Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/08/2011

Summertime : la peau que j'habite

« Du Grand Canyon au Yémen la peau est la même! » Si la peau, du puy de Dôme au Kilimandjaro, brûle pareillement, si elle squame, se coupe, se scarifie, au rouge, au sang, de la même façon, il n'ait qu'à observer dans ce petit film norvégien, Sykt lykkelig, l'étrange comportement de deux enfants pour se convaincre que la peau n'a pas la couleur de la neutralité. En marge d'un récit passant au révélateur du désir l'intimité de deux couples voisins, les enfants, un blondinet, et Noa, adopté, jouent au maître et à l'esclave, jeu de pouvoir et de cruauté propre à l'enfance et reflet d'une situation de crise dans les deux familles, mais aussi, pour Noa, découverte de sa différence dans cette campagne immaculée de neige, de l'Histoire, celle avec la grande H, qui se lit dans le noir de sa peau. Noa attendra que sa mère, au cours d'un repas tendu, enfonce le visage du petit voisin dans son assiette de purée, pour rire, enfin, à gorge déployée.

Quel serait l'intérêt pour les politiques de se passer des affres et tourments du passé, c'est un moyen si efficace de diviser, de jouer l'émotion contre la compréhension et la pédagogie, de créer des peurs, de stigmatiser, et d'apparaître comme les seuls détenteurs, plein de mansuétude et de bonne volonté, de la Solution? Oublier la dignité de citoyen et la misère sociale. Au XVIIIème siècle, l'idée d'« identité nationale » était « engrillagée » par les encyclopédistes dans un théorème simple et implacable, aujourd'hui nous dirions syllogisme impertinent : étaient français toutes personnes vivant sur un territoire particulier reconnu en ses frontière par un gouvernement unique. Dans Case Départ, Montesquieu, Voltaire, Rousseau (avec un brin de provocation Robespierre*) apparaissent sous les traits d'un jeune enfant – un autre -, blanchâtre et noble, « bien né » dans une famille de planteur et donc esclavagiste. Le scénario, dense, se résout par le sauvetage de cet humaniste en devenir. Les mérites de Case Départ sont nombreux, le premier d'entre eux et d'être drôle (quelle performance des deux auteurs et plus particulièrement de Thomas Ngijol – ah! ah! cette séquence d'ouverture...), le deuxième est sa justesse d'observation, grinçante parfois (le portrait de ce maire au racisme ordinaire), le troisième est de dépasser le comique lorsqu'il s'agit de dépeindre la maison des créoles pour révéler un grotesque (la peau blanchie à l'excès et la mouche qui tue, le curée et ses voyages imaginaires en Afrique, la dégénérescence morale du sang bleu, l'obsession et fixation du « maton » sur le grand sexe des nègres), ce grotesque qui porte au malaise bascule la comédie dans une satyre (certains la trouveront exagérée, maladroite ou de mauvais goût), elle est juste la bave blanche des préjugés de nos yeux crevés, une bave bien contemporaine et tenaces. Cette comédie est d'une belle densité d'écriture : l'histoire de l'esclavage se mêle au béton de la périphérie de nos villes, à la délinquance, au religieux, à cette « discrimination positive » humiliante; elle noue l'histoire de cet exploitation de l'homme par l'homme qui fit la fortune de Nantes ou Bordeaux, à l'histoire contemporaine, à d'autre crime contre l'humanité et à la compétition pitoyable que se livrent les revendications mémorielles.

Le film de Thomas Ngijol et Fabrice Eboué n'est peut-être pas parfait, étouffé sans doute par la densité du scénario, la tendance des comédiens a tiré la réplique du coté du one man show, et dilué dans une réalisation terre à terre, mais il existe et c'est tant mieux; au delà de la simple description d'une histoire qui ne passe pas; il éclaire l'âme collective des survivants que nous sommes tous d'une manière ou d'une autre et montre l'articulation entre des événements traumatiques et les questionnements identitaires, comme si la violence faite se déployait dans le temps (une onde à la surface de l'eau après le plongeon d'un objet lourd) se muant en inquiétude et intranquillité. L'identité gratte. A coté d'un cinéma plus dramatique (Vénus Noire, Hadewijch), relevons quelques comédies ayant peuplées nos multiplexes, mettant en scène les nouveaux Roméo et Juliette et se servant de ce poil à gratter pour chatouiller les zygomatiques de notre âme qui se souvient d'Iseut : on se rappellera donc la première réalisation de Roschdy Zem Mauvaise Foi, Il reste du Jambon d'Anne Depetrini, deux films qui sentent le vécu, évoquons également L'Italien d'Olivier Barroux, dont Les Tuche actuellement à l'affiche entre à la perfection dans la catégorie des films réjouissant de l'été, un mélange de soleil, de rêve de gagnant de loto, et d'anarchie anti « tétard » (l'homme n'est pas fait pour travailler) – Les Tuche avec un « T comme t'es là, t'es pas là, où c'est qu't'es! ». L'Italien est bien moins drôle. Il appartient à cette catégorie de films de répliques qui tuent (le rire) et dont la réalisation au bazooka change le spectateur en otage à nanar, à ces films qui ne deviennent drôle que dans le récit que l'on peut s'en faire un fois passer le mauvais moment de la séance. Ah! Ah! la scène du tiramisu... C'est honnête d'essayer de rire avec la religion et non pas au dépend, mais un peu plus d'irrévérence ne nous aurait pas déplu; en revanche, la deuxième partie du film est émouvante, qui voit le personnage interprété par Kad Merad, Dino, pris dans l'engrenage de son mensonge se dénuder progressivement de sa fausse identité, entrer dans un autre jeu de regards où la comédie s'affronte à une réalité contrastée (à la real politique dont nous aimerions que comme le Real de Madrid elle se heurte toujours au FC Barcelone), pour aboutir à une forme de dépossession, de perte totale de tout marqueur d'identité.

Le scénario de cet homme passant pour italien pour se faciliter la vie, s'intégrer (comme le dit la real politique – s'intégrer à quoi on se le demande), rappelle une exposition et l'histoire personnelle du photographe Bruno Boudjelal, qui a cru longtemps que son père était italien comme il le prétendait à qui le questionnait sur sa peau sombre. Terrifiant pays** qui oblige les hommes à se camoufler. Magnifique pays où il fut possible, en 2009, au Carré Baudouin, de voir ces chroniques algériennes d'un retour, de se figer d'émotion devant le carnet de bord de « ces jours intranquilles », tandis que dévalait, rue de Ménilmontant, le cortège en colère des sans-papiers... A partir d'un premier voyage, en 1993, le photographe, en images et en mots, raconte la découverte de l'Algérie, le pays de son père, la bouleversante rencontre avec sa famille, puis, parcourant le pays d'Est en Ouest, il dresse un portrait douloureux de la « décennie noire » : la pauvreté, l'exploitation sexuelle des filles, l'émigration et la condition de ces hommes bloqués et rackettés aux frontières, l'horreur présente comme une ombre dans les clichés pris sur les lieux du massacre de Bentalha et l'effroi comme pris dans le geste de la prise de vue : une Algérie humide, sombre, décadrée, en périphérie d'elle même, à moins que sous ces couleurs incertaines ce ne soit l'état intranquille de l'identité du photographe qui balbutie. Une expérience intime et sensorielle d'une grande force, proche du désarroi. Les clichés de Bruno Boudjelal interrogent les marges du visible, la frontière qu'est le filtre de la perception; le bord du visible serait en quelque sorte le portrait d'identité d'une réalité pensée comme mixte entre une mémoire émotionnelle et ce qui est vu. La photographie y serait une prise de pouls - où le moi se trouve impossible à définir; ce qui devient alors essentiel n'est plus la nature soit disant spécifique de chaque « nation », de chaque groupe social, mais ce qui leur est commun, les valeurs qui unissent les hommes, l'empathie, le goût de la liberté, l'enfance et l'amour.

http://www.agencevu.com/focus/medias.php?tab=femis&id...

Que reste-t-il lorsque l'être est au fond du trou, dans la prison algéroise dans laquelle se trouve incarcéré notre héros faux italien expulsé de France? Il reste deux cailloux polis: « de profundis ad te, Domine, clamavi » et l'art, espace virtuel, refuge inaliénable, où l'âme touche à la vie pour se régénérer (c'est l'inscription que Norma, le personnage du dernier film de Pedro Almodovar, La piel que habito, griffonne entre des « respiro » psalmodiés). La culture, à l'exemple du père de Dino qui s'imaginait en danseur de claquettes, ce n'est pas de l'identité, bien au contraire; la culture est peut-être ce qui désenclave d'une société pensée comme un organisme qui en exclurait d'autres, qui rompt les atavismes, les déterminismes, et permet à un polonais capitaine de navire d'écrire en anglais, à un russe d'inventer une Lolita américaine, à des roumains d'écrire en français, à un irlandais de bouleverser la littérature en français, à une blanche de se reconnaître dans le blues et de chanter :...


Janis Joplin - Summertime (Live Grona Lund 1969)

 

Alors du Grand Canyon au Yémen, la revanche sonne comme une musique populaire et savante créée par des musiciens noirs, fils d'esclaves, pauvres pour la plupart; des musiciens qui ont su passer un pacte avec le diable, l'ennemi, pour, par la culture étrangère tout d'abord, inventer les formes de la révolte future...

 

aa

 

* Cf. la défense de Robespierre par Kateb Yacine. Robespierre théoricien de la terreur mais sentinelle inflexible contre l'esclavage.

** Est-il possible d'être citoyen d'un état sans être membre d'une nation (cf. l'affaire Dreyfus)?