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10/11/2012

Clandestino

Circulez il n'y a rien à voir :

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Circulez il n'y a rien à voir : deux modes de compréhension. « Circulez » hurle la force publique, inquiétée par tout attroupement pouvant, simplement par le grand nombre, être cause de soudains débordements. C'est que, justement, il y a à voir : un drame peut-être et le plus souvent, un accident, un événement parasitant le cours des choses, rompant l'ordre établi, un arrêt du temps (de travail, de trajet, de vie). Ou encore et autrement, comme il en est pour les roms, les tsiganes, les clandestins sans titres de séjour – des sans papiers trop vite assimilés à un express et définitif « sans identité » -, il est question de persécution, d'une persécution d'hommes-jetables – la población chtarra, population poubelle des penseurs Sud-américains –, dès fois que la pauvreté s'implanterait, s'installerait, s'incrusterait dans le paysage urbain ou péri-urbain, acquérant une existence légitime, conquérant des territoires et devenant de fait visible et nuisible. « Circulez hors de nos vues » est l'inlassable leitmotiv des policiers, présence récurrente et presque devenue anodine le long du périphérique parisien, entre autres lieux – bordures - près de la Porte de Bagnolet et de la Porte de Montreuil; chassant sans relâche, paresseusement, anonymement, les étales des biffins des trottoirs de ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler « le marché de la misère ». Cette même Porte de Montreuil qui vit débarquer clandestinement, en mobylette, Pascale Ogier dans le Pont du Nord de Rivette. Cette même porte de Bagnolet qui vit en son temps débarquer (Cité de la Noue) le jeune héros du film de Jean-Claude Brisseau De bruit et de fureur, quartier que l'on retrouve 25 ans plus tard dans Hadewijch de Bruno Dumont, autre cinéaste de la « lévitation ». Autre temps, entre-temps les terrains vagues ont été transformés en parcs ou surfaces marchandes, et la barbe de l'islamiste radicale a remplacé la barbe des anarcho-syndicalistes de tous poils. Cela hante l'esprit, écorche les chairs, tandis que la « plèbe » est gardée à (en) vue comme en joue.

Ajoutons cette citation qui ouvre le livre singulier de Clément Dorival, assistant réalisateur sur 9m2 pour deux, film réalisé par Joseph Césarini et Jimmy Glasberg (déjà cités ici pour leurs réflexions sur la caméra-poing), livre récit d'une expérience, et qui poursuit décline le travail de mise en scène et d'atelier effectués avec les détenus des Baumettes, une citation extraite d'un beau texte introductif de Jean-Louis Comolli : « J'imagine tout au contraire que s'ouvre un nouveau mode d'apparition des films. Les procédures de leur naissance sont déployées. Les outils qui les ont façonnés sont montrés. Les logiques sont dévoilés. L'oeuvre n'a plus le dernier mot, elle nous arrive comme engagée dans un énoncé d'ensemble : liée à son histoire (qui est aussi la nôtre) articulée à son contexte spécifique (qui est le nôtre). Elle n'est plus coupée des mouvements qui l'ont faite, des sources qui l'animent, du corps collectif qui l'a voulue. Elle représente un collectif de travail pour un collectif de spectateurs ». Une exposition exactement intitulée « Circuits » au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, répond à ce « nouveau mode d'apparaître ». Sa jeune auteure : la véritable BB comme le dit Luc Moullet : Bertille Bak. Très rapidement, - car le catalogue qui en est issu montre si parfaitement les traits et les enjeux de l'installation que renouveller l'excercice du descriptif semble vain -, deux salles, deux parcours autour de deux temps partagés : avec une communauté de rom d'Ivry-sur-Seine, et les soeurs de la Charité dans le 7ème arrondissement de Paris. Au coeur des dispositifs, des films. Transports à dos d'hommes est un trajet horizontal, voir souterrain. O Quatrième « raconte », autour de soeur Marie-Agnès, la retraite des missionnaires installées dans un bâtiment où chaque étage correspond à une étape vers la fin de vie, le 4ème étant le dernier étage, le lieu des impotentes. Le circuit est ici ascensionnel. De chaque temps partagé avec les « communautés », Bertille Bak collecte objets, sons, trâces, elle cartographie, liste. Le catalogue a des allures de plan de métro. Luc Moullet, sous le titre « Incongruité burlesque », y revient sur le cafard (kafar) en arabe, sur l'escalade du terril de Bruay (La Cabale des Oursins, Toujours moins); Claudio Pazienza, autre cinéaste, « écoute ce qui lui arrive », soit une image, une image qui l'emplit, l'obsède; et Julien Prévieux retrace brièvement l'histoire « des moyens de se mesurer soi-même », et souligne la capacité de Bertille Bak, par ses installations, de dériver en « archives surarmement mémoriel et extase statistique », d'éjecter, chez le curieux accueilli, cette compilation d'informations de ses gonds. Il s'agit bien « d'un collectif de travail pour un collectif de spectateurs ». Le lieu de l'exposition intègre son visiteur dans une topologie. Il y circule à son tour. La séance est l'événement. La présence fait foi, elle a valeur de temps commun. Ce qui bouleverse dans les films – plus que le mélange fiction documentaire, tarte à la crème théorique et faux problème -, c'est cette nouvelle manière de faire, de créer, non plus en faisant pour, mais en vivant avec, en élaborant ce qui pourrait s'appeller des oeuvres partagées. Bertille Bak, comme les réalisateurs de 9m2 pour deux, n'écrit pas au préalable le projet pour ensuite s'en aller trouver les outils utiles à sa concrétisation, mais vit avec les personnes et les personnalités qui deviendront au même titre que l'artiste des auteurs à part entière de l'oeuvre, et à partir des moyens plastiques ou de cinéma, du décor déjà investi, invente les moyens de la fiction, du jeu, et ouvre ainsi une échappée collective aux déterminismes sociaux, aux contraintes politiques. Dans la médiatisation ambiante excessive la construction fictionnelle (dans le paraître de soi, de l'autre) est la norme, elle est le maître étalon : tout se traite comme fiction. A l'inverse, en réaction, le document, le réel brut, est perçu comme l'accès à une vérité de l'homme. Bertille Bak en prend le contre-pied, et d'un état de fait – la réalité – en libère les potentiels d'actions et de fictions, c'est à dire dans le cas des Roms d'Ivry-sur-Seine, mais aussi des soeurs, les soustrait au contingent. Il leur est possible dès lors de devenir invisible et réaliser pleinement la clandestinité, de se jouer de soi jusqu'à s'alléger de son être physique et s'envoler au ciel (?). Quelques uns nomment ce mouvement « la figuration narrative ». L'important est la bricole, la pratique de « petite scène de la révolte routinière » pour reprendre le titre d'une autre installation de la jeune artiste. Et nous ne sommes pas prêt d'oublier la cartographie des réseaux métropolitains en fonction des « notes englouties » des musiciens ambulants.

Comment sortir des cases, du jeu de l'oie semblait s'interroger le Pont du Nord de Rivette? Inventer la liberté? Comment circulent les idées, comment les faire circuler, et organiser clandestinement des courts-circuits semblait s'interroger les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche? Etrangement à coté du MAM, au Palais de Tokyo, Fernand Deligny compile d'autres errances, celles de ses hôtes cévenoles, et théorise le cheminement de « vagabonds efficaces ». « Manifester et mobiliser sont deux manières de mettre en relation le discours et l'action. On manifeste et on mobilise en s'inscrivant dans le présent pour agir sur le présent. Le présent ne peut s'inscrire qu'au prix de certaines luttes » note le critique d'art Christophe Kihn à propos de l'expérience Circuits. Bertille Bak trace les/nos « lignes d'erre », voit ce qui ne nous regarde pas. « Il n'est pas sûr qu'il n'appartienne pas au destin du cinéma de devenir le fait des faibles, des écartés, des enfermés d'aujourd'hui » écrit encore Jean-Louis Comolli.

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coquelicots.png(Une image ramassée sur le bord de l'autoroute du web : JLG (?))

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