plus de moi et qu’on me parle plus tout court. Je n’en peux plus que ça parle autant à l’intérieur. Ça charrie en migraines. Ça ne s’arrête jamais sauf pendant mon sommeil, tout du moins je présume. Il est possible que ce soit pire, je n’ai jamais pu vérifier. J’n’aime pas tellement dormir ! C’est à cause des cauchemars, je les connais par cœur. Il y a jamais de surprise : les mêmes murs, les mêmes ombres, les mouches qui font des grappes à noircir le papier peint. Mon cœur qui ne bat plus mais qui repose quand même dans ma cage thoracique. Lourd, mon cœur, tellement lourd. Boule de viande avariée. J’finis toujours face au miroir en train de me décomposer. Laide. Tu es. Je suis laide en charogne. La chair est dépravée, déliquesensillon ( ?) l’œil droit pend, le nerf frotte. Un nouvel angle de vue. Plus bas. Toujours plus bas. Il y a toujours du vrai aux reflets déformants. J’ai des cachets pour me faire taire. Ça n’a jamais rien résolu. Même quand je ne m’entends pas, je ne jouis pas du silence. Je me retrouve toute seule. Je ne sais plus quoi faire. Je ne suis pas faite pour faire, si ça se trouve ça arrive. Il y a des gens pour faire et d’autres faits pour rien. Je dois être de ceux-là. Modelée antimatière. »

Alors, ce qui m’avait intéressé dans le travail sur le suicide, c’est que j’ai voulu donner… d’abord le personnage d’Adèle Trousseau puisque je lui ai trouvé un nom bien ridicule au niveau du nom de famille. Adèle est une fille qui n’a pas eu de trauma singulier à la base, et elle souffre juste de ce que j’ai appelé la thanatopathie, c’est-à-dire la maladie de la mort, mais pas au sens durassien. Elle se trimballe cette espèce de chose qui est différente du mal de vivre, qui est vraiment la pulsion de mort en permanence. Elle a fait plein de TS qu’elle arrive pas à gérer et l’idée de la pièce est qu’en fait on est dans un espace mental et à la fin on se rend compte que Adèle était dans le coma depuis le début. Son dernier coma c’était la lutte intérieure entre la pulsion de vie qu’elle essaie d’éteindre et qu’elle a fini par éteindre, et la pulsion de mort, et normalement je pense que ça fonctionne. On est plutôt libérés pour elle quand, à la fin, tout s’éteint. Ce qui m’a intéressée aussi c’était de traiter de la réalité du suicide, la réalité du ratage du suicide parce qu’en fait, et je le fais dire au personnage, en fait on s’attend à cause de la Sécu, à ce que quand on fait une TS, enfin, une tentative de suicide, tout soit remboursé, on ne fasse pas payer, payer l’échec. Or, c’est pas vrai. Moi, je me suis retrouvée à maintes reprises en sortant de l’hôpital, avec une créance qui demandait sous 15 jours ou un mois de payer 1200 €, parce que c’est le prix de l’échec : les soins, le lavages d’est… enfin, l’ambulance, le lavage d’estomac, tout ça c’est à la charge du client, et… enfin, du patient, et ma psychiatre m’a aussi expliqué qu’il y avait un truc encore plus grave, c’était pour les défenestrés qui se rataient, parce que c’est un coup à se retrouver tétraplégique avec en plus, un dossier au surendettement. Il suffit que vous tombiez sur une voiture garée en bas, donc vous détériorez le bien d’autrui et vous avez à rembourser parce que votre assurance ne couvre pas vu que l’acte est volontaire, à rembourser la BM que vous avez abîmée, en plus. Donc, les gens se retrouvent à sortir de l’hôpital dans des conditions, enfin, c’est quand même très difficile d’avoir raté. Ce n’est pas que des appels au secours, y a souvent des TS où la pulsion de mort est assez ferme en fait et où…

Colette Fellous : Chez vous c’était plutôt des appels au secours, en fait…

Chloé Delaume : Chez moi y a eu les deux… Y a eu des overdoses de médicaments, parce que j’en prenais beaucoup trop, ça c’est clair. Je me défonçais avec les Lexomil et les Xanax, il faut appeler un chat un chat. Et puis, y a eu des appels au secours quand j’étais plus jeune et y a eu à trois reprises des tentatives de suicide, qui étaient vraiment pas des tentatives. Simplement, j’avais pas de garant, comme j’avais pas de parents, j’habitais toujours dans des appartements un peu bourgeois, enfin, bourgeois… dans… au sens où ce sont des appartements qui font tout l’étage, où y a deux portes et la cloison qui sépare est très mince et le propriétaire du coup, me connaissait mieux qu’un propriétaire normal, ne m’entendait plus pleurer au bout d’un moment et donc, forçait la porte, rentrait ou appelait les pompiers. Et, en fait j’ai été sauvée entre guillemets, par trois fois de cette façon-là. Quand on se réveille dans ces cas-là, on est très en colère, vraiment très en colère parce que évidemment, on a l’impression qu’on n’a même pas… on a le choix de rien, qu’on maîtrise rien dans sa vie, même pas la mort. Mais bon, sur ces notes très gaies, il va falloir que je m’habille. »

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Une actrice peut vous scotcher à votre inconfortable strapontin dans le pâle septembre.

Ecouter/voir cette jeune actrice, dans cette salle scènographiée comme le canon de la caméra, toute en profondeur, perdant à la façon d'un télescope inversé (braqué sur soi) de la hauteur sous plafond pour donner une impression d'écrasement, fut une expérience bouleversante. Jouant l'entre-vie en 50 minutes - le temps qui sépare deux suicides en France -, elle a, de son corps frêle, mais avec une énergie assez exceptionnelle (il en faut pour porter un tel texte, un « langage des viscères » pour emprunter le titre de soirées parisiennes de lectures et performances pour lesquelles Anne Steffens a joué), rendu le présent à son expression; non pas l'immédiat qui ne se préoccupe ni du passé, ni se projette dans le futur, mais le présent hors évaluation qui est tout dans l'attention, le temps lorsque ce denier accueille une venue, est ouvert à une présence. Ce que peut la transmission, le changement de qualité que l'art imprime au quotidien, ce défi à la catastrophe qu'ont proposé Anne Steffens/Chloé Delaume, appellent de nouvelles façons de voir, et rappellent cette citation du samouraï Miyamoto Musashi qu'aimait à resservir Yann Le Masson : « Entre voir et regarder, voir est plus important que regarder. L'essentiel dans la tactique est de voir ce qui est éloigné comme si c'était proche et de voir ce qui est proche comme si c'était éloigné. » Cette jeune actrice, au fond de cette salle basse, comme un phosphène sur la pellicule plaquée au bout de l'optique (dans la mise en scène le sol était jonché de papiers d'argent - miroirs éclatés en pétales de fleur pour une Mouchette, une mouflette d'atropos), évoluait dans ces dimensions du lointain et du proche; elle vous rendez la vue, vous soulevez une émotion, qui, même en se tortillant sur son strapontin et en serrant les poings à s'en faire péter les phalanges, vous élevait alors même que vos lèvres goûtaient le sel.

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07/04/2012

Benoît Forgeard (Anne Steffens)

Comment réussir sa vie? Cette question n'a sans doute de sens que posée dans un « rapport de production » - réussir par rapport à quoi, par rapport à qui? Qu'elle serait l'instance, le modèle, dont le goût et les avis primeraient sur nos désirs, nos actes, et qui distribuerait bon et mauvais points, partagerait le bon grain de l'ivraie? Comment réussir sa vie? Est-ce une re-formulation en des termes économiques et dans le champ du capitalisme – l'image en moins - du Ciel des croyants? - Le Très-Haut, garant de la bonne moralité de ses sujets, passant les bonnes et mauvaises âmes au crible du purgatoire; ou bien, رب seigneur de toute chose n'ayant nulle besoin d'anti-chambre pour observer la nudité de nos coeurs et décider de qui s'écrira hosanna à la vision de toutes ces houris et ces jarres de vin AOC – what else? Au moins, et malgré les morales dévotes, nul ne sait de son vivant le sort qu'il lui sera réservé dans ce hors champ définitif; la vie pourra être bâclée, ratée, corrompue, usée jusqu'à sa corde, la miséricorde infinie réservera sa réponse et sera seule juge. Est-ce une re-formulation d'un ménage à trois calquée sur la psychanalyse - me, myself, and I -, le positionnement de soi vis à vis des autres (famille incluse) sous l'oeil du père (de famille)? Réussir sa vie, c'est sans doute être observé d'un extérieur, et être approuvé par une norme (type label rouge) : marcher dans les clous, ne jamais désapprendre, passer en classe supérieur, entrer , dans ce modèle économique qui se veut centre d'attraction. Ce qui inquiète dans l'idée de Paradis, c'est la possibilité qu'il soit garder par quelques cerbères, par quelques CRS. Approcher votre oreille, jeune fille aux lèvres nues; j'aimerai vous raconter le secret du secret : « la mort intervient à la fin de l'existence pour y mettre un terme ». Eclats de rires. Mais ça dépend de quel rire dirait Léo Ferré. Rire jaune, humour noire; non, plutôt un rire vert – verdâtre telles certaines variétés -, vert de verdeur ou tendrement vert; le vert du printemps, en U pour y déposer de jeunes branches fleuries, qui, dans le renouveau et cueillies, n'en n'oublient pas moins cet horizon métaphysique : « qui peut être certain d'avoir vécu? ».

Aragon avancait dans les derniers mots du Paysan de Paris : « Poussez à sa limite extême l'idée de destruction des personnes, et depassez-la. » Voilà une chronique qui ne mène nulle part, et n'offre en partage qu'un ton grave pour un film aigu et drôle. Réussir sa vie, c'est avant tout ce que vient de réaliser sur la base de trois courts-métrages antérieurs assortis d'interludes Benoît Forgeard. Film faussement programmatique, dont il serait bien difficile d'extraire une morale à laquelle se substituent le plus souvent de fameux et singuliers éclats de rires, si ce n'est ce slogan lu, taggé, sur un mur à l'arrière plan d'un film de François Truffaut, Peau Douce ou plus sûrement La Mariée était en Noire, « ne pas perdre sa vie à la gagner ». Nonchaloir, inutile de se crever les pupilles : petite revue de presse de cette « histoire branquigolesque, joliment décousue » - mais ce qui importe nous avertit le personnage du réalisateur fauché, c'est de faire un film, et avec des images c'est mieux. Dans cette réussite, qui sait si il y a bien 24 images secondes; il y en aura toujours assez pour s'écarquiller les paupières avec nos zygomatiques ouverts, ou « s'amputer la bouche » pour le spectateur bien intentionné qui souhaite être poli envers la partie silencieuse de la salle.

 

http://www.centreimages.fr/livretcourts2/COURSENUE/PROPOS...

http://cinema.nouvelobs.com/articles/17769-benoit-forgear...

http://karelia.over-blog.com/article-reussir-sa-vie-de-be...

http://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/reussi...

 

La reprise du titre de l'album légendaire de Christophe, Le Beau Bizarre, éclaire le goût marqué du réalisateur pour le décalage. Par le biais de ce Beau Bizarre il serait possible de dresser une généalogie de la moustache, avec en figure tutélaire le rideau épais qui se soulèvait au souffle nietzschéen, en relais Frank Zappa, et dans le cinéma les moustaches célèbres de Groucho et de Peter Sellers (et pourquoi pas, cette liste en libre associations n'est plus à un poil près, rajouter celle de Jean Ferrat). Il serait également possible d'établir un jeu des sept familles du dandy moderne, celui qui, sans illusions, chevauchedes « à quoi bon », mais, non dupes des stratégies de séduction mainstream, n'hésite pas à endosser, dans le sillage d'Edouard Baer, le costume de maître de cérémonie. D'ailleurs, Benoît Forgeard partage avec l'auteur de la Bostella une certaine veine d'un rire sauf des impuretés qu'il traverse de sa flèche : les ironies, le cynisme, les mises en boite, le satyrique, le rire brocardant, le rire irrepressible, machiavélique. Il reste que l'écriture d'Edouard Baer repose sur l'improvisation, sur le mouvement collectif, le dérèglement et le désordre, sur une dérive de troupe qui emprunterait à la piste de cirque une forme circulaire, alors que Benoît Forgeard compose une mécanique dans laquelle la réplique, les silences, le décor même et ses accesoires sont autant de rouages indispensables et disposés avec précision. Forgeard est un adepte du dérailleur (dont nous fêtons les 100 ans), du changement de braquets, moins de la roue libre; ce qui ne fait aucunement obstacle à l'incongru, à l'étrange, au surgissement du surréalisme (il est si bon que ce mot est encore une actualité et un (non)sens) au détour d'un réalisme (social) cause de « démangeaisons ».

Décrire ce film comme vert, c'est aussi en souligner sa teinte, c'est essayer de cerner ce qui dans l'attitude des personnages dépasse la seule loi de l'ironie, échappe à la vulgarité du rire de connivence (de celui qui ricanne de son propre humour – tout humour est un peu douteux, et, il nous semble que bien peu de comiques prennent la mesure de ce doute). Un gag, c'est du sens : une mise en question d'une narration; c'est une histoire d'adaptation (en bien ou en mal) d'une métaphysique, d'un être essentiel (son amour, sa liberté, sa vie) à un cadre. Forgeard respecte ce geste (tracé dans ce monde-comme-il-va, et sous nos latittudes, par Tati, Etaix, Moullet); sa réalisation cherche ainsi, dans des synopsis plausibles racontant la confrontation de jeunes adultes au monde du travail (comment réussir sa vie donc) – le cadre –, des déplacements de sens comme autant de déraillements. « On ne peut pas fuir indéfiniment la réalité » dit notre réalisateur fauché. Certes, mais il la bruite d'une étrange façon pour nous offrir la liberté d'en rire, à l'exemple de la scène d'ouverture et de ce son qui revient sur ce cri du coeur « on va se faire un max de tunes ». Il n'a d'ailleurs pas l'inélégance de rire de son sérieux. Nous admirons ce sens de l'économie répondant comme une fraude à l'économie de moyen, ce don de l'ellipse : un plan de brins d'herbe s'écoulant dans la bonde d'une baignoire, une baignade dans une piscine pour une scène de séduction conventionnelle (la jeune naïade, le jeune homme à la guitare) qui s'avèrera à contre-courant, les poncifs balbutiant sur une étrange latence.

Au fond de notre rire, et de notre bouche amputée, il y avait un dépôt d'inquiétude. A l'exception de la scène finale, dont nous aurons a reparlé, les rapports amoureux, même hors du chemin balisé par l'encombrement et l'embouteillage d'images toutes faites semblent gangrénés en sous marin par des rapports de production (toujours ce "réussir sa vie" en sésame, ouvres-toi). Ce curieux moustachu, réalisateur (pas si à la manque que ça, tant il semble opposer son nonchaloir au film commercial dont le son off nous entretient de son contenu potentiel) ne s'est-il pas découvert drôle à la suite d'un accident de voiture!! Sans trop en dire non plus, nous rappelerons juste la mécanique jusqu'au boutiste de certaines séquences : par exemple, le cyanure préparée par Monsieur Fraise à la Coureuse Nue, ou, le jeune VRP qui se présente à Souchon (oui le chanteur! ne cherchez pas, allez voir le film) , « j'ai, lui dit-il, tout perdu, plus de papier, plus rien », la Souche lui réplique alors : « dans ce cas tournez vous et penchez vous vers l'avant ». Nous rappèlerons enfin des propos amers : t'as la vocation pour rien, alors tu seras vendeur (à défaut d'être à vendre). Nous aurions tort, dans cette oeuvre, de ne pas être attentif à ce qui sape ces rapports de production affreusement contemporain, de ne pas partager cette humour vert qui s'inclut dans le cercle du réel à fendiller, qui après la guerre renait du désespoir, qui dit bien que il n'y a pas de meilleur illusionniste que soi-même, que le corps au fond de la malle du magicien, de la troupe de théâtre (sur l'écran de cinéma), et dont on rit, c'est le notre. Il serait réducteur de classer ce réalisateur, son effort qui nous émeut et nous donne souffle, avec les « amusants » de télévision, ceux qui jouent à mettre dans l'embaras pour faire rire aux dépens, avec les amuseurs maniant l'ironie, la distanciation, portés au pinacle par la hype avide de postures (autre noms pour planches à billets). Le propriétaire des Inrockuptibles (actionnaire du Monde) n'est-il pas homme d'affaire, Matthieu Pigasse, osant, comble du comble, écrire sur les « basculements économiques » dans un livre qu'il intitule sobrement (son de chaînes grinçantes se resserant sur nos cous) Révolutions. Rires jaunes du second degré érigé en mode d'être. Le second degré est ce qui se retranche pour éviter d'être affecté, pour éviter la prise à partie. C'est un refus de voir. Benoit Forgeard substitue au second degré, le deuxième degré (une dane en plus sur la ceinture du Maître en arts martiaux en quête de perfection) : il ne soustrait rien, il déplace les dimensions, ajoute une gamme au rire à la façon des bruiteurs. « On ne trouve plus de bruiteuses, des gents bruyants oui ». L'enfer est ce silence, et ce film est « fendard ».

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U vert

Ubu roi (autre moustaches)...


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Rimb

« U, cycles, vibrement, divin des mères virides

Paix des pâtes semés d'animaux, paix des vides

Que l'alchimie imprime au grands fronts studieux »

 

Cycles. Cycliste. Fils de Moullet? Dandy? Forgeard? Mais alors Rodolphe Darzens, le premier éditeur de Rimbaud, organisateur de courses vélocipédiques, amateur du duel sur deux roues, ami de Saint-Pol Roux et de Villiers-de-l'Isle-Adam. Chroniqueur sportif qui signait du pseudonyme de Recordman.

 

http://sporterotism.blogspot.fr/


 

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