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15/11/2014

Droit de Cité

Chaque génération est une génération perdue. Droit de cité. Beaucoup ont interprété ainsi Bande de filles de Céline Sciamma. Ce serait pourtant réduire sa force, son âpreté et sa beauté que de le contenir à l'expression unique « d'une minorité invisible », de le cantonner à la banlieue, à ces bouts de villes que le monde médiatique ne finit plus d'observer à la longue vue : les constituant de fait comme un réservoir à fantasmes, de peurs irrationnelles, réservoir à « histoires » (à faire des histoires), les confortant dans ce que les cités ne sont pas, un « parc » humains, un écran. Il est acquis qu'une partie des stéréotypes véhiculés provienne des contraintes de l'actualité, poussant des journalistes désinvoltes et frileux au plus facile. Les mêmes territoires apparaissent dans des enquêtes bâclées; souvent proches des rédactions, ils sont filmés comme des topos, visités au plus pressé sous le couvert d'associations de quartier (re)connues. Des droits de réponse existent où les lieux communs redeviennent le lieu du commun, ce qui passe par une reprise de voix, une mise en scène de l'adresse (slam, rap). Ainsi le récent, Rue des Cités de Carine May et Tarek Aggoun. Le cinéma s'y enrichie régulièrement malgré les archétypes qu'il a pu lui aussi répandre (l'influence notable des films de gangsters, du « Scarface » de De Palma, d'un réseau en miroir de signifiants, ces signes apparents singeant les indices de la réussite, la gloriole, la gloire du renégat ; reprenant en les outrant, à la manière de certains codes hip hop, la violence du capitalisme, des centre commerciaux, répondant à l'appel à la consommation sans sommation). D'autres influences se relèvent, empruntant plus au succès de La Haine qu'à l'Etat des Lieux de Jean-François Richet ; elles archétypent un certain rapport au monde, entre un intérieur (le quartier) et un extérieur (l'image renvoyée par la télévision), s'attachant à dresser le portrait d'une jeunesse, privilégiant le face à face, entre agent du désordre et force de l'ordre ; elles interrogent peut-être moins les lignes de fractures d'une société incapable de se déployer et de s'originer dans et par les quartiers populaires, développant peu la fêlure des « générations perdues » aux regards d'autres effets d'intérieur/extérieur, entre intimité et collectivité. C'est le noir et blanc, l'ouverture en longue focale, effet de guerre des média, jeu du chat et de la souris avec les policiers, et le dispositif scénaristique avec trois personnages propre au film de Kassovitz, métonymie chacun d'un parcours, que reprend par exemple le d'ores et déjà remarqué Qu'Allah bénisse la France ! d'Abd Al Malik.

Plutôt que de suivre sa (propre) voie, d'affirmer sa voix et sa bonne étoile, ce qui touche et blesse dans Bande de filles, c'est le passage de trois personnages à quatre : et donc des liens d'amitié à la cellule. Peut-être, il y a-t-il organiquement « bande » à partir de la réunion de quatre personnes. Ce qui touche et blesse, c'est la trajectoire d'une singularité (saisie au début du film, en une métaphore qui prend l'apparence d'une scène familiale, dans ces différents âges, de l'enfance, à l'adolescence, puis au milieu de l'oeuvre à l'âge adulte symbolisé par la naissance, « être mère ») : une trajectoire qui se heurte non plus au topos, à des clichés, mais au milieu qui la porte et dans laquelle elle respire. Elle passe de groupe en groupe, s'agrégeant se désagrégeant (l'incroyable première séquence) : de l'école, la classe d'âge, à la famille, puis la bande, puis la bande armée, le crime organisé. Au travers de cette singularité qui se heurte au concret, à la cité, aux autres, s'observe, dans le portrait toujours renouvelé de ses/son actrices, la naissance (d'une pieuvre) d'une individualité non-déterminé par, mais déterminé à... C'est une des différences notable avec les approches d'Abd Al Malik et plus encore de Sylvie Ohayon dans Papa was not a Rolling Stone. Deux adaptations de deux livres témoignages et biographiques qui procèdent par la mise en scène d'une exemplarité et d'une réussite. Leurs deux héros, d'emblée maître de leur ambition (la danse, la musique, les études), sont certes confrontés aux difficultés, aux impasses et écueils, entre d'un coté la mise au ban et la stigmatisation de quartiers populaires ne correspondant pas aux normes sociales fantasmées par la Nation et de l'autre, en miroir et en réaction, un repli sur la cité revendiqué dans une identité créatrice de formes mais aussi formatrice des limites de sa propre représentation, de code d'honneur propre au société close et mafieuse, de tabous, de règles « viriles » - les lois du talion - implicites et coercitives, mais ces difficultés ne sont perçues que comme des freins, des blocages : domine la volonté de s'en sortir, sous-entendant sortir de son milieu, et non plus sortir le milieu de l'ombre politique portée sur lui. Le quartier n'y est pas (surtout dans le film de Sylvie Ohayon qui n'évitent pas certains clichés, même dans son duo, jeune fille, belle, sérieuse et appliquée et jeune fille moche, bonne copine et délurée) un endroit à traverser (la magnifique Doria Achour y est plus filmée arrivant ou partant de son immeuble que traversant la cité). Il apparait en négatif, le support d'une victoire plus éclatante car envers et contre tout. Somme toute, le film de Sylvie Ohayon est un récit classique d'apprentissage qui pourrait se montrer en salle de classe comme exemple de dépassement de soi, d'accomplissement. La jeune ambitieuse est comme toute aventurière : tout devrait se plier au but, au projet. Et lorsqu'enfin, elle découvre la Grande Ecole promise, elle entre dans de nouveaux cercles aux nouvelles règles du jeu. S'est à se demander si le désir d'intégration n'est pas un apprentissage des us et coutumes, n'est pas savoir se vendre.

Rien de tel dans Bande de Filles. Vic ne saura jamais se vendre. La ligne de fracture est ce qui fêle le récit. Elle se lit dans la scène clef de l'entretien d'orientation. Pas de champ contre-champ ici, à la différence des deux biographies cités ci-dessus qui reprennent chacune, également, une séquence similaire. Pas de révolte ni de reconnaissance possibles. La manière rappelle Les Quatre Cents Coups, Doinel face à la psychologue hors champ, ou encore Fièvres de Hicham Ayouch (film aussi âpre que poignant, film d'un cri silencieux, de pleurs secs, ravalés) dans lequel le petit Benjamin (l'ange de la colère incarnée) repousse les arguments de l'assistante sociale qui ne peut pas plus pour lui, alors que la conseillère d'orientation est une porte close dans Bande de Filles. De cette impasse, de cette tête contre les murs, la réalisatrice tire une dérive en trompe l'oeil. A la trop rapide lecture d'un déterminisme social, d'une pente inexorable vers la délinquance, Céline Sciamma nous semble plutôt extraire des plans de vie et de conscience où Vic devient bien sujet de sa propre histoire : dans le sens d'assujettie mais aussi d'un « je me », réflexif. Elle est jetée dehors et c'est alors qu'elle voit ce qui la meut. Ca frotte. L'altérité ne va pas de soi. L'être peut se perdre, se dissoudre dans une dépense que met en scène un autre film à l'affiche, La Belle Epoque d'Albert Tudiesche (la fêlure est dans ce film à trois personnages encore - mais loin de la France "black blanc beur" embrassée ici dans un métissage auquel manque systématiquement une partie, l'autre partie - poinçonnée au sein de l'environnement familial, un environnement troué qui dépossède les trois lascars de perspectives, de voie/voix, où comment là encore être et être en filiation, non pas « fils à » mais comme il est taggé sur un mur de leur appartement (radeau de la méduse) « fils de »). Pas de leçon de moral dans Bande de Filles, mais un fabuleux dernier plan : - Vic regarde l'étendue urbaine, l'étendue à traverser, l'étendue qui la traverse lorsque le paysage se floute ; le spectateur s'attend à ce qu'elle s'effondre, à ce que cette jeune fille se crispe, que ses traits expriment la douleur des épreuves, mais lorsque le champ de la caméra se resserre et pivote la laissant à sa contemplation, son visage revient alors soudainement dans le champ, le traverse, le regard dur, décidé, toute une force éclate en promesse de luttes. Pas de leçon de moral, non, seulement le désir fou de la réalisatrice de ne pas lâcher, de ne pas les lâcher, c'est-à-dire de répondre à cette absence de contre-champ par un amour démesuré. Les graisses qui entourent les cœurs fondent, les images leur dit, nous disent : « vous êtes belles, il en est ainsi, et je le vois ». Ce que Vic, comme un écho à une autre bande Fauve de Vieux Frères, racontera à sa bande à part (alors que la grâce d'une autre bande, la bande son, soustrayait, cet organisme recomposé, corps aux tentacules déployées, au sens d'un corps de ballet (le sentiment souverain d'être peuple, peuplé), au temps des contingences) – expérience de cinéma, expérience tout court, moment d'adéquation d'un être et de son environnement, moment d'épiphanie.

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A noter que Bande de Filles s'inscrit dans un lieu – la porte de Bagnolet, les quartiers de la Noue et du Clos Français - dont l'évolution se suit depuis les deux premiers chefs d'oeuvre de Brisseau, Un Jeu Brutal et De Bruit et de Fureur, jusqu'au prochain Mercuriales de Virgil Vernier, en passant par Hadewijch de Bruno Dumont.

 

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